Livre-toi :: Jennie Zakrzewski


En ces temps confinés où l’on pense que l’essentiel est ailleurs, la culture souffre sans avoir vraiment les armes pour lutter.
On ferme les salles de concerts et les musées. Les disquaires et les librairies délivrent, selon certains, des « produits » dispensables à la vie de tous les jours.
Electrophone est évidemment convaincu du contraire et ne peut exister sans musique et sans livres.
On profite de ces instants troublés pour demander à quelques artistes et acteurs de la vie musicale quels rapports ils entretiennent avec la littérature.
Lorsque l’on a réfléchi qui on pourrait bien interviewer quand on a créé le questionnaire Livre-toi, l’une des premières personnes à être venue à l’esprit c’est Jennie Zakrzewski. Jennie est LA personne idéale pour répondre à ces questions car sa vie est rythmée par la musique et s’écrit en poésie. .
Pour ce qui est de la musique, elle est l’une des deux têtes pensantes du label Specific Recordings. Elle gère aussi la communication de Les Disques de La Face Cachée, de Replica Records, de Night Records ou encore 213 Records…. Parfois même, elle use de son talent pour créer des artworks pour certains disques qui sortent sur ces labels.
Et quand il lui reste un peu de temps, elle écrit de la poésie ordinaire dans son fanzine Papier.
Pour toutes ces raisons, on a voulu en savoir un peu plus sur la relation que Jennie entretient avec les livres et la littérature.

Votre livre préféré et pourquoi ?

Je n’ai pas de livre de chevet, ni même un livre que j’aurais relu plusieurs fois… Du coup, je vais dire n’importe quel dictionnaire. Je suis titulaire de ce qu’on appelait encore au tout début du XXIe siècle un DEA en littérature moderne (soit la production qui va du Moyen-âge au XXe siècle) ; j’ai choisi cette filière par goût pour l’écrit, mais au fil des années, je me suis rendue compte que j’étais plus attirée par la langue que par les œuvres littéraires en elles-mêmes. Dans ma promo, j’étais une des rares élèves à être véritablement enthousiasmée par les cours de linguistique, de stylistique, de science du langage, de grammaire, d’ancien français… J’ai toujours été férue de sciences tout court aussi. Et du coup, profondément emmerdée par la séparation érigée entre celles dites humaines et les autres. D’une certaine manière, le dictionnaire abolit cette séparation. Je dois en posséder une bonne quinzaine, dont certains qui se lisent « comme des livres » tellement ils sont bien écrits. Et s’il ne fallait en garder qu’un, peut-être le dictionnaire analogique (édité par Larousse ; c’est la maison d’édition de référence, si tu cherches une réponse concernant le français, c’est chez eux, en ligne ou sur papier, qu’il faut aller) ou alors le Littré (1873-1877 ; si tu kiffes la langue française et l’étymologie, c’est toujours marrant et/ou éclairant de s’y plonger).

Votre auteur préféré et pourquoi ?

De toutes ces années à la fac, j’ai gardé une fascination totale pour l’œuvre de Balzac. Pour l’ampleur et le côté presque « définitif » de la chose ; La Comédie humaine, ça claque quand même, non ? Et puis, qu’est-ce qu’on peut raconter d’autre et de plus intéressant que les liens entre les humains, leur passé, leurs actions et leurs interactions ? Tout est dit ici et incroyablement bien dit. Pas de chichi, de la justesse et un flot (un flow ?) qui happe le lecteur jusqu’à point d’heure. Et c’est drôle de se dire que tout cela a été écrit, non pas dans le but premier de créer une œuvre colossale où chaque volume serait méticuleusement lié à l’autre afin de démontrer le poids de tous nos héritages, qu’ils soient génétiques, familiaux, financiers, émotionnels, environnementaux, socio-professionnels, etc. (c’est venu plus tard), mais pour gagner assez d’argent pour entretenir sa maîtresse polonaise ! Balzac produisait à la chaîne pour lui permettre de conserver un certain train de vie, mais il disait aussi que ses personnages l’entrainaient et qu’il ne connaissait jamais à l’avance la fin de l’histoire qu’il avait commencé. Il avait surtout un terrifiant sens de l’observation. Et une vilaine addiction au café, histoire de rester éveillé. C’est d’ailleurs ce qui l’a tué : cirrhose du foie.
Pour ceux qui voudraient tenter de mettre le doigt dans l’engrenage, je conseille toujours de commencer par Le Chef-d’œuvre inconnu. C’est un petit conte fantastique qui a été rattaché à La Comédie humaine tardivement, je crois ; c’est sympa et léger (du moins, en apparence), parfait pour commencer.
Plus proche de nous et toujours en vie : je porte un amour inconditionnel à Milan Kundera et la totalité de son œuvre, je suis une fan de la première heure de Diastème et j’aime beaucoup les nouvelles poético-surréalistes (et incroyablement drôles) de Simon Rich.

L’écrivain que vous auriez aimé être ?

Je trouve que c’est une drôle de question et j’ai beau réfléchir, je n’arrive à envier la vie de qui que ce soit… Chacun ses névroses. Les miennes me vont bien, elles sont parfaitement à ma taille !
Cela dit et pour jouer le jeu des références littéraires tout de même, je me souviens, très jeune adulte, avoir été complètement perturbée par la lecture du journal de Franz Kafka tellement on semblait avoir vécu les mêmes tourments. Mais la ressemblance entre nos vies s’arrête (heureusement) là… Sinon, je me suis aussi longtemps sentie proche d’André Breton (qui était médecin de formation ! On en revient à cette satanée et obsolète dichotomie entre les sciences, dis-donc), mais moins maintenant.


Roman, biographie, science-fiction, BD… Quel genre préférez-vous ?

Je pense pouvoir trouver du plaisir dans quasiment tous les genres, mais je lis principalement des essais et des livres didactiques. Sinon, j’aime bien les autobiographies et les journaux intimes, quand les gens se racontent, de manière traditionnelle ou par des moyens détournés comme le fait par exemple Sophie Calle. Sinon, je lis un peu de manga (Asano, Taniguchi, Urasawa, Tezuka), tout ce que fait Florent Chavouet et de moins en moins de romans… Aujourd’hui, je trouve la vraie vie bien plus surprenante et intéressante que la fiction.

Le premier livre que vous avez acheté ou reçu en cadeau ?

Je n’en ai pas la moindre idée ; gamine, j’avais toujours un livre à la main. En revanche, j’ai racheté le mois dernier un livre que j’ai lu quand je devais avoir 6 ou 7 ans et que je pensais encore en ma possession : il s’agit de Hilaire, Hilarie et la gare de Saint-Hilaire par Hélène Montardre, une histoire d’amour d’été entre deux gamins avec une gare, donc, pour élément central. Je voulais le faire lire à ma nièce la dernière fois qu’elle était chez moi, c’est là que j’ai remarqué que je ne l’avais plus. Puis je me suis demandée pourquoi il m’avait tant marquée, alors je l’ai cherché sur des sites d’occasion. Je n’ai pas retrouvé l’édition que je possédais quand j’étais enfant, mais j’ai réussi à en trouver une avec les mêmes illustrations. Je ne l’ai pas encore relu, mais je viens de le sortir pour répondre à cette interview, et il s’avère que l’auteur des dessins qui ponctuent le bouquin — un certain Gilles Scheid — est né à Metz en 1961 !


Vous est-il déjà arrivé qu’un livre provoque chez vous l’envie de composer une musique ou d’écrire un texte ?

Bien sûr. Plus je lis, plus j’écris. Et ça marche aussi avec les paroles de chanson qui parfois m’inspirent des artworks de disques plus que la musique. Tout ce qui fait réagir peut être moteur de création.

Quel est votre environnement idéal pour lire ?

J’ai envie de dire « Peu importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse ». Position allongée, dans le silence, voilà qui suffit à mon bonheur. Du coup, les livres trop lourds m’emmerdent.

Quel livre pourriez-vous offrir à chaque fois et pourquoi ?

J’aime bien offrir des livres, mais je préfère trouver celui qui plaira à chacun. Et à part toute la collection Bescherelle, je ne crois pas qu’il y ait vraiment un livre que tout le monde devrait lire ou avoir lu ! Cela dit et plus sérieusement, j’ai déjà offert à plusieurs occasions Le Livre des décisions. C’est très technique et chiant, mais statistiquement, un grand nombre de personnes peuvent potentiellement, un jour ou l’autre, en avoir besoin.

Quel livre offririez-vous à votre pire ennemi et pourquoi ?

Je ne pense pas en avoir, mais Le Livre des décisions aussi, évidemment ! Parce que c’est toujours marrant de voir la tête que font les gens quand ils découvrent le titre en ouvrant le paquet cadeau. Puis, tant qu’à être détestable, autant l’être de manière éclairée !


Le dernier livre acheté ? Que raconte-il ?

Le dernier livre que j’ai acheté, c’est l’éphéméride planétaire pour 2021. Si tant est qu’on soit capable d’en comprendre le langage, ça raconte toutes les petites choses insignifiantes (mais passionnantes) qu’on va ressentir dans nos petites vies insignifiantes (mais passionnantes) cette année.
Le dernier livre que j’ai commencé : Dialectique du Moi et de l’inconscient par Carl Jung. Ça raconte comment on est con de ne pas faire attention à cette multitude de petites choses insignifiantes parce que ce sont elles qui rendent nos vies passionnantes. Enfin, je crois !

Propos recueillis par Damien

Dernière sortie Specific Recordings

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.