Alone With King Kong / S8N « Both Sides Of The Record « 

Recto_promoCertains grands disques naissent par hasard, grâce à une rencontre entre des points communs exprimés. Both Sides Of The Record est de ceux-là. Imaginé dans les cerveaux de deux entités fortes du label Chez Kito Kat Records, cette dernière sortie du label messin est l’œuvre de Thomas Rocton, alias Alone With King Kong et Florian Shall, alias S8N (lire en anglais et comprendre Satan), activiste de la scène musicale messine présent dans des groupes aussi différents que Dead For A Minute et Twin Pricks.

Pour les deux artistes Both Sides Of The Records marque une étape dans la vie artistique de chacun. L’un est arrivé au bout d’un processus ( Alone With King Kong),  l’autre commence et dévoile une nouvelle facette de sa vie de musicien, S8N. D’emblée, un sentiment aigu et étrange de voir partir quelque chose que l’on aime et de découvrir une autre que l’on aimera à coup sûr, plane sur ce disque avant même de l’avoir écouté. Ici, Alone With King Kong ne fait que confirmer son songwriting d’exception, tandis que de S8N le révèle en solitaire sans son comparse Dr Geo de Twin Pricks. Une complémentarité nait à l’écoute de ces douze instants inattendus. A chaque nouveau morceau, AWKK semble faire mentir le titre de son second  album (The Hardest Step) tant l’écriture et les arrangements semblent faciles pour lui.  S8N, lui, chante comme personne une pop folk  hésitant à aller entre épures et éclats de rages.  Tous les deux livrent une musique à tiroirs avec des références plus ou moins masquées et peu contestables, dont eux seuls peuvent en dévoiler le secret.  Mais on peut avancer s’en se tromper,  que leurs deux regards se tournent vers l’indie rock américain. Plus précisément, vers le regretté Elliott Smith et ses obsessions beatlesiennes pour AWKK, et vers la scène Midwestern emo avec des groupes comme Cap’n Jazz ou The Get Up Kids pour S8N.

 Mais c’est surtout un amour commun pour la musique bien faite qui transpire dans ce disque. Une même poésie, une même sincérité et des moments forts et  identiques de part et d’autre de chaque face du disque. Un album d’une élégance rare et d’une unicité à mille lieux de la définition même d’un split.

 
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Artwork by Pierre « Mad » Maciejewski

De la complicité entre Tom (Alone With King Kong) et Florian (S8N), Ground Control To Major Tom a voulu en savoir un peu plus. D’où l’idée de cette interview croisée qui permet aux deux protagonistes de se poser les questions qu’ils n’ont pas osé se poser lors de l’écriture et l’enregistrement de Both Sides Of The Records. Entre ressentiments sur l’évolution d’une carrière, révélations sur la création de leurs œuvres respectives et leurs rapports à elles, Tom et Florian racontent tout avec leurs propres mots et questionnements.

S8N : Salut Tom. Je sais que tu t’impliques émotionnellement et physiquement dans chaque disque que tu sors. Je voudrais donc que tu me parles de la conception de celui-ci, et en quoi ce split se démarque de tes précédentes réalisations (tant dans l’histoire personnelle que tu entretiens avec ces morceaux que dans sa fabrication).

AWKK : J’ai un ressenti très étrange par rapport à ce disque. J’étais parti dans l’idée de faire exactement l’opposé de The Hardest Step, et de Three Hats. Je voulais casser des habitudes qui commençaient sérieusement à ressembler à des tics d’écriture. Je me suis interdit certains instruments, le doublage de la voix … J’avais dans l’idée un truc plus brut, plus à vif. Ca correspondait aussi à mon état du moment. The Hardest Step avait sonné le glas d’un paquet d’illusions, j’en étais venu à le détester. Je voulais aussi faire tout seul. Plus envie de gérer le planning et le jeu d’autres musiciens. Je n’étais plus en état de porter tout ça. J’ai maquetté pendant six mois. Le même morceau. J’ai tout détruit. J’étais sec. C’est d’ailleurs un peu pour ça que je t’ai parlé de l’idée d’un split, en me disant qu’une deadline et une sorte d’émulation me pousseraient un peu aux fesses. Ça n’était bien sûr pas la raison principale mais ça a joué. Je suis arrivé en studio avec un titre véritablement terminé, le reste à l’état de squelette, la trouille au bide que rien ne fonctionne, mais fallait y aller.
Maintenant qu’il est sorti, je n’ai toujours pas de recul sur ce que j’ai fait, pas d’évaluation du travail. C’est un peu comme si ce n’était pas moi qui l’avait écrit et enregistré. C’est à la fois le disque le plus « à cœur ouvert » et le plus extérieur.

AWKK : Ca fait finalement quelques années que tu écris des morceaux plus personnels (une version d’After the bomb figurait sur la compil Kito Sound #2 sous le pseudo de Trippy Eden). Outre le fait que certains ont dû te tanner pour que tu t’y mettes, quelles sont les raisons qui t’ont fait franchir le pas et d’assumer un disque seul ?

S8N : Il m’est assez difficile de répondre à cette question dans le détail. Je crois que je n’étais juste pas très à l’aise avec le fait de jouer tout seul avant de sortir ce disque (je le suis toujours pas, mais ceci est une autre histoire). J’ai toujours fait le con avec les copains. Je n’ai jamais connu autre chose que ça. Les morceaux que je composais seul dans ma chambre ou dans ma tête finissaient toujours par être joué avec ou par d’autres. Là, je ne sais pas. Je me suis dit qu’il était temps d’affronter un nouveau challenge. De passer une nouvelle étape dans ma vie d’artisan. Un truc que j’avais encore jamais fait et auquel il fallait que je me frotte. Y’a aussi les gens qui m’accompagnent et qui ont grandement contribué à ce que je me décide. Je pense notamment à Jennie, Geo, Sam, Julien et toi.

S8N : Toi et moi, on a cette même inclinaison à la référence et/ou l’hommage. On truffe nos textes et nos musiques de clins d’yeux (discrets ou plus voyants) à des artistes que l’on apprécie. Je souhaiterais donc que tu me décortiques un peu le chapelet des références qui constituent ta partie de ce disque (parce que bon, quand je lis If Only, je pense forcément au Sound Of White Noise d’ANTHRAX, et sachant que tu en es un grand fan, ça m’a mis la puce à l’oreille).

AWKK : Ah ah… c’est vrai que j’ai souvent fait le coup du clin d’œil. If Only effectivement pour Anthrax, bien vu. Sur If Only, côté clin d’œil appuyé, y’a carrément le sample du « I’ve been down child » de Dr Geo. Ca n’était ni prévu ni voulu, mais la grille du refrain me faisait violemment penser à quelque chose… quand j’ai trouvé, je me suis dit « autant y aller à fond ». On est tous plus ou moins des recycleurs après tout. Sur Private Jokers, le clin d’œil est plus personnel, mais  » t’es le caïd dans ton bled mais ici t’es personne » est la première phrase qu’on m’a sorti quand je suis allé prendre des cours d’instrument ailleurs que dans mon conservatoire. Je n’ai pas réalisé à quel point c’était juste avant que ça ne s’intègre naturellement au texte. Try/Fail n’avait pas de titre définitif avant d’être terminée à L’Usine. Je voulais en faire un truc un peu Elliottsmithien (suffit de l’écouter pour voir à quel point j’ai merdé) du coup j’ai pensé au slash de Either/Or. She dans la musique est une double référence à deux titres qui me hantent, « Via Chicago » de Wilco et « The Weakest Part » de Yo La Tengo, j’en dirais pas plus sous peine de dévoiler à quel point je ne suis qu’un mauvais faussaire.

AWKK : Une question que je n’oserais pas te poser de visu peut-être, sachant que justement c’était ta première galette rien qu’à toi, pourquoi avoir accepté l’idée du split ?

S8N : J’aime l’idée de la collaboration. Je viens d’une scène où ce principe est au centre de tout ce que l’on fait. Le Do It Yourself, et donc par extension le Do It Together. C’est comme ça qu’on développe un réseau. En sortant nos disques nous-mêmes mais en faisant aussi participer les gens que tu aimes et dont tu apprécies la démarche. Puis c’est surtout un truc de potes, ce disque. Un contexte. On s’est retrouvé tous les deux à discuter de ça un soir, je m’en souviens très bien. On avait peut-être bu, certes. Mais l’idée était là. Lancée. Evidente. Ma partie n’a pas de saveur sans la tienne. Elle a été pensée pour être un complément.

S8N : Quelles sont tes attentes par rapport à ce disque ?

AWKK : J’attendais une chose de Three Hats On One Head, me prouver que j’étais capable techniquement de réaliser un disque. Un challenge très ludique. J’attendais inconsciemment beaucoup trop de The Hardest Step. Ça m’a coûté très cher personnellement. Je n’attends plus rien. Avoir réussi à terminer ma face du split tient déjà du miracle. Que deux personnes ou deux cent l’écoute, l’achète, l’aime, le déteste, ce n’est pas vraiment un souci. On fait de la musique pour soi, le reste n’est que du bonus.

AWKK : A la première écoute de ta face, j’ai été frappé par le côté stylistiquement assez proche de Twin Pricks. Je pensais pourtant que c’était Geo qui tenait la barre côté musique. Du coup ça m’amène à ta manière d’écrire. T’as une ligne directrice ? Une méthode ? Ça vient tout seul ? T’en baves ? Single Malt ? Psychotropes ? Tofu en saucisse ?

S8N : Je ne sais pas. Ça se passe généralement comme ça : je prends ma guitare et je joue, quand j’ai cinq minutes et une idée dans la tête. Si l’idée me plaît, je vais la faire traîner pendant un mois ou deux, à raison de cinq minutes par ci, dix minutes par là. Avec un peu de chance, cette idée deviendra un morceau à peu près correct avec des textes qui n’auront rien à voir et qui auront été écrits en dernier sans que je sache trop de quoi ils parlent sur le moment. Je ne sais pas si c’est une méthode, et j’aimerais bien pouvoir écrire du tube à la pelle, mais c’est un mode de fonctionnement qui me satisfait assez pour le moment. C’est comme ça que je bosse pour le prochain et j’en ai déjà écrit la moitié. Tranquille le pépère.

S8N : Le doute fait clairement partie de ton univers. Tes textes tantôt désabusés, tantôt irradiés d’optimisme. Ta musique, toujours sur le fil et en constante redéfinition. Il me semble, pour en avoir discuté avec toi, que tu as le sentiment d’être arrivé au bout de quelque chose. Un cycle. De ce fait, pourrais-tu me parler de tes projets musicaux à venir et de ce que le futur a à te réserver (même si je sais que tu n’es pas médium, je suis sûr en revanche que tu as déjà une petite idée de « the shape of Kong to come ») ?

AWKK : Sans faire le bluesman que je ne suis pas, j’ai le sentiment d’être à la croisée des chemins. Je ne suis pas sûr que King Kong en tant que projet musical ait encore des choses à dire. Je ne suis pas sûr non plus d’avoir encore la force de porter un truc aussi intense tout seul. J’ai besoin d’une pause. Définitive ou pas, j’en sais rien, je change d’avis tous les jours. Le doute hein … Je viens de rejoindre l’équipe de Manuel Etienne pour son prochain disque. Jouer pour quelqu’un c’est ce que j’ai toujours voulu faire sans jamais en avoir eu l’occasion. Ça se présente bien, Manu est un putain de songwriter…
J’ai refait des arrangements pour Rich Deluxe et Misophone, c’est aussi un immense pied. Je me sens nettement plus à ma place, voire plus pertinent quand je me mets au service que quand je construis tout de A à Z. Après je sais très bien que je ne pourrais pas me retenir de continuer à bricoler des trucs dans mon coin, mais de là à dire qu’ils sortiront…

AWKK : C’est peu de le dire, mais tu as des goûts musicaux plus qu’éclectiques. Comparé à moi qui suis une véritable éponge, ça ne transparait pas tant que ça dans ta musique. C’est conscient, tu laisses sciemment des idées de côté ? Tu te censures ? Ce que tu fais reflète simplement un penchant naturel, une affection particulière pour un style ? Ou c’est juste pour vendre des millions de disques (ça m’arrangerait, y’a aussi le miens dedans … )

S8N : Je laisse sciemment mon amour pour Phil Collins et Katy Perry de côté, si c’est ça que tu veux savoir ! (je plaisante, hein… Phil et Katy font partie intégrante de mon patrimoine génétique)
C’est une excellente question que je me suis souvent posé et à laquelle je n’ai aucune réponse à apporter. Pour ça que j’aime bien avoir des retours sur la musique que je fais (en groupe ou seul). Pas pour qu’on me dise « ouah c’est génial ce que tu fais », mais plutôt parce que je m’intéresse à la perception qu’en ont les gens. Je prends un exemple qui n’a rien à voir avec S8N. Lors de la dernière session d’enregistrement du prochain Twin Pricks, Fab (Pilard, notre ingé son) nous a dit qu’il trouvait qu’un de nos morceaux sonnait vachement comme du TV On The Radio. Voilà, c’est ce genre de choses que j’aime bien savoir. Je ne sais pas si je suis clair, hé hé. Bref. Plus généralement, je crois que je compose sans trop réfléchir. Un peu comme j’écris. Je prends la guitare et je vois ce qu’il sort de ma tête et de mes doigts.
Après, c’est vrai qu’au niveau du style, je compose aussi surtout en fonction de mes limites. Je suis pas un très bon guitariste (je me défends mieux au chant), je n’arrive pas à jouer en picking par exemple, donc je favorise plutôt les accords (pas trop compliqués, faut pas déconner), et ça donne ce que ça donne. Ceci dit, j’aimerais bien revenir à des trucs plus violents aussi. Pouvoir hurler et faire saigner ma guitare. Ou faire du r’n’b ou du death. Y’a tellement de musiques que j’aimerais jouer… Mais je n’ai pas le temps, donc je me concentre sur le genre à la fois le plus simple et le plus difficile à maitriser : la pop music.

S8N : J’aimerais que tu me donnes 5 bonnes raisons pour quitter Metz, mais aussi 5 bonnes raisons pour y rester.

AWKK : Je n’ai aucune raison de quitter Metz. Je suis venu par hasard, et franchement je suis verni. Alors oui, les gens qui ont grandi ici trouveraient dix mille raisons de se casser, aujourd’hui je n’en vois pas. Les raisons de rester sont assez nombreuses :

-1. L’orchestre, mon job. Je ne pouvais pas espérer mieux.
-2. Le climat. Je déteste la chaleur
-3. Mon semblant de vie sociale. Après des années d’intermittence sans attaches (même si ça commence à dater) ça serait trop compliqué à reconstruire
-4. La Face Cachée
-5. Les dürüm de l’Anatolie

AWKK : Bon, ça y est t’as un disque à toi, deux belles guitares, des pédales de professionnel trouvées sous le sapin, une date à la Chapelle de Trinitaires, il va être temps d’arrêter de s’excuser constamment en concert non ?

S8N : Je te promets que je ne te ferai pas honte le 23 janvier (comment tu sais pour les pédales ? C’est toi le Père Noël ???)

Alone With King Kong / S8N

 Chez Kito Kat

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