YES WE CAN !

Pour ma part, j’ai découvert Can au début des années 90 et j’ai poussé l’admiration jusqu’à reprendre leur « Mary, Mary, So Contrary » sur l’album « Visual » de Carmine. A cette époque (vers 93-94), après avoir précédemment influencé ce qu’on a appelé le post-punk ou la new wave  (Joy Division, Suicide, PIL, Siouxsie and the Banshees, The Fall…) ce groupe allemand atypique a suscité un intérêt renouvelé auprès des formations qui allaient inventer la post-noisy (!) ou le post-rock (Moonshake, Stereolab, Sonic Youth, Radiohead 2e période…). A croire que ce groupe à la fois expérimental et capable d’écrire des pop songs magiques a poussé tous ces musiciens à se dépasser et à découvrir de nouveaux territoires. Une sorte de groupe émulateur, donc, et il y en a peu. J’ai écrit ce texte en 1995, je ne sais pas pourquoi ni pour qui, n’étant pas du tout journaliste…

Depuis une vingtaine d’années, Can est devenu malgré lui un grand groupe culte : des reprises de « Mushroom » par The Jesus and Mary Chain, de « Mothersky » par Th’ Faith Healers ou Loop, en passant par la revendication d’influence – Stereolab, Pram, Laïka ou Moonshake (dont le nom est d’ailleurs le titre d’un morceau de Can) – jusqu’à des filiations plus discrètes (le 1er album des Pale Saints) ou au contraire indéniables (Sonic Youth). En résumé, il fait bon se référer à Can. Mode? Snobisme? Sûrement un peu, comme toujours, car il faut bien avouer que certains morceaux du CAN du début des années 70 peuvent apparaître comme de monstrueux exercices de rock progressif, soporifiques et gluants….
Cependant, à mieux y regarder, certains constats sont saisissants : « Butterfly » (Delay), enregistré en 1968, sonne comme du Sonic Youth, les rythmiques que l’on trouve sur Landed ou Tago Mago sont les mêmes que celles que vont utiliser Stereolab ou Th’ Faith Healers et même certains groupe « dance », l’utilisation du synthétiseur – bruitiste ou atmosphérique – se retrouve chez beaucoup d’amateurs du « sampling ».

Sur tous ces points, CAN ont été des précurseurs, les premiers à mettre autant l’accent sur le son en détournant la bonne vieille notion de « songwriting » (de là la création de leur propre studio : Inner Space Studio) et en donnant une place souvent secondaire – ou en tous cas décalée – au chant (notons que Joy Division expliquait également avoir toujours fonctionné ainsi : composer la musique sans tenir compte de la voix qui viendrait se placer dessus). Ils ont également été les premiers à allier le bruit (aussi bien la distorsion que tous les sons comme ceux de l’eau, des percussions, des sons synthétiques…) à la musique, sans jamais tomber dans le bruitisme complet, les premiers à marier des rythmiques complexes et étranges souvent franchement dansantes à des « chansons » et à marier des genres divers : rock, free jazz, pop, sixties, musique ethnique…, à l’intérieur de leurs morceaux. On pourrait ainsi continuer cette liste très longtemps. Contentons nous de citer Karlheinz Freynik définissant la musique de CAN en 1969 :  » Modern Art & Jazz & Beat & Stockhausen Complex = the CAN »
Pour tous les fans des groupes sus-cités, pour tous les curieux, pour tous les amateurs de mélodies étranges, de liberté, d’expérimentation, de mélanges audacieux, de cacophonie comme d’ « ambient », pour tous ceux qui sont capables d’écouter des morceaux de plus de dix minutes, CAN reste un groupe à découvrir et une mine d’idées et d’embryons que les années 80 et 90 se sont chargées de porter à maturation.
Importance historique, novation, travail précurseur, certes….; mais ce que l’on peut attendre d’un disque reste quand même d’avoir le désir et le plaisir de l’écouter souvent! Et là il faut bien avouer que certains auront du mal à apprécier dans leur intégralité tous les albums de CAN. Je dois d’ailleurs reconnaître que j’ai découvert CAN avec une chanson (« Mary, Mary, so contrary » sur Monster Movie), qui appartient à la veine la plus envoûtante et la plus belle à mon sens de CAN : celle que l’on pourrait appeler la veine des « ballades ». C’est d’abord la chanson, la mélodie que j’ai adoré, ce n’est qu’ensuite que j’ai apprécié le subtil travail de « mise en son », ce synthé qui sonne comme un violon électrique à l’unisson avec un drôle de guitare, cette rythmique lentement envoûtante dans la répétition, ou la beauté brute de ces simples accords de guitare.

En filigrane du gros œuvre sonique de CAN se sont greffées de véritables perles : « Thief » sur Delay (reprise sur scène en 2000 par Radiohead), « Sing Swan Song » sur Ege Bamyasi, « Bring me coffee or tea » sur Tago Mago, ou « Tango Whiskyman » sur Sounstracks. C’est essentiellement pour ces chansons là que j’aime CAN de manière sensible.
Pour que ces quelques lignes ne soient pas qu’une vaine démonstration qui n’engagerait que leur auteur, je pense que pour ceux qui hésiteraient à acquérir l’intégrale de CAN (ce qui est franchement compréhensible), Tago Mago reste l’album le plus appréciable de bout en bout et celui qui montre le plus grand nombre de facettes du groupe …. en attendant, peut-être – quel sacrilège, crieront certains- une compilation raisonnée.

Julien Retaillaud