The Velvet Underground :: White Light / White Heat

White Light / White Heat est typiquement l’album qui divise. Il ne fait pas dans la demi-mesure. C’est soit blanc, soit noir.  Tu l’aimes ou tu le quittes.  Soit tu deviens accro au premier shoot, soit c’est l’overdose.

À l’époque,  trouver cet album dans une discographie d’une connaissance, voulait dire que vous étiez de la même tribu et que vous aviez la même approche de l’art quel qu’il soit. Ce n’est pas un hasard si le critique rock Lester Bangs inspectait chaque disque qu’il rencontrait dans une discothèque pour voir son état. Et s’il n’avait pas de trace d’usure, c’est qu’il n’avait pas été assez écouté et ça le mettait en rage.
White Light / White Heat est le type d’album qui conditionne pour toute une vie la culture de celui qui l’écoute. Que serait devenu David Bowie s’il n’était pas tombé un jour sur ce disque ? Idem pour les membres de Sonic Youth ou Jesus & Mary Chain. Aujourd’hui encore, toute une génération de musiciens se réclame de ce monument.

Et pourtant, l’influence du Velvet Underground sur la scène rock ne s’est pas faite en un jour. Elle s’est gagnée au fur et à mesure des années. Seuls quelques initiés suivaient la formation New-yorkaise depuis ses débuts en 1967.

Le Velvet Underground passe une bonne partie de cette année 1967 en tournée pour défendre le premier album à la banane avec l’Exploding Plastic Inevitable. Ils en ressortent épuisés et les ventes de The Velvet Underground & Nico  sont décevantes. Les relations avec Andy Warhol se détériorent. Le groupe virent littéralement Nico du groupe après lui avoir composé plusieurs morceaux pour son premier album Chelsea Girls.

Au début du mois de septembre, c’est lessivés et affranchis de l’influence d’Andy Warhol qu’ils entrent au Studio Mayfair Sound dans la 7ème Avenue pour enregistrer leur second album White Light / White Heat.

Sa durée d’enregistrement n’est pas précise. Il a fallu trois jours selon Steve Sesnick. John Cale dit dans son autobiographie qu’ « il a fallu deux à cinq jours consécutifs ». Moe Tucker se souvient qu’il a fallu sept sessions sur une période de deux semaines. Mais ce qui est sûr, c’est que l’album est fini d’être enregistré le 18 septembre 1967.

Tom Wilson produit le disque. Mais selon la légende, il passe son temps à fricoter avec son harem dans les arrières salles du studio. Gary Kellgren en est l’ingénieur du son. Il travaille en même temps pour les rivaux Mothers of Invention sur l’album We’re it only for The Money. Il passe son temps à hurler sur le groupe car tous ces vumètres sont constamment dans le rouge.

En effet, depuis le premier album,  le son du groupe est devenu plus lourd. Le Velvet Underground joue avec davantage de distorsion, en partie grâce à des nouveaux instruments et pédales d’effets.  Depuis peu, ils sont sponsorisés par la firme Vox et n’hésitent pas à pousser les instruments prêtés dans leurs plus grands retranchements.

« un disque très enragé … Le premier avait une certaine gentillesse, une certaine beauté, le second était consciemment anti-beauté. » John Cale

Plus rien de psychédélique ne se trouve dans White Light / White Heat.  Les couleurs vives du premier album disparaissent au profit d’une pochette on ne peut plus sombre. On distingue à peine que la couverture est une photo d’un tatouage situé sur la peau de Joe Spencer, acteur principal du film Bike Boy de Warhol. Même les photos du groupe placées au verso de la pochette parlent de ce que l’on va trouver à l’intérieur du disque.  Plus de figures placées dans un light show coloré.  Place à une photo de groupe basique en noir et blanc avec des musiciens aux regards perdus ou cachés par des lunettes noires comme pour mieux cacher des yeux fatigués par les tournées et les drogues. Avec cette photo,  le Velvet Underground montre qu’il n’a rien à voir avec la jeunesse fleurie de San Francisco. White Light / White Heat est le soleil noir nervalien des New-Yorkais.

Les thèmes des chansons restent sensiblement les mêmes que sur le premier album. Drogue, violence, homosexualité, travestissement…font encore bon ménage. Ce qui change vraiment c’est l’ouverture vers la branche expérimentale du rock et vers une radicalité sans précédent dans l’histoire de la musique. Les souterrains de velours ne sont plus soyeux. Ils deviennent râpeux. Les bluettes et les ballades se perdent dans un souterrain sombre et interlope bien que l’album commence avec un titre évoquant une lumière et une chaleur blanche.

White Light / White Heat annonce d’emblée que ce second album sera pour le Velvet Underground, le moyen de laisser surgir toute l’énergie, la frustration et la colère qu’ils ont accumulés l’année précédente. Les New-yorkais se libèrent de toutes contraintes artistiques même si parfois ils se rapprochent de l’esprit du jazz libre d’Ornette Coleman ou de John Coltrane. Les expériences sonores sont sans précédent et poussent l’auditeur dans ces plus grands retranchements. On assiste à un viol auditif à chaque seconde. Feedback, larsens, distorsions se succèdent.  Un mixage parfois douteux écorche les oreilles. Avec les années, ces défauts deviendront des qualités jusqu’à devenir des tables de la loi pour toute une génération de groupes. Le Velvet Underground a réussi son pari d’aller sur un terrain où personne n’a encore osé s’aventurer. Mais ça ne paie pas.

Le Velvet Underground passe toute l’année 1968 sur la route à défendre l’album. Ils ne peuvent compter que sur eux-mêmes puisqu’il n’y aura, encore une fois, que très peu de critiques et de passages radio à cause des textes et de l’absence de ballade. Il y a quand même quelques critiques visionnaires comme Wayne McGuire, chroniqueur au Crawdaddy, qui présentera  le Velvet Underground comme «  le groupe le plus vital et significatif au monde, aujourd’hui ».

Le manque de reconnaissance ne fait qu’accentuer les dissensions à l’intérieur du groupe. Cale et Reed ne s’entendent plus sur la direction à suivre pour les nouvelles compositions. L’avant-gardiste John Cale, qui côtoie La Monte Young et Tony Conrad,  veut continuer à creuser une veine bruitiste alors que Lou Reed, déçu par le manque de bonnes critiques, veut quelque chose de radicalement différent. Ce qui advient de cette divergence, nous la connaissons. John Cale est évincé du groupe et laisse toute la place à Lou Reed pour écrire des bluettes qui marqueront tout autant l’histoire du rock que les morceaux présents dans White Light / White Heat.

Damien