Wheelfall :: « On ne veut pas se cantonner qu’à la musique »

Le samedi 1er juin dernier, le Plein Air de Rock de Jarny fêtait ses 25 ans.
Ça tombait sacrément bien, puisque c’est à peu de choses près l’âge de Vanessa et Elissa d’Electrophone. On s’est dit que cette coïncidence n’en était pas une, et nous avons ainsi décidé de les infiltrer dans le festival du château de Moncel.
Le Plein Air Rock de Jarny a su, au fil des années, se tailler une solide réputation, de par le sérieux, la diversité, la richesse de ses programmations successives, mais aussi grâce à un cadre idyllique, une organisation au top, des bénévoles adorables, une ambiance chaleureuse et agréable, ainsi que des tarifs qui restent toujours hyper abordables (alors que la plupart des festivals font grimper leurs prix d’année en année)
La preuve : 3.800 participants cette année. Rien que ça.
Le soleil fut présent, l’accueil formidable, dans un lieu agréablement boisé, avec de jolis plans d’eau, de charmantes prairies, des arbres majestueux offrant un ombrage salutaire, des oiseaux qui chantent, des papillons qui volent, des libellules qui libellent, des hérons qui héronnent, un château, et plein de poésie.
Et puis la musique.
Un peu de brutal dans le ce monde de douceur.
Au programme, de la musique plutôt vénère, avec notamment les merveilleux Lysistrata ou Wheelfall,de belles découvertes telles que Pogo Car Crash Control et Car Bomb. Il y avait aussi de grosses têtes d’affiche comme Mass Hysteria, accessoirement. Des groupes locaux, nationaux, internationaux. On a retenu que « le metal c’est brutal, le metal, c’est spécial ». Mais pas que
Les cinq gais-lurons (l’expression n’est pas de nous) de Wheelfall nous ont accordé un peu de leur temps pour une interview, durant laquelle ils nous ont fait un exposé sur les différents cris de death metal / black metal / thrash metal / bidule metal (difficilement retranscriptibles ici). On a parlé bouquins,  cinéma,  art total. Tout arrive. On a aussi parlé d’évolution dans les compos, de liberté dans la création, d’amour de la pêche, de remix à la sauce eurodance, et de shame songs vraiment vraiment honteuses.

Vanessa & Elissa: Bonjour à tous!

Tous: Hello! Hi! How are you?

Elissa: Vous allez bien?

Tous: Yes. Oui. Thank you!

Elissa: Est-ce que chacun d’entre vous pourrait se présenter, pour ceux qui ne vous connaissent pas?

Fabien: Oui. On peut. Moi, je m’appelle Fabien, je suis le chanteur du groupe et le compositeur.

Thibaut M: Moi, je suis Thibaut, je suis le bassiste.

Flo: Moi je suis Flo, je suis le guitariste.

Thibaut T: Je m’appelle Thibaut, je suis guitariste et je fais aussi les chœurs.

Niko: Et moi c’est Niko et je suis le batteur.

Fabien: Ouais, il fait les tam-tams.

Elissa: Merci. Est-ce que vous pourriez nous expliquer comment est né le projet du groupe Wheelfall?

Fabien: Eh bien en fait au tout départ, il était une fois, quatre gais-lurons qui se sont donné rendez-vous sur une plateforme internet qui s’appelait ZikInf à l’époque je crois… C’était là où on pouvait poster des annonces pour chercher des groupes. Et donc voilà, on a posté une annonce, pour faire du stoner, et je crois que c’était Quentin, qui était batteur, et toi (Flo) qui avez répondu à ce moment-là…

Flo: Non, non, pas du tout… C’était Quentin et toi… En fait, moi de mon côté, j’avais cette envie, et j’en avais parlé à Quentin, qui m’a alors dit qu’il avait trouvé quelqu’un, et c’était toi, via ce site, que moi je ne connais pas… Et du coup, on a fait le rapprochement… Et on s’est dit: on est déjà trois, c’est très bien. Et il manque donc un bassiste.

Fabien: Et ensuite en basse nous a rejoint Niko El Moche.

Thibaut M: Oui, parce que moi je n’étais pas né à l’époque.

Fabien: Ouais, ouais, c’est vrai, c’était y’a super longtemps! C’était en 2009.

Flo: Il n’était pas né, Thibaut Marquis en 2009.

Niko: Et moi je suis arrivé en 2010 et tout a changé.

Fabien: Tout a changé quand Niko est arrivé! En fait, il a cassé la gueule au batteur déjà présent…

Niko: « Tu dégages de là! » J’ai mis la batterie en gaucher… Malgré tout le respect que je dois à Quentin, malgré tout…

Fabien: … et il a pris sa place… Enfin, là, on se noie dans les détails et les conneries…

Elissa: Non, non, c’est très bien!

Flo: …Thibaut Marquis, né le 19 décembre 2010.

Vanessa: D’où vient ce nom, Wheelfall?

Fabien: Wheelfall, c’est un néologisme, on peut y voir beaucoup de choses. Roue = soleil, soleil qui tombe = apocalypse. Ou alors simplement le morceau « Wheel Fall » sur une démo de Slo Burn. Ou un jeu de mot avec We’ll Fall.

Elissa: Vous êtes donc  partis d’un projet stoner, qui a évolué vers le metal, avec un gros “gap” entre  Interzone et  Glasrew Point 

Fabien: Ouais, y’a eu 3 ans… Y’a juste qu’à un moment, on en a eu marre de faire du stoner, alors on est passé à autre chose, c’est tout…

Niko: Ca a été progressif quand même. Parce que pour Interzone, y’avait un concept assez marqué. Et c’était le cas aussi pour l’album d’après, Glasrew Point. Et pour cet album-là, enfin ce double album, on a en fait écrit l’histoire, la trame de l’album avant la musique. A ce moment-là, ce fut nécessaire que Fabien prenne un peu plus les rennes au niveau de la musique, de la composition, pour avoir un truc un peu plus assumé, plus cohérent, plus homogène, plus direct et moins éparpillé aussi.
Avant, on composait vraiment à quatre, genre, tu arrives avec ton petit pattern de batterie…

Fabien: …le truc classique de rock’n’roll quoi…

Thibaut M: Et moi, je n’étais pas dans le groupe à ce moment-là…

Flo: Il venait de naître!

Niko: Et là, Fab est arrivé avec les compos déjà bien construites, et nous on faisait les arrangements. Ce qui fait que ça a rendu l’album plus conceptuel, plus cohérent et harmonieux. Et du coup, on s’est permis d’aller davantage dans les extrêmes aussi, puisque l’album suivait une trame, une histoire, il fallait que ça colle à des moments plus speed ou plus tendus… donc par moments, ça allait dans des extrêmes soit mélodiques, soit metals; et on s’est un peu dégagé du stoner comme ça, du coup, aussi…
Et dans cet album là, Glasrew Point, on a eu besoin de machines et de synthés, et c’est à ce moment-là que Thibaut T. est arrivé.

Fabien: Oui, exactement. Il était aux claviers à ce moment-là.

Thibaut: Oui, je suis arrivé aux claviers et j’ai fait la troisième guitare aussi.

Elissa : Et toi, Thibaut M, tu es arrivé quand à la basse finalement ?

 Thibaut M : Et bien je faisais tous leurs outils de com’ depuis un certain temps car on était bons potes depuis un bon moment. Et Niko El Moche a décidé de quitter le groupe pour partir vivre à l’étranger. Moi, à la base, je n’avais jamais touché à une basse, et j’étais guitariste dans un projet hip-hop à l’époque. Donc ça a commencé comme une blague du genre : « ce serait marrant que tu prennes la basse dans Wheelfall… ha ha ha… chiche ? ». Cette fameuse soirée doit dater d’il y a deux ans environ. J’ai essayé, ça s’est bien passé. Excepté les blagues sur les bassistes. Mais je ne suis pas que bassiste, alors ça va…

Elissa : Dans un groupe de hip-hop ?

 Thibaut M : Daski

Vanessa : Et comment se fait la transition du hip-hop à Wheelfall, parce que c’est quand même assez différent ?

Thibaut M : Y’a pas eu vraiment de transition à vrai dire : j’ai une formation guitare jazz, j’ai fais du post-rock, de l’électro-rock dans Marbles  avec Maxime Keller, du hip-hop dans Daski, un petit remplacement dans Deluge et puis des copains m’ont proposé de participer à un projet cool que j’aimais beaucoup alors ça s’est fait naturellement. Je suis juste opportuniste en fait !

Elissa: Donc une ouverture musicale de chacun de ses membres et une évolution du stoner vers le metal… et même plus récemment, avec votre dernière sortie, vers l’électro…

Fabien: Tu fais référence à l’album de remix de The Atrocity Report ? Oui, l’album de remix, c’est un peu la tradition dans tout ce qui est scène industrielle. Déjà, c’est très drôle de donner un peu les clés des morceaux à des gens que tu ne connais pas, qui ont leur propre univers, et qui en font un peu ce qu’ils veulent. Et du coup, il en est sorti des trucs vraiment cools, je trouve, genre des trucs de techno minimale, des trucs d’EBM. Et c’est vraiment intéressant de voir comment les autres voient nos propres morceaux, les réinterprètent à leur sauce, à leur univers. Un peu collaboratif, quoi.

Elissa: Et comment s’est monté le projet du coup?

Fabien : On s’est dit: il se passerait quoi si on filait les pistes séparées des morceaux à des gens qu’on aime bien dans notre entourage, ou même juste à des gens qu’on connaît de loin et qui font de la musique? Et on leur a dit: « Faites ce que vous voulez et vous nous rendez ça à telle date ».

Elissa: Comment le choix des remixeurs s’est fait?

Thibaut M: Ca s’est fait par cercle de relations, on va dire. C’est-à-dire qu’on a choisi des gens autour de nous qui faisaient de la musique et qu’on imaginait bien faire des remix de nos morceaux, on leur a simplement demandé, et ça s’est fait par « opportunité ». On a choisi des gens proches, qui sont de la région qui font de la musique, comme des gens qui sont plus éloignés, ou via le label, ou via des relations autres…

Fabien: Comme EZ3KIEL par exemple, qui étaient des gens qu’on ne connaissait pas forcément personnellement, mais que Thibaut avait en contact…

Thibaut M: C’est ça. C’est des gars que j’avais rencontrés, avec qui on avait discuté musique. Et je les ai recontactés après, je leur ai présenté l’idée, je ne pensais pas forcément qu’on aurait de retour… Mais finalement un mois et demi après, j’ai eu un coup de fil de Jo du coup, qui m’a dit: « J’adore ce que vous faites, je suis d’accord pour faire un remix… », qu’il a signé avec un autre nom que EZ3KIEL. Enfin, ça fait plaisir de voir les deux univers qui se rejoignent, c’est juste super cool!

Fabien: Et du coup, ça se prêtait vachement bien, parce que le dernier album qu’on a sorti, The Atrocity Reports, c’était en 2017, il était plus axé sur l’esthétique industrielle que le précédent, The Glasrew Point, le double album dont Niko parlait tout à l’heure. Donc pour l’exercice des remix, ça collait vraiment bien.

Elissa: Vous êtes contents du résultat?

Tous: Oui, très contents!

Elissa: Même la dernière, qui fait un peu joke nostalgique d’eurodance?

Fabien: Au contraire même en fait! Celle-là, elle vient d’un délire, le mec du groupe öOoOoOoOoOo (chenille) nous a envoyé une “blague” de 30 secondes, un truc d’eurodance… Et on lui a dit: « non mais mec, il faut absolument qu’on la sorte! »

Niko: J’ai trouvé ça absolument génial!

Fabien: Du coup, il a fait trois remix pour ce truc.

Thibaut T: C’est le principe de la carte blanche, hein… Je veux dire, on n’avait donné aucune directive. Donc à la limite, c’est le jeu aussi! Ils ont pu faire ce qu’ils voulaient…

Fabien: Mais moi, ça m’a fait beaucoup rire!

Thibaut T: Oui, oui, pareil.

Elissa : En fait, vous faites souvent « appel » à d’autres artistes, même en dehors de cet album de remix. Et loin de dissoudre l’image ou de flouter l’identité du groupe, ça les renforce. En ce qui concerne l’image du groupe, vous faites très régulièrement des liens qu’on sent très forts et très importants, avec le cinéma, avec la littérature aussi, que ce soit dans vos vidéos, avec l’album Glasrew Point qui était accompagné d’un livre, ou encore des références comme celle à William S. Burroughs avec l’album Interzone, et puis avec l’art d’une manière générale, avec les photos, les peintures qui illustraient le livre, etc. Comment ça se fait que vous avez cette démarche et qu’est-ce qui vous donne envie de ne pas vous cantonner à la musique, comme le font beaucoup de musiciens ?

Fabien : Parce que c’est vachement plus intéressant de voir un discours retranscrit à travers plusieurs techniques artistiques. Déjà, ça touche plus de monde. Et puis en plus, ça permet d’enrichir l’œuvre en tant que telle, de ne pas juste avoir de la musique. Comme disait tout à l’heure Niko, Interzone et Glasrew Point sont très différents d’un point de vue musical, mais au niveau de la conception, ils sont assez similaires, c’est-à-dire qu’ils ont chacun une histoire ; chaque morceau fait partie de l’histoire plus ou moins. Et du coup, puisqu’il y a une histoire, pourquoi ne pas allier diverses illustrations ? Que ce soit de la peinture par exemple, comme on avait fait avec Glasrew Point

Flo : … de la photo aussi…

Fabien : De la photo aussi, effectivement. Et la littérature, aussi, puisqu’on avait aussi sorti le roman qui allait avec cet album. Je pense que ce sont différentes façons d’envisager plusieurs thématiques… Un peu comme l’album de remix en fait. C’est super enrichissant de voir comment d’autres personnes, avec leurs langages artistiques qui leur sont propres, arrivent à retranscrire nos thématiques, et comment eux ressentent les choses par rapport à notre univers aussi.

Elissa : Oui, en fait, vous allez vraiment chercher à l’extérieur, il y a une réelle ouverture…

Fabien : Oui, oui, complètement, ce n’est pas cloisonné, quoi…

Flo : Et on n’a pas la prétention de dire qu’on veut faire mieux que les autres, mais on ne veut pas se cantonner qu’à la musique. Et du coup, c’est pour ça que moi j’aime la pêche par exemple, je suis un grand pêcheur… Mais je ne veux pas faire mieux que les autres !
Plus sérieusement, on aime travailler avec plusieurs supports, on a toujours aimé travailler comme ça… Et donc la littérature, la peinture, la photo en font partie. Et on connaît des gens qui étaient intéressés pour travailler avec nous, et on en a profité !
Et on n’est pas mécontents du résultat, bien au contraire !

Fabien : Donc on est très contents du résultat !

Flo : Oui, on est très contents du résultat, mais moi j’aime bien prendre par la négative, parce que ‘moins’ et ‘moins’ ça fait ‘plus’, tu vois…

Fabien : Alors c’est sûr qu’on n’est pas dans l’optique de faire mieux que les autres, ok, et certainement pas dans la prétention de quoi que ce soit. Mais le fait est que, quand même, on a envie de proposer quelque chose qui soit un peu différent, qui sorte un peu de ce qui se fait. Parce que ça ne sert à rien de répéter mille fois les mêmes choses. La musique, la littérature, ça existe depuis longtemps, pas besoin de répéter tout ce qui a été dit, de refaire tout ce qui a été fait. Donc autant essayer de faire autre chose ! Même si on ne prétend pas faire quelque chose qui soit à 100% original, parce que ce n’est pas possible, mais en tout cas de proposer au moins une alternative à tout ce qui se fait déjà. Que ce soit musical ou artistique.

Elissa : Et du coup, est-ce que vous avez déjà envisagé de proposer ce truc d’ « art total », mais en live ?

Fabien : En live, il faudrait vraiment avoir les ressources pour le faire… Je pense que c’est la principale difficulté. Après, de mon point de vue, dans ma manière d’envisager les choses, le live et le studio, ce sont deux choses séparées et distinctes : on n’est pas obligé de faire exactement la même chose. Pour moi le live a une autre portée. C’est pour ça qu’on oriente vachement nos concerts vers une perspective plus punk, je dirais.

Thibaut T : Moins cérébral, quoi.

Fabien : Oui, c’est ça, peut-être moins cérébral, plus direct en tout cas, en connivence avec le public, pour avoir une connexion plus directe.
Après, ce serait vraiment génial de pouvoir proposer un spectacle plus global d’art total. Mais pour le moment, je pense qu’on n’a pas les ressources. Et si on devait le faire, il faudrait vraiment qu’on aille à fond dans le truc, parce que ça serait nul de faire les choses à moitié. Donc pour le moment, ça ne s’est pas présenté. Après… qui sait?
Et par exemple, je n’ai pas envie qu’on ait des vidéos projetées en arrière plan derrière nous pendant qu’on joue, parce que je trouve que ça ne fonctionne pas en tant que live. Donc le côté cinématographique, j’ai envie de l’avoir autrement sur scène. Il faudrait aussi réfléchir à ça; et pas uniquement projeter des images, quoi.

Niko: Ca dépend aussi fortement de l’univers. Nous en live, notre style est beaucoup plus brut, donc ça ne correspond pas forcément à ce genre d’approche. En concert, notre but c’est d’être directement en lien, que notre musique soit directement en lien avec le public… Pour nous, ce n’est pas nécessaire d’ajouter quoi que ce soit.

Fabien: Je crois que je préfère vivre un bon moment avec le public quand je suis sur scène. Voilà. C’est beau!

Niko: Ouais, avec des wall of death et des circle pits! Ha ha ha!

Flo: Ceci dit, l’idée de projections justement à l’arrière de la scène, moi, ça m’intéresse bien…

Niko: Je crois que ça collait plus à l’époque d’ Interzone, et encore…

Flo: Ouais, quand on était un peu plus psyché, effectivement… Peut-être que maintenant, on pourrait l’envisager mais de manière plus brute aussi…

Fabien: A la limite, je préfère que le côté narratif soit plus suggéré. Par exemple, l’aspect narratif, on le retrouve beaucoup dans les concerts de Cult Of Luna où il n’y a aucune projection, mais avec des lumières qui sont bien faites, un spectacle qui est vraiment pensé en amont. Je préfère ça à l’idée d’un film qui est passé derrière.

Vanessa : Toujours concernant l’image du groupe : Fabien, tu nous as confié il y a quelques temps qu’on vous avez reproché un côté boys band / misogyne qu’aurait Wheelfall. Vous en pensez quoi ?

Fabien : Oui, c’était au What The Fest où on a joué l’année dernière ! Oui, je pense que cette femme voulait vraiment nous choquer. Peut-être pour qu’on soit davantage masculins sur scène…

Niko: Je pense qu’on est toujours aussi peu masculins… On l’était déjà peu à l’époque… Mais on assume notre côté « femme » ! D’ailleurs, il y a beaucoup de contacts entre nous…

Fabien : Il y a énormément de contacts entre nous ! Finalement, on s’aime énormément tous ! Et je pense que la testostérone n’a rien à voir là dedans !

Niko : Et on l’assume complètement et si on veut être « femme » à l’intérieur, et bien on est « femme »  et on reste mâle !

Vanessa : Après, on pourrait évoquer le côté uniforme : faut-il forcément porter un t-shirt noir et un pantalon noir pour faire partie de Wheelfall ?

Fabien : Oui ! Absolument ! C’est indispensable, il faut le faire !

Vanessa: Parlons un peu de vos références… Elissa faisait plus tôt le lien entre Interzone et William S. Burroughs. En poussant un peu plus loin, quand je vois The Atrocity Report, je pense instantanément à « Atrocity Exhibition » de Ballard et il se trouve que Joy Division ont deux morceaux appelés respectivement  « Interzone » et « Atrocity Exhibition ». Simple coïncidence ou tu aurais, Fabien, pu être meilleur pote avec Ian Curtis ou es-tu seulement un admirateur secret de Joy Division ? Quand on sait qu’en plus que ton batteur Niko joue dans un groupe qui s’appelle Joy Disaster, le doute plane…

Fabien: Honnêtement, je ne connais pas bien Joy Division : juste Closer qui est celui que j’avais le plus écouté à l’époque, car j’aimais son esthétique plus froide et répétitive (à vrai dire j’ai connu Joy Division par la reprise de Therapy? « Isolation »).

Vanessa: Crash de Ballard et The Naked Lunch de Burroughs, tous deux adaptés par Cronenberg… Fait-il partie de tes réalisateurs cultes ?

Fabien : Oui carrément. Je me souviens même qu’à un de nos premiers live, un chroniqueur avait spoté mon t shirt « Videodrome », en disant « un homme ayant un t-shirt de Cronenberg ne peut décemment pas faire de la mauvaise musique ! » 
Mais concrètement mes premiers contacts avec Burroughs ET Ballard (qui est mon auteur préféré) étaient lors des visionnages de The Naked Lunch et Crash de Cronenberg.  Et en parallèle il y avait le courant de la musique industrielle qui m’intéresse énormément qui piochait allégrement dans ces deux auteurs aussi (« Warm Leatherette », Throbbing Gristle, Cabaret Voltaire, je ne vais pas faire une liste), parce que chacun proposait une vision alternative de ce qu’ils vivaient, à l’ère de l’industrialisation de la société, de son aliénation, du rapport au corps qui se modifiait. Burroughs utilisait le « cut-up », la musique industrielle assemblait des sons pré-existants hérités de la musique concrète, le tout avec un regard cru sur la société, et avec de la provocation.
Aucune surprise du coup de voir Burroughs et Thimothy Leary côtoyer Al Jourgensen à l’heure des meilleurs albums de Ministry. En tout cas, c’est une esthétique de laquelle j’aime rapprocher Wheelfall : ce côté DIY, l’héritage industriel mais sans s’apitoyer sur le passé, le regard cru sur la société et ses dérives, s’affranchir des genres, proposer une alternative…
Interzone était le premier album dans lequel j’abordais tous ces thèmes, et ça me semblait logique de proposer ma version de mon interzone. Et après, avec Glasrew Point, la musique a suivi ces thèmes là, selon moi bien sûr. The Atrocity Reports est une référence évidente à Atrocity Exhibition, parce que l’idée d’ Atrocity Reports était vraiment de livrer un album sans réel répit, direct, froid (comme le bouquin), contrairement à Glasrew Point qui développait une narration plus évidente et des ambiances plus prononcées.

Elissa: Et sinon, quelle est la suite? Quels sont les projets pour le groupe? Encore innover? Encore aller vers d’autres artistes, d’autres univers, d’autres techniques? Et au-delà de ça, quelle marge possible ou envisageable en termes d’innovation?

Fabien: De toute façon, avec Wheelfall, l’idée ça n’a jamais été de proposer le même album à chaque fois. Du coup, dans tous les cas: OUI! Déjà, en tant qu’êtres humains, on progresse, donc la musique progresse avec nous en même temps.
On n’a jamais eu trop de limite avec les labels, on a toujours cherché à être totalement indépendants et c’est justement pour ça qu’on a pu, à chaque album, proposer quelque chose de nouveau. Et c’est pour ça, qu’à l’époque de « Glasrew Point », un groupe de notre ampleur qui sortait un double album et un roman, c’était un peu couillu… Et oui, certaines maisons de disque ne voulaient pas le sortir, très clairement, parce que c’était une prise de risque trop importante. Mais du coup, on a réussi à le faire par nous-mêmes, c’est l’aspect Do It Yourself, qu’on veut défendre aussi avec le groupe. Et le prochain album, la prochaine sortie, ce sera pareil, il n’y aura pas de limites. Je pense qu’il sera dans la lignée de ce qui précède: il n’y aura pas un tel changement similaire à celui qu’il y avait eu entre Interzone et Glasrew Point, là, le changement ne sera pas aussi significatif. Mais par contre, il ne faut pas s’attendre à ce qu’on répète la même recette que ce qu’on a fait sur The Atrocity Reports, par exemple, quoi. Ca c’est sûr.

Elissa: L’année prochaine, en 2020, ça fera 10 ans que votre 1er disque aura été sorti. Du coup, vous envisagez quelque chose de spécial pour l’occasion? Genre une boum d’anniv?

Thibaut T.: Une bar-mitzva?

Niko: Je crois que les 10 ans, on les a plus axés sur l’année 0 de Glasrew Point.

Fabien: Je suis complètement d’accord. On ne renie pas du tout les premiers albums, mais…

Niko: …mais on évolue plus à partir de la pierre de base de Glasrew Point que celle d’ Interzone.

Fabien: Oui, nous, on se définit plus par ce truc-là. C’est l’année un peu 0. L’année 0, c’est 2015 pour nous, pour le groupe. Et avant, c’est du “moins”. Ca ne veut pas dire que ça n’existait pas…

Elissa: C’est comme avant Jésus Christ?

Fabien: Voilà, Glasrew Point, c’est la fondation en fait. C’est ce qui fait que c’est ce qu’on est maintenant, tu vois. Et on les vend toujours, les exemplaires d’ Interzone, ce n’est pas un problème… Mais on ne les joue plus sur scène.

Thibaut T: Après, on ne ferme pas la porte à un évènement… On peut marquer un petit peu le coup!

Fabien: Enfin, moi, je n’ai pas l’impression que ça fait 10 ans qu’on est ensemble.

Elissa: Mais souvent les gens qui vieillissent sont dans le déni…

Fabien: Ouais, c’est peut-être ça! Peut-être qu’on est dans le déni!

Flo: C’est long, c’est long… 10 ans… Moi, j’en ai ma claque, je me casse!

Fabien: Après, c’est un peu relou aussi les gens qui fêtent les 10 ans de leur album aussi…

Niko: Je ne sais pas… Après, c’est à voir… Ca peut faire des soirées sympas. Mais est-ce que c’est justifié, est-ce que ça a du sens? Nous, on l’avait fait avec Joy Disaster (side project de Niko), c’était bien!

Fabien: Je ne suis pas sûr justement que ce soit très justifié. En tant que groupe qui se tourne tout le temps vers l’avenir, je me vois mal faire genre: « ce soir, nous allons jouer l’intégralité de From the Blazing Sky At Dusk »! ». Déjà, je me retrouverais même pas à rejouer ça. Ca serait vraiment compliqué pour moi de rejouer ce genre de choses-là. On se disait justement que si on reprenait sur scène des morceaux de « Interzone », ça serait en les réadaptant à ce qu’on fait maintenant.

Elissa: Ce qui pourrait être plutôt chouette d’ailleurs!

Fabien: Ouais, on essaie d’y penser…. On y a pensé, on en a discuté, on y a réfléchi. J’ai fait 2 / 3 essais chez moi, ce n’était pas très concluant. Et on s’est dit « ouais bof quand même ». Du coup, on a fait autre chose… Pour l’instant en tout cas. Mais la porte n’est pas fermée à ce genre de choses… Ca pourrait être vraiment intéressant. Comme Nine Inch Nails fait, justement, avec ses anciens morceaux…

Elissa: Dernière question, qui est récurrente dans chacune de nos interviews et qu’on aime beaucoup: est-ce que chacun d’entre vous pourrait nous donner son album culte et sa shame song?

Fabien: Je pense que l’album préféré de Thibaut T, ce sera un album de Cult of Luna…

Elissa: Mais je pense qu’il sera capable de répondre tout seul…

Niko: Et alors, sa shame song sera Madonna…

Flo: Moi j’assume! Moi c’est Welcome to Sky Valley de Kyuss, mon album culte.

Elissa: Très stoner, donc…

Flo: Je n’écoute plus de Kyuss régulièrement. Ou plutôt très rarement. Mais dès qu’un titre de cet album va passer en soirée je serai extrêmement content et la chanson me rendra nostalgique. Ça me rappelle forcément les débuts du groupe, ce pourquoi j’ai voulu jouer ce style au tout début. En gros ça me rappelle la jeunesse mais aussi la genèse du groupe et ce sont de très bons souvenirs.

Il n’y a pas beaucoup d’albums qui me parlent autant que celui-là…

Et ma shame song serait du Billie Eilish « You should see me in a crown ». Et je peux préciser que je n’en ai pas vraiment honte. Ce serait ma shame song parce que je l’écoute beaucoup en ce moment et particulièrement cette chanson qui est archi simple mais bien fichue alors que ce n’est pas du tout ma tasse de thé et que ça reste très populaire et très actuel. Mais en fait j’assume totalement.

Fabien: Pour mon album préféré c’est The Drift de Scott Walker, sans nul doute possible. Mais ce n’est pas cet album que j’écoute le plus quand même ! Mais y’en a beaucoup qui se succèdent. Genre en ce moment ce sont les derniers Daughters et Foals que j’écoute sans arrêt.

Elissa: Le dernier Daughters figure d’ailleurs dans le Top 2018 d’Electrophone!

Fabien: Vas y rajoute « ZUU » de Denzel Curry avec Foals et Daughters. Ouais je sais à fin il va y en avoir 67 !
Et j’ai pas de shame song parce que je n’ai pas honte d’écouter de la musique!

(Applaudissements de toute le monde)

Fabien: Ouais, c’est nul je ne joue pas le jeu… Pour la shame song, c’est chaud car j’ai pas du tout honte d’écouter quoi que ce soit si ça me plaît. Mais en termes de pêché mignon j’ai « Medecine » de Bring me the Horizon.

Niko: Allez c’est vraiment difficile et chiant comme question, donc je vais la jouer simple et je vais dire Paradise Lost… Car il y a un peu de tout, un petit peu le résumé de ma petite vie de mélomane. De l’accessible, du moins accessible, du doom, du bourrin, de l’indus, de la pop, du goth et beaucoup d’ambiances diverses et variées. J’y trouve un côté nostalgique pour me remémorer un tas de choses et un côté moteur et motivant pour me motiver à avancer. J’y reviens toujours et ce depuis quasi 15 ans avec un album où un autre suivant l’humeur. J’aurais envie de mettre beaucoup d’autres choses mais Paradise Lost synthétisera au mieux ma réponse à ta question. J’aurais pu mettre Iron Maiden, mais c’est plus tiré sur le passé, c’est les débuts, j’y reviens mais avec Paradise Lost j’ai un aspect un peu plus moderne, j’ai aussi évolué avec leur discographie.

En shame song, j’avais pensé à David Halliday mais je n’ai pas envie de mettre ça comme réponse, finalement…
Au lycée j’avais honte d’écouter une tonne de trucs. Maintenant plus vraiment pour rejoindre la réponse de Fab que j’ai trouvé très bonne. Mais peut-être quand même The Rasmus « No Fear » parce que c’est trop cool. Non j’ai mieux! Un truc que j’ai vraiment honte d’aimer, parce que je n’ai même pas l’excuse de la nostalgie : Manau « Le curé et les loups ».
Ouais, en fait, finalement, ta question est pertinente, Elissa!

Elissa: Evidemment!

Fabien: J’ai deux albums de Manau moi. Je les écoutais en même temps que Fly to the rainbow de Scorpions et Touche d’espoir d’Assassin. La jeunesse !

Niko: Stille volk aussi j’ai un peu honte mais bon. J’écoutais ça très sérieusement à une époque.

Thibaut T: Alors pour moi j’ai pas d’album culte à proprement parler, mais si je devais en retenir un seul, c’est Somewhere Along The Highway de Cult Of Luna. C’est vraiment l’album qui revient sans cesse et je prends toujours le même plaisir à l’écouter. Tout est parfait de A à Z.

Concernant le shame album, je suis comme Fab, je n’ai pas honte de ce que j’écoute mais je pourrais dire Chocolate Starfish de Limp Bizkit, puisque ça fait maintenant quelques temps que le « Limp Bizkit Bashing » existe… Mais j’assume complètement. Cet album c’est la fête !
Sinon, concernant des morceaux plus récents, celui que j’adore « Vitro Ultra » de Black Onassis et la shame song ça serait « Nihilist Blues » de Bring Me The Horizon.

Elissa: Fabien avait parié sur Cult of Luna…

Thibaut T: Il me connaît si bien…

Thibaut M: Pour l’album culte je dirais The Fragile de Nine Inch Nails. J’ai hésité avec Caspian, Esbjörn Svensson Trio, Four Tet, Jon Hopkins… mais pour le côté culte… et le fait que ce soit une interview Wheelfall, je vais dire NIN.

Fabien : On s’en moque que ce soit une interview Wheelfall, c’est ton avis qui prévaut!

Thibaut M : Ouais ouais mais ça m’aide à choisir entre tout ce petit monde ! Sur la shame song, j’hésite : j’arrive pas à me décider entre « BB » de BOOBA, « Waves (Robin Schulz Remix) » de Mr. Probz et « What Do You Mean » de Justin Bieber. Trois styles, trois ambiances. Qu’est-ce qui est le plus honteux selon vous ?

Niko Elbow : C’est carrément la honte, Justin Bieber !

Fabien: Ça ne m’étonne pas de toi en fait…

Niko: Pire phrase de tous les temps!

Thibaut M : Nan mais les gars, vous avez tous été à la Shame song acceptable ! J’ai kiffé et écouté ces chansons à un moment, c’est le moment de l’assumer !

 Niko : Bah oui… Bah Manau version 2015, j’avais du Nickelback aussi version 2016 (ça ressemble à Justin Bieber !) Tu devais te sentir honteux derrière ton ordi avec Justin non?

Thibaut M : Boah c’est lié à des bons souvenirs aussi donc pas vraiment…

Niko : Ha oui ok. Oui, je comprends bien…

Fabien : « Mes premiers émois »

Thibaut M : Tu vois, Fabien il est direct dans le jugement alors que juste avant il dit qu’il assume tout et qu’il n’y a pas vraiment de shame song dans ce monde… Alors que toi, Niko, tu cherches à me comprendre…

Fabien : Je suis triste, je n’ai pas de shame song !

Niko : Oui parce que t’aime pas les trucs nuls. Ya forcément des trucs objectivement très nuls que tu as honte d’aimer, non ?

Fabien : Je cherche… Bon, j’en ai pas honte mais j’ai un album de Taylor Swift chez moi quand même (1989)…

Elissa : Super ! Merci beaucoup !

Vanessa : Oui, c’est bien qu’on finisse l’interview sur Taylor Swift, non ?

Fabien : Bof. Finissons plutôt sur :

Ça fera le lien Thirwell / Foetus / The Normal / Ballard / Crash!

Vanessa: Très bonne conclusion. Je pense que ça devrait conclure l’interview à la place de Taylor Swift !

Propos recueillis par Elissa et Vanessa

Merci à Clément Legouverneur et au Festival Plein De Rock