What to listen to ? #2 :: Stéphane Paut, chanteur/guitariste du groupe Alcest

Qu’est-ce que What to listen to ? Aujourd’hui on peut écouter de la musique pratiquement partout et quasiment quand on veut. Mais imaginons que l’on puisse vraiment écouter de la musique comme on veut, quand on veut, comme par magie si nécessaire. Dans ce cas-là, je suis sûr que l’on peut trouver quelque chose de bon à écouter dans n’importe quelle situation qui puisse se passer dans notre vie. L’idée de What to listen to, c’est de confronter des personnes qui aiment la musique à des situations, et de se faire conseiller de bonnes choses à écouter. C’est aussi simple que ça. Les situations, par contre, sont parfois un poil absurdes. Mais la vie est absurde, non ?

Stéphane Paut, alias « Neige », est le chanteur/guitariste du groupe Alcest, groupe à la croisée des genres, quelque part entre black metal et shoegaze, avec un peu de post-rock et un zest de pop. Même que ça chante en français ! Tous les éléments sont réunis pour diviser, autant que pour rassembler. Alcest a su trouver sa voie hors des sentiers battus et est devenu une référence parmi les groupes qui jouent un style qu’on sait pas trop ce que c’est mais qu’au final on aime beaucoup. Le groupe vient tout juste d’être programmé sur l’édition 2018 sur Meltdown Festival en Angleterre, par monsieur Robert Smith (The Cure) s’il-vous-plait, c’est pas un peu la classe ça ? Je ne veux pas dire, mais, ça sent l’effet boule de neige cette histoire…

Je pars bientôt en tournée avec mon groupe. Oui, on va dire que j’ai un groupe. D’ailleurs je vais te le présenter un peu. Y a Jean-Mich’ à la guitare, Jean-Claude à la batterie, Jean-Jean à la basse, Didier-Jean au banjo, Pierre-Jean à la vielle à roue, Jean-Jean-Pierre à l’épinette des Vosges électrique et moi-même au chant et à la guitare. On fait du blackgaze rural. Ça cartonne. On chante en basque et en alsacien. Bref. Tout ça pour dire que j’ai appris qu’on allait essentiellement tourner dans des endroits qui n’ont pas de fromage, voire ne connaissent carrément pas le fromage. Je ne te cache pas que j’angoisse un peu de partir pour des destinations sans fromage. Pour digérer cette nouvelle, j’écouterais bien quelque chose, mais quoi ?

Pour remonter le moral des troupes, un petit Johnny Hallyday du genre « L’Envie » fait toujours l’affaire. Comme tu le sais c’est un morceau épique et poignant, l’un de ses plus grands sans aucun doute. Deux membres d’Alcest (dont je ne révèlerai pas l’identité) aiment beaucoup Johnny et le reste de la bande a quelque part été obligé de suivre. Chose faite de bon coeur, après tout c’est pour le bien-être de la communauté. Pour les cas extrêmes et si vraiment on est au bout du rouleau on va plutôt opter pour Herbert Léonard « Pour le plaisir ». On écoute souvent des trucs affreux en tournée et dans ce registre on trouve difficilement pire que ce morceau. D’ailleurs si t’en connais, je suis preneur…

Ça y est, on est dans l’avion. C’est trop cool. J’espère juste que j’ai pensé à prendre mon précieux médiator en dent de rennes, mes chaussettes Laibach et assez de slips de rechange. J’adore l’avion. Je regarde par le hublot. Je rêvasse. Je me dis que si on se crash je finirais peut être bouffé par un requin, ou avalé par une baleine, ou peut-être que je m’éclaterais juste la tronche sur le bitume. Je crois que je suis dans une bonne dynamique. C’est le moment de m’écouter un truc. Qu’est-ce que j’écoute ?

Dans l’avion j’ai tendance à flipper à mort et d’ailleurs j’évite le plus possible de le prendre mais avec les tournées c’est pas toujours possible. Parfois on doit prendre un avion différent chaque jour, t’imagines… Du coup, habituellement j’aime bien écouter l’album « Dive » de Tycho qui est très léger, relaxant et m’empêche de penser au pire. Si j’ai trop fait la fête la veille et que j’ai du sommeil à rattraper ça va être du Hammock, album « Departure Songs ». C’est magnifique mais en général si je suis crevé et que j’écoute ça dans les transports j’arrive pas à la fin du deuxième morceau. Ça me fait pioncer direct. Somnifère naturel et efficace.

Le voyage s’est bien passé. On est bien arrivé. On est dans notre super tour bus. On fait route vers notre première date. Bon, le seul couac c’est que la valise de Jean-Jean s’est perdue. Mais bon. Il a l’habitude. Il est bassiste. C’est donc toujours lui qui prend. Qu’est-ce que je m’écoute, maintenant qu’on est lancé pour la grande aventure ?

J’allais dire du Johnny encore mais bon, on va pas en mettre à chaque fois non plus. Dans le groupe on a des goûts aussi différents qu’affirmés donc quand il s’agit passer de la musique c’est souvent des trucs improbables. À défaut d’aimer vraiment, au moins que l’on puisse se marrer de concert. Si vraiment on est en mode tour bus, d’humeur sérieuse et conquérante et que l’on est en route pour la première date, il y a de fortes chances pour que la musique de fond soit Motörhead « (We Are) The Road Crew » ou bien « I Wanna Rock » de Twisted Sister, souvent choisie par notre batteur qui est très rock/metal old school dans ses goûts. C’est ringard (surtout Twisted Sister) mais ça fout la pêche. Par contre si jamais on me demande de mettre un morceau de mon choix à ce moment là, ce sera plutôt Omar Souleyman « Warni warni ». Pas exactement le même style mais si t’es du genre à danser ça fout vraiment la pêche. Un morceau dont l’aspect décalé n’a d’égal que sa longueur.

On a terminé les balances de notre premier concert. Je suis aux toilettes pour un long moment introspectif. Ça risque de durer un peu. En tournée ce sont des moments rares et précieux. C’est le meilleur endroit pour évacuer le stress. J’entends en profiter et ce dans les meilleures conditions possibles. Qu’est-ce que j’écoute ?

Dans ce contexte j’écoute souvent du Kate Bush, artiste que j’admire au plus au point. Son génie créatif m’aide à me détendre et à me mettre en condition pour le show. L’album « Hounds of Love » est incroyable.

Deuxième date de la tournée. En fait ici c’est les rois du fromage ! On m’a raconté des conneries. On a le droit à un plateau de fromage divin avec un pinard au top. Enfin un rider de respecté. C’est qu’il y a même du munster ! Je ne suis plus très sûr de monter sur scène ce soir. Je vais d’abord consciencieusement faire sa fête au plateau. Il me manque juste un truc. Il faut que j’accompagne cela de musique. Qu’est-ce que je devrais écouter ?

Pour une ambiance rider et catering respectés, rien de tel qu’un petit « Selected Ambiant Works 85-92 » de Aphex Twin, « Mezzanine » de Massive Attack, ou même une fugue de Bach à la guitare classique si l’humeur est à quelque chose de plus raffiné et intimiste. Tout ça fonctionne très bien aussi après un show éprouvant quand t’es dans ton bain chaud à l’hôtel, que tu veux juste faire des bulles de savon tranquille et qu’on te foute la paix. Ben quoi, il n’y a pas que l’alcool et le rock’n’roll dans la vie.

Une semaine de tournée. Je n’en peux plus. C’est vraiment des connards. Tourner avec ce groupe est insupportable. Entre Jean-Mich’ qui me fait chier avec « son meilleur album de Metallica », Jean-Jean-Pierre et sa frustration de jouer de l’épinette des Vosges plutôt que de l’accordéon comme son père, et Didier-Jean qui passe son temps à me vanter les mérites de son tracteur, j’ai les nerfs qui vont lâcher ! Pas de balances pour moi aujourd’hui. Je vais faire une balade pour m’aérer l’esprit. Avec de la chance, j’arriverai à me perdre. Merde alors, qu’est-ce que j’écoute ?

Dans ce contexte je mets du Cocteau Twins, ou bien l’album « Visions » de Grimes car je suis le seul à être fan dans le groupe et du coup je me sens un peu plus dans ma « sphère » quand j’en écoute. C’est pas un plaisir coupable mais presque. Un très bon antidote à l’ambiance tournée en tout cas.

La tournée devient franchement intense. Je suis installé sur ma couchette, dans le tour bus. Je n’en peux plus de dormir dans ce sarcophage. Et puis ces bruits de ronflements, ces odeurs de pets, je ne reconnais même plus les miens des leurs, c’est infernal. Il faut que j’écoute quelque chose pour m’aider à dormir. Qu’est-ce que je j’écoute ?

L’album « Sleep » de Max Richter, direct. C’est de la musique classique contemporaine, pas exactement du genre metal mais c’est très beau. Dans la lignée d’Arvo Pärt, Philip Glass, etc… Et comme le titre l’indique c’est parfait pour faciliter le sommeil. Beaucoup de trucs de vieux et peu de rock’n’roll dans ces tournées dis donc…

Je suis brusquement réveillé. Je crois qu’on a eu un accident avec le bus. Tiens, d’ailleurs, qui conduit dans l’histoire ? Bref. Y a une odeur infâme. C’est atroce. Je descends de ma couchette. Y a Jean-Claude et Pierre-Jean qui sont en train de se mettre sur la gueule. Si je comprends bien, cette odeur nauséabonde c’est la faute à Pierre-Jean. Il a de nouveau cédé à son vice le plus atroce, la brandade de morue ! Ce débile s’est fait chauffer une barquette de brandade de morue au micro-onde (ouai, on a carrément une micro-onde dans le tour bus), en pleine nuit, et s’est endormi. L’odeur infecte a fait tomber le chauffeur dans les vapes. Le bus est sorti de la route. On est maintenant obligé d’évacuer le bus. Pendant qu’on est tous en train de se prendre la tronche à l’extérieur, y a un mec qui fout le feu au bus. Il se barre en courant. J’essaye de savoir qui était ce mec. Le bus flambe. Jean-Jean-Pierre me dit que le mec dormait déjà depuis un moment dans la dernière couchette du bus, il pensait que c’était notre roadie. Sauf qu’on n’a pas de roadie, taré ! Je me casse. J’abandonne le groupe. Je traverse la nuit bien décidé à rentrer chez moi. Un peu de musique s’impose. Qu’est-ce que je m’écoute ?

Ambiance nocturne, humeur sombre et mélancolique, les nerfs à vif. Pour ça, rien de plus approprié qu’un bon album de post-punk. « Unknown Pleasures » de Joy Division, « In The Flat Field » de Bauhaus ou « Pornography » de Cure. Et si vraiment je veux saborder mon moral complètement, rien de plus efficace que « Spiderland » de Slint. C’est pas du post-punk mais l’atmosphère est là, clairement. L’album le plus déprimant qui ait été crée? Je sais pas. Chef-d’oeuvre en tout cas.

J’ai finis par réussir à rentrer chez moi. Je suis allongé sur mon lit. Je crois que le blues de fin tournée est déjà en train de me gagner, même si j’ai encore des restes d’odeur de brandade de morue qui me colle aux narines. Je n’ai plus l’esprit très clair. Qu’est-ce que je pourrais m’écouter ?

Un truc pour se remettre les idées d’aplomb? Rien de tel qu’un petit Dinosaur Jr ! Les albums récents, « Beyond » et « Farm » sont fabuleux. Sinon pour de la musique blues de fin de tournée ce serait « October Rust » de Type O Negative, que j’adore aussi.

Je décide finalement de sortir de chez moi. J’ai envie de trouver une boulangerie et de me faire un festin improvisé. Je veux du bon pain. Je ne sais pas pourquoi mais c’est ce que je veux. Là. Maintenant. Manque de bol la première boulangerie sur laquelle je tombe est fermée. La deuxième aussi. Bref, une chose en amenant une autre, je me retrouve Islande. J’ai un paysage somptueux face à moi. J’admire la vue et j’essaye de faire le vide à l’intérieur de moi, d’oublier toutes ces conneries. Bordel, qu’est-ce que c’est joli quand même. Il y a bien quelque chose que je puisse écouter et qui accompagnerait parfaitement ce moment, mais quoi ?

À paysage somptueux, musique somptueuse. Slowdive donc ! Oui oui je sais, je gonfle tout le monde avec Slowdive. Oh puis merde, c’est mon groupe préféré après tout, j’ai le droit.

Jocelyn H.