ATEM # 7 : WEIDORJE

Depuis maintenant deux ans, le label Replica, créé par le disquaire messin La Face Cachée, continue de ressortir de l’ oubli tout un pan de la musique underground française des années 70. Avec la volonté de redonner un coup de projecteur et la place que tout ces groupes méritent, Replica a déjà rappelé à notre bon souvenir des formations, tout aussi défricheurs et précurseurs les uns que les autres, comme Ergo Sum, Atoll, ZAO ou encore Arachnoid. Depuis peu, c’est au tour du groupe zeuhl Weidorje de voir son unique album réédité.
L’occasion était trop belle pour se replonger dans un article qui leur avait été consacré et paru dans le numéro 12 du magazine Atem. Article jamais republié depuis, pas même dans le livre encyclopédique qu’est ATEM 1975-1979 , Une sélection d’articles et d’interviews de Gérard Nguyen paru chez Camion blanc.

WEIDORJE

© DR

Weidorje est un groupe qui cherche à aller au-delà de toutes les limites. D’abord parce qu’il s’agit presque d’un big band : 7 musiciens d’un type assez nouveau – 2 claviers, cuivre, basse, guitare, batterie – qui viennent tous de quelque part… Bernard Paganotti vient de Magama, Patrick Gauthier de Magma et de Heldon, Michel Ettori a joué avec Mico Nissim et Heldon, Jean-Philippe Goudé a fait un disque chez Saravah, Kirt Rust a joué dans le disque des frères Lockwood, et Alain et Yvon Guillard jouaient dans Delta. Tous ces gens familiers de la scène musicale ont donc décidé de former un groupe pour jouer enfin leur musique. Car Weidorje ne se contente pas d’être le groupe de l’un ou de l’autre, au service d’ambitions particulières. Weidorje est peut-être un concept musical qui cherche à dépasser la notion de maître, même si les musiciens du groupe reconnaissent avoir de l’admiration pour certains « guides » …

Weidorje revendique avant tout une musique européenne, dans la lignée de la musique du XXe siècle, avec, bien sûr, des influences de ce qui se passe ou s’est passé dans les pays européens. Weidorje joue donc ce que l’on pourrait qualifier de musique terrienne, parce que le groupe veut se distancier des formules mystiques qui créent trop de confusions. Il y a déjà eu des précédents, et eux ne veulent pas tomber dans les mêmes erreurs. Ce que joue le groupe n’est pas une musique de la haine, mais plutôt une musique de l’énergie, de la sensibilité aussi, très structurée, parce qu’il veut et recherche une mise en place parfaite. Musique au-delà des étiquettes, parce qu’elle a, en puisant, remodelé ses origines. Weidorje ne cherche pas non plus à jouer la musique de demain, parce que son intention est de faire partager leur énergie aux gens qui vont les écouter très bientôt (parce que répéter un an et demi sans pratiquement faire de scène devient un peu frustrant à la longue); musique d’aujourd’hui qui a modelé, synthétisé tous les acquis de chacun, parce l’on est toujours enfant de la musique – des musiques – que l’on a aimé quand on est musicien. Weidorje n’a pas inventé un nouveau style dans l’absolu et, pourtant, il est très difficile de définir ce qu’ils font autrement que par des références floues. Les musiciens de Weidorje ne cherchent pas à dire non plus et ce que l’on peut saluer de toute évidence, c’est leur démarche au moment où encore une fois les géants semblent s’essouffler et où les influences anglo-saxonnes et américaines font des ravages (ne parlons même pas des punks !). Il est bien et nécessaire de revendiquer ses origines sans en faire un leitmotiv (du genre folk), mais il est encore mieux de partir sans copier et il est très bien de ne pas larguer toutes les amarres. La musique est la vie, une réflexion sur la vie aussi, mais l’équilibre doit toujours être présent. Un musicien ne doit pas être un monstre, car il se coupera alors d’un réel qu’il ne doit jamais oublier. L’esthétisme pour l’esthétisme engendre une forme d’élitisme qui ne débouche que sur la reconnaissance des initiés et ces valeurs-là ont fait leur temps !
En fait, aller plus loin veut dire ici revenir vers une simplicité des sensations sans faire de concessions ringardes et « vulgaires ». Weidorje a compris cela et c’est pour cette raison qu’ils ne cherchent pas à s’embarrasser d’alibis ni de faux-semblants désuets. Ces gens-là vivent très fort pour LEUR musique; et leur énergie, espérons-le, sera communicative….

Pascal Béal et Xavier Bussy

Paru dans Atem n°12, avril 1978

Livre : ATEM 1975-1979 , Une sélection d’articles et d’interviews