V/A Tokyo Flashback

Comprenant huit volumes éparpillés sur une vingtaine d’années, la mythique compilation Tokyo Flashback fomenté par le P.S.F. (pour Psychedelic Speed Freaks) d’Hideo Ikeezumi (vénérable défricheur ayant passé l’arme à gauche le 27 février dernier) renaît aujourd’hui de ses cendres grâce au courage de la mystérieuse maison de Los Angeles Black Editions, ayant fait main basse sur son catalogue au début 2017 (voir l’indispensable réédition du Watashi Dake? de Keiji Haino).

Édité pour la première fois en vinyle (l’objet est vraiment superbe : double LP, gatefold et fourreau sérigraphiés, deux inserts riches de visuels et de liner notes écrites par le fondateur de P.S.F.), Tokyo Flashback se veut le témoignage sans compromis d’une scène musicale tokyoïte interlope, rock car respectueuse de ses racines fondamentales mais ayant ses yeux et ses oreilles autant tournées vers les excès noise de la Minor Scene d’Osaka du début des années 80 (Hijokaidan, Ultra Bidé) que vers le psychédélisme jusqu’au-boutiste des Rallizes Dénudés. Quand le reste du monde envisageait le garage comme un style de musique hédoniste et sexy, les Japonais jetaient un froid total en y ajoutant une couche de violence sèche et douloureuse, exsudant sa qualité primaire, ouvrant ainsi le champ des expérimentations et la voie à des groupes aussi majeurs que Big Black, The Dead C ou les Brainbombs.

Si le premier volume ne pose pas encore totalement les bases d’un son en mutation constante (Over Hang Party, Broom Dusters ou Masayoshi Urabe apparaîtront dans les épisodes suivants), il donne à entendre huit formations au style déjà affirmé, ayant façonné leur morgue dans les années 80. Honneur est fait au Marble Sheep de Masami Batoh et Ken Mitsutani (également en couverture du disque) d’ouvrir les hostilités avec un titre live excessif de plus de huit minutes. Feedback chaotique, larsens lancinants, groove de mort-vivant : le duo développe à l’extrême la recette 70’s déjà éprouvée au sein de White Heaven, leur précédente formation (également présente sur la compilation). High Rise reprend cette formule à son compte en y ajoutant une touche de sauvagerie rock’nroll supplémentaire, avant que le Ghost de Batoh ne vienne calmer mon rythme cardiaque, affolé par un démarrage aussi épuisant. Un fantôme qui a autrement plus de gueule que les pitreries de plus en plus grotesques de Tobias « Papas Emeritus 580 » Forge, il va sans dire, rappelant les bienfaits du maître J.A. Seazer, figure tutélaire de la musique hippie nippone.

Jusqu’ici, donc, tout va bien. Le terrain est connu. Le rock, même déviant, est un langage universel. A partir du second disque et des dix minutes offertes par Fushitsusha, le ton change. Le ciel s’assombrit. L’air se charge de plomb. On ne fait plus les malins. Les sourires ont disparu. Keiji Haino a pris le contrôle de la stéréo et il souhaite clairement te montrer comment il peut éventrer tes baffles rien qu’avec la force de sa pensée. Ses mélodies sont funèbres, et ses hululements sont aussi décharnés et terrifiants que les corps de 1000 cadavres offerts à la nuit éternelle. L’on pourrait presque croire sans sourciller que son « Tattaima » en fin de face D, préfigurant les délires les plus malsains de la scène black métal à venir (de Stallaggh à Nattramn), signerait la mort du genre, si les Japonais n’étaient pas en réalité d’authentiques optimistes rigolos, sous leurs accoutrements de nihilistes « convaincus » (tout en noir, comme dans le Big Lebowski). Il y a en effet beaucoup d’humour dans le détournement des codes électriques de l’ADN boogie, beaucoup plus de blues (ténébreux, mortifère, dangereux) que de rhythme (comme dans un dancing où tout les participants se seraient péter la hanche). Je précise, il en faut également pour supporter la violence du « Tsumi To Warai » de Verzerk (autre enfant incestueux issu de la même famille nauséabonde – Marble Sheep, White Heaven, Ghost -, à la dynamique et aux guitares méga doom, et dont le chant de Yoshimoto tourne clairement en dérision ce bon vieux Glenn Zanzig) et le malaise provoqué par le terrible « Akatsuki No Owari » de Kousokuya (lente agonie provoquée par l’écoute un peu trop répétée de la discographie des Shaggs). En fait, quand t’y réfléchis, ces types-là sont un peu la version pervertie et sans espoir du San Francisco Sound de la fin des années 60, le côté dégueulasse et viscéral en plus. Imagine le Jefferson Airplane se crasher en plein vol au-dessus de Tokyo. Nul doute que Kenji, Ken, Masami et leur bande seraient aux premières loges pour en dévorer les restes.

Florian