V/A Tokyo Nights :: Female J-Pop Boogie Funk – 1981 to 1988

Tokyo est une nuit sans fin. Le jour n’est qu’un rêve éveillé, une hallucination collective, une collection de troubles vignettes en suspension. Dès 4h du matin, les mouvements se succèdent, machinaux, les uns après les autres, dans un ballet teinté de morgue. La grandeur du pays ne s’est pas établie en un claquement de doigts. Ils vont et viennent, s’agitent et s’ébrouent, se font un point d’honneur à remplir leur mission. En silence, ils souffrent. Mais le cauchemar s’interrompt toujours lorsque le soleil finit par disparaître derrière les buildings de Shiodome. Les visages se décrispent alors. Les sourires apparaissent. Le rythme de vie ne ralentit ni n’accélère : il se fluidifie. Les corps commencent à s’agiter. Ils transpirent au rythme des grosses caisses généreuses sur le dancefloor du Maharaja. Les cris d’excitation imprègnent le plafond du King & Queen. La chaleur s’empare des rues étroites de Roppongi et Shibuya.

A cette question déviée du questionnaire de Proust, « A quelle époque auriez-vous souhaité vivre ?« , je répondrais sans hésiter « le Japon des années 80« . Cependant, comme je n’ai malheureusement pas encore découvert la machine fantasmée par H.G. Wells, j’occupe mon temps à rêvasser en écoutant les compilations documentant la musique de cette délirante décennie. La gueule encore rétamée par le Super City Pop de mon pote BumScrew en 2017, je me prends ce Tokyo Nights édité par Cultures Of Soul (label fondé par le DJ Deano Sounds) sur le coin de la tronche en ce début 2018. Elle aura pris son temps pour traverser l’Atlantique depuis sa natale Boston, mais elle est aujourd’hui bien là et elle me met en joie comme jamais.

La boogie funk japonaise est l’art musical de l’instable équilibre. Ses morceaux peuvent basculer à n’importe quel moment dans le kitch absolu, au détour d’une mélodie synthétique ou d’une séquence de slap extrême. Ils tiennent néanmoins la distance et restent toujours posté sur ce fil tendu entre le génie et le ridicule, sans jamais tomber, assumant un emploi approximatif de la langue anglaise, portant fièrement des arrangements plus américains que le Texas tout en cultivant les tubes comme autant de kabochas dans le froid du nord de l’archipel. Et sans que tu ne t’en rendes vraiment compte, tu finis par chantonner, malgré ce japonais que tu ne maîtrises pas, malgré ces réticences que tu avais dès les premières secondes. La boogie funk nippone, dès lors qu’elle a été injectée dans une paire d’enceintes, agit comme une putain de drogue. Face A, face B, face C, face D. Puis on recommence. Hier encore, je passais Tokyo Nights au magasin. En fin de journée, je surprends mon collègue Julien à siffloter un air familier : celui du « Bay City » de Junko Yagami… qui se trouve en réalité sur la Super City Pop, que je ne lui avais d’ailleurs pas passé depuis un moment. Inconsciemment, l’essence du style se transmet de chanteur en chanteuse, et chaque chanson contient en elle l’héritage de la précédente. C’est ainsi que la mémoire de la culture se construit, et le lien entre les singes de l’île de Koshima et les insouciantes de la Bulle Économique devient alors impossible à remettre en question.

Les différences entre les deux compilations sont multiples. Si Super City Pop excelle dans son rôle de Pirate du Pacifique (artwork dégueulasse, aucune info romanisée, écrin sonore aux limites de la platitude MAIS tracklist absolument parfaite et mixte), Tokyo Nights tire son épingle du jeu par son parti-pris (les filles sont à l’honneur) et le souci apporté à sa confection. Ainsi, les liner notes te donneront clairement envie de te plonger corps et âme dans l’ambiance folle des clubs de la mégalopole, et chaque annotation te donnera l’envie de te lancer dans ce jeu de pistes sans fin. Du côté de ta stéréo, c’est la fête. Écoute cette définition et ces basses qui te remuent le bas-ventre. Pour t’en convaincre, si tu le souhaites, tu pourras même comparer les titres qu’ont en commun les deux objets, à savoir le mélancolique « Dress Down » de Kaoru Akimoto et l’hédoniste « I’m In Love » d’Aru Takamura : aucun doute possible, l’officiel américain l’emporte sur son crapuleux comparse français. Et même si l’on pourra lui opposer une regrettable facilité dans la construction de son propos (Hitomi Tohyama et Junko Ohashi ont droit à deux morceaux chacune, sur les douze que comporte le double LP), on ne pourra que saluer l’initiative de varier les atmosphères (il s’écoule huit années entre le « Sky Restaurant » de Yumi Seino et le « Love Is A Work Of Mind » de RA MU; autant dire que le monde a bien le temps de changer, imagine, cela représente deux mandats pour Donald Trump !). Mais cela ne sert finalement pas à grand chose de mettre les deux compendium en compétition, dans le sens où leur existence doit plutôt être accueillie comme un don du ciel, une occasion unique pour l’auditeur curieux de découvrir tout un pan méconnu de cette vivifiante J-pop dont on ne connaît finalement que les clichés les plus évidents.

Alors, en attendant d’en entendre toujours plus, sur place parmi les miens ou dans le confort de mon antre stéréophonique, je retourne danser dans ma tête. Jiyuudesu.

Florian