ATEM # 10 :: THIS HEAT

Créé en 1975 par Gérard Nguyen, figure emblématique de la scène musicale en Lorraine, Atem fût un fanzine musical qui, durant quatre années, s’est efforcé de défendre contre vents et marées les musiques de traverses.
Chez Electrophone, nous trouvions dommage que ce fanzine devenu aujourd’hui quasiment introuvable, reste dans l’oubli. Avec l’accord de Gérard Nguyen, nous avons décidé de republier périodiquement, via notre site, une sélection d’articles et interviews.
En espérant vous faire (re)découvrir Atem, vous retrouverez dans le désordre des articles sur la scène de Canterbury (Kevin Ayers, Hugh Hopper, Robert Wyatt), sur le rock allemand (Can, Faust, Krafwerk), sur les musiques expérimentales (Brian Eno, Philip Glass, Steve Reich), la scène française (Heldon, Lard Free, Magma, Albert Marcœur, ZnR), le post-punk (Chrome, Suicide, This Heat, Throbbing Gristle), sans oublier les songwriters entrés dans la légende tel que Tim Buckley, Nick Drake, Kevin Coyne, Peter Hammill, John Martyn, Nico ou encore Tom Waits.
Un fanzine sur un webzine, la boucle est bouclée

Livre : ATEM 1975-1979 , Une sélection d’articles et d’interviews

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THIS HEAT 2 Lesley Evans

© Lesley Evans

Passer dans Oxford Street traversée de part en part de rayons laser et prendre la direction du sud, vers Brixton… Pénétrer dans une sorte de cour sombre, franchir une grande pièce blanche, aveuglante de néons, et ouvrir enfin une porte (presque) blindée… Et rencontrer This Heat… C’est ici, dans ce qui était une chambre froide (Cold Storage) aux murs et aux plafonds recouverts de métal gris, que le groupe a établi son quartier général, dans une atmosphère très particulière qui transforme presque cet endroit en une vaste chambre d’écho. Dans ce lieu étrange, Charles Bullen (guitare, clarinette, vocaux), Charles Hayward (batterie, vocaux) et Gareth Williams (basse, orgue, tapes) commettent les sons les plus étranges, les plus impressionnants de la nouvelle musique anglaise, quelque chose de réellement « progressif », le fruit d’une véritable recherche organisée …
This Heat existe depuis deux ans; deux ans pendant lesquels le groupe a donné un nombre limité de concerts, se consacrant essentiellement à créer sa propre musique, née du désir de chacun des membres « De ne pas être dans le groupe de quelqu’un d’autre. » Car This Heat ne veut ressembler à aucun autre groupe actuellement en circulation. Un groupe sans leader, dans lequel chacun des musiciens est possédé de la même volonté de création, d’expérimentation, le point de rencontre de trois énergies tendant vers un même horizon. Plutôt le genre pyrotechnique, si vous voyez ce que je veux dire…

This Heat 3

© Lesley Evans

This Heat est fasciné par les sons: ceux que produisent les instruments, ceux de l’endroit où le groupe travaille et enregistre, ceux de l’extérieur. Ce travail sur la matière sonore se fait en temps réel, par opposition au re-recording : la plupart des enregistrements sont réalisés avec des magnétos mono ou stéréo, ce qui crée un « wall of sound » très impressionnant, une présence presque anormale. Le magnétophone est considéré ici comme un instrument à part entière et This Heat utilise énormément de bandes préenregistrées (bruitages, chants d’oiseaux, bruits de rue etc.) à partir desquelles la musique se crée souvent, une expérience parfois poussée à son extrême: c’est ainsi qu’il arrive au groupe de laisser les bruits de la rue pénétrer dans son local, de les enregistrer puis de les repasser et de jouer en même temps, créant ainsi une osmose totale entre les sons électriques, les sons naturels et directs et les sons naturels enregistrés et décalés. Ouverture maximale grâce à une exploration totale de toutes les possibilités offertes, et c’est de cela dont parle This Heat quand il qualifie sa musique de « Free music » : musique libre de clichés, de règles, de limites, même libre de la technique. Car cette musique peut permettre aux musiciens de progresser sur leurs instruments: elle est parfois d’une puissance phénoménale, parfois très mélodieuse, extrêmement structurée ou, au contraire, totalement improvisée (en concert). Une musique qui reste totalement imprévisible. Les sons de la guitare sont torturés, crispants, l’orgue siffle des notes stridentes, ténues et le jeu de Charles Hayward est d’une puissance peu ordinaire, d’une extrême rigueur, d’une mobilité constante. Au milieu de ses explosions thermonucléaires, This Heat peut dessiner des passages plus calmes, plus ambigus, comme des mèches préparant des séries de déflagrations.
La particularité des morceaux de This Heat réside dans le fait que le trio observe rarement des développements logiques : chacun d’entre eux semble être le résultat d’une recherche sur la matière sonore, avec, comme dénominateur commun, non pas le son des instruments (qui sont déjà complètement détournés), mais le son d’ensemble, le produit de leurs nombreuses interactions. C’est ainsi qu’on peut entendre des morceaux en forme d’arc – ces morceaux dont on ne peut entendre qu’une partie – des titres qui sont purement des produits de la technologie (« 24 track loop » : deux mesures mises en boucle et travaillées sur un 24 pistes en utilisant presque toute la technologie disponible), mais aussi des passages enregistrés en concert et qui servent de base au travail en studio (ou le contraire : lorsque This Heat joue en concert « The Fall of Saigon », les percussions sont pré-enregistrées et sont utilisées pour leur sonorité particulière que le groupe ne désire ni changer ni essayer de reproduire live).

THIS HEAT Lesley Evans ATEM

© Lesley Evans

Humour aussi du groupe qui, en concert, mime complètement un de leurs titres pré-enregistré (musique et texte) et ne joue pas. Mais derrière cet humour réside aussi la volonté de montrer qu’il ne faut pas se laisser abuser par la technologie. Une expérience extrême qui fait de This Heat un groupe intelligent, sachant où il veut aller et comment y arriver; une recherche continue sur les processus, parfois poussée jusqu’à l’absurde mais qui reste toujours pensée, analysée et critiquée. This Heat est conscient que chacun des morceaux du groupe requiert de leur part une approche différente; les musiciens usent de la technologie avec une certaine distance, en ne dépassant jamais leur propos. Inutile d’utiliser un 24 pistes quand un titre peut être enregistré live sur un mini-cassette (« Makeshift »). Charles Bullen, Charles Hayward et Gareth Williams possèdent en même temps une approche de la musique instrumentale qui leur est particulière : pour jouer leur musique, il leur a fallu en quelque sorte désapprendre, se débarrasser des clichés propres à leur instrument respectif (Gareth, en fait, à commencer à jouer quand il est entré dans This Heat) et épurer leur jeu pour n’en garder que l’essentiel. Recherche à tous les niveaux donc, et c’est dans ce sens que l’on peut qualifier This Heat de groupe neuf, même si Charles Hayward a joué au sein de Quiet Sun (avec Phil Manzanera) une musique soft machinienne qu’il a totalement abandonnée… Au mieux, on pourrait dire que Dolphin Logic, le duo formé de Hayward et de Bullen, a posé les bases de This Heat, le nom d’une musique bien précise ne pouvant être jouée que par les trois musiciens regroupés sous ce même nom.
This Heat a terminé un album, This Heat, comprenant onze titres dont « Twilight furniture », « 24 track loop », « Music like escaping gas », « Rainforest » et « The Fall of Saigon », onze pièces d’une intensité rare, parfois chantées d’une manière assez proche de ce que fait Brian Eno, avec des textes choisis en fonction de la musique qui les enveloppe, sans significations particulières hors contexte. Cet album devrait sortir dans le premier trimestre de cette année 1979, ainsi qu’un single, « Makeshift/Swanali ». Ce papier, quant à lui, a été écrit après une rencontre – initiée par Chris Cutler – avec ces trois musiciens pas ordinaires, à Cold Storage (Brixton), et l’écoute des bandes des futurs disques…
Avec Throbbing Gristle dans un autre domaine, This Heat est vraisemblablement le groupe le plus intéressant de la scène musicale anglaise. Des chercheurs infatigables dont les travaux promettent de grands moments. Retenez leur nom !

Gérard Nguyen

Paru dans Atem n°15, février 1979

R.I.P. Gareth Williams : 23 avril 1953 – 24 décembre 2001