The Third Eye Foundation :: Semtex

© Léa Jiqqir

© Léa Jiqqir

Si certains journalistes considèrent aujourd’hui le trip-hop comme un genre moribond, c’est qu’ils n’en ont ni compris les fondations, ni la continuité dans les musiques électroniques actuelles, reléguant au passage toute une génération de talents dans l’ombre de géants déclinants ayant bien du mal à se renouveler. Et à figer le trip-hop dans le marbre de quelques icônes, on en oublie une partie importante de son patrimoine génétique. Heureusement, le label nancéien Ici d’Ailleurs nous offre l’occasion de redécouvrir les débuts d’un artiste dont la discographie peut s’enorgueillir de quelques petits chefs-d’œuvre – The Dark, en particulier – puisque Matt Elliott s’apprête à rééditer Semtex, premier album sorti sous son projet The Third Eye Foundation en 1996.
Remastérisé et assorti de nombreux bonus inédits, l’ensemble nous dévoile plus de quatre heures d’écoute… qui n’ont pas pris une ride. Plonger dans Semtex, c’est d’abord se faire happer par le noise industriel et expérimental de « Sleep », une intro drum’n bass sauvage d’un type qui a décidé d’en découdre avec le son, quitte à se traîner depuis un acouphène… Une sorte de métamorphose commence à s’opérer sur « Still Life », toujours peuplé de guitares saturées, mais qui s’aventure vers des territoires plus planants ; « Dreams On His Fingers« , hanté par des voix fantomatiques, s’affiche comme le précurseur de l’univers sombre, dérangeant, fragile et décalé de Matt Elliott, tandis que « Nest of Kinpoursuit » la synthèse entre ambient et rythmes débridés. Quasiment chamanique, « Once When I Was An Indian » nous fait prendre de la hauteur avant que « Rain » et ses gouttes d’eau qui n’en finissent pas de résonner achèvent de nous hypnotiser.
Tout en restant, vingt ans après, d’une incroyable modernité, Semtex, enrichi de 23 nouveaux titres composés entre 1991 et 1997 (*), est certainement un retour salvateur aux origines du trip hop et autres bidouillages sonores, la marque d’une époque et d’une révolution musicale menée par une jeunesse bristolienne qui voulait exister malgré les désillusions et le malaise social, tandis qu’à l’autre bout de l’Europe, la techno de Berlin émergeait dans les friches d’une ville à nouveau libre. Il est alors utile de se rappeler que le trip-hop, éminemment évolutif donc bien vivant, résulte d’un mélange anarchique d’une multitude d’influences, sorte d’amas chaotique de soul, jazz, hip hop, rock, punk, machines et samples, d’où jaillit une harmonie improbable, à la magie infinie, mélancolique ou nerveuse, un style qu’on serait bien en peine de définir tant il se situe à la croisée des genres, indomptable, métissé et fascinant. Tout comme cette réédition de Semtex, aux multiples facettes, et à l’image de son auteur.

Carine

(*) pour les plus gourmands d’entre vous qui se jetteront sur l’édition limitée 3 vinyles (21 titres) + CD (4 titres) + digital (album complet + 4 titres) ; les plus raisonnables attendront l’édition standard (2LP ou 2 CD 14 titres + digital 15 titres) disponible le 22 janvier.

Chronique également publiée sur le site Trip-Hop.net