The Supertights

Le très actif label Q-Sounds nous propose un disque perpétuant un héritage tout en lui injectant une dose de « maintenant », vivifiant une flamme qui veille toujours patiemment la relève.
Le passé de la soul et du funk est mythique mais le convoquer ne suffit pas à le ressusciter et quand bien même, serait-ce nécessaire?
Perpétuer est un autre challenge. C’est garder vital ce qui pourrait être mort en lui insufflant une nécessité actuelle. Certains disent que l’histoire ne fait que se répéter…On peut toutefois lui éviter de radoter en oeuvrant pour son évolution.
Comme les étoiles dont on perçoit la lumière alors qu’elles sont mortes, les figures auxquelles The Supertights voue un respect total éclaireront les chemins de certains titres. Bobbi Humphrey (flûte traversière oblige) veillera paisiblement sur le mélodieux et groovy ‘Police and Barbecue’ quand Joe Thomas et Hubert Laws s’imagineront accompagner le groupe sur le beau ‘Dead End’. ‘Orage Triste’ ouvre des horizons larges avec une guitare santanesque surgie du fond de l’histoire (de Woodstock donc), qui s’exprimera avec une acidité très prononcée sur le morceau de clôture.
The Supertights n’a ni la mégalomanie de chercher à réinventer la musique, lubie qui nourrit vite l’oubli, ni la crainte du passé au point de le mimer.
Ce qui les anime est un cocktail subtil entre respect des pères fondateurs et lucidité du présent. Être avec ce qui a été tout en étant pour ce qui est, sans oublier l’essentiel: la vibration. On sent aussi que le groupe, s’il a fait le choix de l’instrumental en majorité (excepté le nerveux ‘Brigade des moeurs’, Hip Hop tendu featuring The Grey Dog), ne se détourne pas pour autant d’une architecture de chanson dans son écriture. Les membres du groupe se sont par ailleurs bien illustrés dans cet autre domaine. En témoigne ‘Après la pluie’ (clin d’oeil à Kurosawa?) dont la flûte semble chanter.
Ce premier album est un album qui vibre, pulse, bouge. Tout est imbrication de rythme et de mélodies. Un groove fiévreux qui appelle à la danse, à la transe. Cette sensation m’est devenue rare depuis que Sly Stone n’opère plus. Je ne l’ai ressentie dernièrement qu’avec l’ouverture d’Immigrance de Snarky Puppy, c’est dire!
Le disque présente à la fois une unité de style et une impressionnante variété, liant tout aussi bien les horizons divers que les époques.
The Supertights offre aussi le plaisir de la virtuosité au service de la musique. Tout file naturellement, la soirée glisse au rythme tantôt fiévreux, tantôt posé, évoquant des escapades nocturnes et urbaines, de la flânerie à la lumière des réverbères à la fuite en plein danger.
Mais si l’oreille se fait attentive à la charpente qui soutient cette scène où tout est mouvement, elle entendra qu’il s’agit d’un ensemble de musiciens non moins que virtuoses, mais avec le bon goût de n’en donner que le nécessaire. En ne cherchant pas à nous impressionner mais à nous et se faire plaisir ils n’en font que mieux les deux!
Chacun aura son coup de coeur puisqu’aucun morceau n’est faible. Le mien ira à ‘Heyyyy ya’. Passée les 5 premières secondes il est impossible d’arrêter la machine. Le rythme afro-beat convoque l’ancestral au moderne. Je vois les carreaux d’une piste flashy s’allumer, Fela Kuti se déhanche tandis que l’hologramme de War (Platinum Jazz en tête) se rêve maître du tempo. Les années défilent à chaque seconde dans un aller retour passé-présent en mode binaire. Les figures de légende deviennent des ombres et concèdent la scène à ce groupe qui s’empare du groove sans en laisser un bpm. The Supertights continue sa transe, la pousse à l’extrême face à cette foule en demande que les temps ne séparent plus.
Ce disque que les chanceux, dont je fais partie auront acquis en édition vinyle limitée découpée à la main (chapeau bas), ne tombe dans aucune des facilités habituelles en refusant de s’en tenir à une tradition, évitant de la pervertir, de la transformer en pastiche, en ref qui s’insinue dans la musique comme une private joke.
Ici on est dans l’esprit qui anime les grandes collections comme Shaolin Soul. Un pont entre de là où ils viennent à où ils vont.
Et il ne faudra pas plus d’une minute pour vouloir y aller avec eux.

Barclau