The Feeling of Love « La Peur est une Illusion – Singles 2006 – 2008 »

1401300869-1A quelques semaines de la sortie tant attendue du prochain album de The Feeling Of Love, il est grand temps de faire le point sur les débuts de carrière de l’un des groupes les plus  passionnants de France. Pour faire cet état des lieux, une journée ne suffirait pas. Car avant de signer chez Born Bad et de sortir l’album (Dissolve Me) qui les a fait connaître à un plus large public, The Feeling Of Love était tout autre chose.

Né dans le cerveau stakhanoviste de Guillaume Marietta, The Feeling Of Love était au départ un one man band foutraque et lo-fi, permettant à son tenancier de transformer ses histoires glauques et malsaines en hymnes garage éructés. Durant cette période solitaire, The Feeling of Love a sorti une pléthore d’EP et singles en cassettes et vinyles sur de nombreux petits labels.  Autant dire que s’il vous arrivait de faire quelques infidélités aux sentiments de l’amour, il était fort à parier que vos perversités vous auraient coûté cher car aujourd’hui toutes ces petites pépites sont maintenant introuvables. Heureusement que La Face Cachée (pour la distribution française) et Captcha Records (pour la distribution américaine) se sont unis pour réunir sur un album baptisé « La Peur est une Illusion – Singles 2006 – 2008 » quatorze morceaux tous aussi essentiels à la compréhension de ce qu’est The Feeling Of Love aujourd’hui.

A l’époque, la sauvagerie héritière de « Right Now » de Pussy Galore et les rythmes primitifs venus de la New Wave soufflaient le chaud et le froid sur des morceaux à la spontanéité incroyable. Des expérimentations contrôlées, frôlant parfois la performance artistique, ont donné vie à des morceaux aussi mythiques que « Jordan’s Rules » ou « The Girl Doesn’t Look Like The Other Girl ». Que dire de l’inédit « Revenge », de « Rapeman Blues » ou de « Truth Belongs To The Brown Liquor » qui doivent tout à John Spencer mais pourtant font passer John Spencer Blues Explosion pour un groupe de bal.

Difficile de traduire avec des mots ce que font ressentir les premiers morceaux de The Feeling Of Love. Une seule personne pouvait en parler mieux que quiconque. Guillaume s’est donc prêté au jeu des questions/réponses dans une interview fleuve qui vous donnera sans aucun doute envie d’aller plus loin dans vos sentiments que vous portez à ce groupe.

 The Feeling Of Love / La Face Cachée

INTERVIEW


The feeling of love
Pour ceux qui ne te connaissent pas encore, peux-tu revenir en quelques mots sur la naissance de The Feeling of Love ?

C’était une période où avec mon frère, Nafi et Seb (avec qui on a fait A.H.Kraken) on tentait plein de groupes différents, dans des styles différents. Noise, indus, punk, new wave, musique improvisée, etc. Par contre, j’étais le seul à vouloir essayer un truc garage. J’ai donc dû le faire en solo. Au départ je voulais juste enregistrer dans mon coin et ne pas faire de concerts. Et puis j’ai rencontré Jeremy qui démarrait King Automatic, et j’ai découvert Bob Log III aussi à ce moment-là. Ça m’a décomplexé, j’ai vu qu’on pouvait jouer du rock garage seul sur scène et surtout que ça pouvait sonner super bien.  Ça t’oblige à aller à l’essentiel. J’aime cette idée d’un rock instinctif et minimaliste. Qui repose sur l’énergie, qui est proche de la performance.

En parallèle, tu jouais dans A.H Kraken. A partir de quand The Feeling Of Love est devenu ton principal groupe?

Mon frère Benoit qui était notre batteur est tombé gravement malade.  Dans les temps qui ont précédés son décès il a décidé d’étudier et de vivre principalement en Chine. Le groupe était plus ou moins en standby jusqu’à ce qu’In The Red sorte notre premier album. Mais quand le disque est sorti mon frère est parti.  On a continué un peu avec Stefano des Movie Star Junkies en remplacement, le temps de deux tournées et d’un 45 tours. Mais il y avait énormément de tristesse et de frustration dans le groupe, on a préféré laisser tomber et se consacrer à de nouvelle choses.

A l’époque, The Feeling of Love était un one man band. Avais-tu déjà une idée de l’évolution que tu voulais donner à ce projet ? Quelles étaient tes ambitions ?

Je ne voulais pas que ça reste un one man band.  En fait je trouve que ce terme est devenu assez  réducteur.  Vite fait ça s’est mis à tourner en rond. Un mec, une guitare bien grasse, une grosse caisse, un charley et une grosse voix de mâle poilu avec des pattes qui arrivent jusqu’aux lèvres qui te  beuglent des histoires de cul, de satan et de drogue. Il y avait des festivals où tu te mangeais 10 groupes comme ça d’affilé c’était indigeste. Bon je caricature un peu, désolé.  Je voulais que Feeling of Love ça soit comme Palace ou Smog. Un nom, un titre, une idée qui servent de façade à une musique en perpétuelle évolution. Autant dans le style que dans les gens qui la jouent.

Pourquoi avoir rassemblé tes premiers enregistrements sur La Peur n’est qu’une illusion ? C’est parce que les différentes sorties regroupées dans cette compilation sont aujourd’hui difficilement trouvables ? 

Médérique de la Face Cachée et Ben de Captcha Records voulaient tous les deux depuis un moment sortir un disque de FOL. Le problème était qu’on avait plus de titres inédits à leur donner. Alors j’ai proposé à ces 2 labels de rééditer sur un seul LP mes premiers 45 tours qui sont tous épuisés depuis un moment maintenant. J’ai de l’affection pour ces vieux morceaux. Il y en a des vraiment débiles.

Feeling of Love et Facteur Kamikaze

Les premières traces discographiques de The Feeling Of Love se trouvent sur une split-cassette avec Facteur Kamikaze sortie à 21 exemplaires sur Luisance Sonore en 2001. Pourquoi ne pas avoir inclu ces titres dans La Peur est une Illusion ainsi que ceux  de Dancing Leather King (2002).

J’ai fait énormément de titres à l’époque, il n’y a pas que ces deux cassettes. Il y a en a d’autres et des cdrs aussi… Sans compter les 45 tours faits en commun avec King Automatic. Il n’y a tout simplement pas assez de places sur un 33 tours pour faire tenir autant de morceaux.

Les morceaux présents sur cette compilation sont sortis sur beaucoup de labels différents (Yakisakana (The Right Bitch At The Right Place), Rococo (Hand Clap Girl), Nasty Product (Young Jesus) Florida’s Dying (Rapeman)… C‘était difficile pour toi à l’époque de trouver un label stable ?

Non. C’était pour le plaisir. Je ne faisais pas un 45 tours comme on fait un single sur une major pour faire patienter le public avant la sortie de l’album. J’avais plein de titres, je les proposais à des gens différents et chacun prenait ce qu’il voulait. Et puis c’est génial de sortir des disques sur des labels qui viennent de villes ou de pays différents. Il y a un côté exotique.

Alors que maintenant The Feeling Of Love est signé chez Born Bad Records, pourquoi avoir choisi de sortir cette compilation sur Les Disques de La Face Cachée ?

Comme je te le disais c’est parce que Médé m’avait demandé plusieurs fois de sortir un disque de FOL. Et que Médé est un mec cool et qu’on ne peut rien lui refuser.  J’ai tellement bu de bières chez lui que c’est une façon de payer ma dette.  Ben qui dirige Captcha records à Chicago est cool aussi. Et il avait déjà sorti un EP de FOL il y a 3 ans.

Aujourd’hui, on ressent chez The Feelling Of Love des influences allant de Suicide au Velvet Underground en passant par la scène garage de San Francisco (Ty Segall, Thee Oh Sees, White Fence…) Quelles étaient tes influences à l’époque de tes premiers morceaux ? On sent clairement des rapprochements avec Bob Log III, John Spencer, Reverend Beat Man et même King Automatic un artiste lorrain comme toi.

Jon Spencer a été une influence pour moi pour son jeu de guitare minimaliste, et pour l’esthétique sonore de ses groupes. Pussy Galore et les premiers Blues Explosion. J’adore le côté noise, bordélique, foisonnant de Pussy Galore. Les solos de guitares pysché de Neil Hagerty. Et les mix sur les albums sont complètement dingues. Surtout sur Right Now et  sur leur reprise intégrale d’Exile on Main St des Stones. Et puis Spencer m’a influencé parce qu’à l’instar de musiciens comme les membres de Sonic Youth, ce mec est un passeur. Si tu t’intéresses à sa musique tu mets les pieds dans tout une scène et une histoire de la musique américaine. Tu découvres des groupes comme Honeymoon Killers, Cheater Slicks, Oblivians, Gories, des labels comme In The Red, Crypt, Goner et après via Fat Possum tu tombes sur les derniers bluesmen du delta et tu repars en arrière dans le temps.

Dans les premiers temps de FOL je voulais me rapprocher du son de Pussy Galore, de Doo Rag mais pas seulement. Je voulais aussi le côté dur, sec et froid de la No Wave. Suicide, DNA. Le tout mélangé avec la spontanéité, la naïveté et l’amateurisme des Shaggs et des premiers Slits. Tu remarqueras que tous ces groupes sont connus aussi pour leur son lo-fi.  Et surtout j’étais dans un format anti chanson. À l’opposé de mon travail aujourd’hui.

Je suis un nègre des années 90

 

Dans l’insert de l’album La Peur est une illusion, tu remercies Kurt Cobain. Sur votre page bandcamp, tu fais allusion à la date de sa mort en disant que ce fut le jour où le punk est mort. Tu dédicaces même ce disque aux années 90. Kurt Cobain et Nirvana font partie aussi de tes influences ? Pourtant ce n’est pas ce qui ressort en premier lieu dans ta musique.

C’est une histoire classique. Sans Nirvana je ne sais pas ce que je fouterais aujourd’hui. Je viens d’un petit coin isolé où l’accès à la culture underground est impossible.  Alors quand ces mecs sont devenus mondialement connu c’est quand même arrivé à mes petites oreilles de plouc. Je parlais de Spencer et de Sonic Youth en qualité de passeurs et bien pour Cobain c’est la même chose.  C’est lui qui m’a fait entrer dans la culture underground et depuis je n’en suis plus sorti. Donc je lui en suis reconnaissant.  C’est lui qui m’a aussi donné envie de faire de la musique et qui m’a fait sentir que j’en étais capable. Que je pouvais apprendre en autodidacte et composer mes propres chansons. Après si j’insiste autant sur lui et sur Micheal Jordan aussi c’est parce qu’ils représentent deux icônes incontournables de la jeunesse des 1990’s. La mienne.  A travers eux je vois l’histoire intime et collective d’une génération. Les premiers FOL ramenaient toujours aux frustrations de mon adolescence. Alors j’agitais toujours ces 2 figures devant moi. Comme des étendards…et des bouffons également.

Jordan’s Rules a apparemment été enregistré avec d’autres morceaux de Feeling needs mini recorder cassette (2005) lors d’une session où tu t’étais enfermé dans un appartement sans fenêtre, muni uniquement de ta guitare, d’une grosse caisse, d’une boîte à rythmes, d’un enregistreur mini cassette et d’une boite de kitekat. C’est vraiment comme ça que tu composais et enregistrais tes morceaux ?

Mais d’où sors-tu ce truc? La cassette Feelings need mini cassette recorder a effectivement été enregistrée sur dictaphone mais c’est tout. J’enregistrais là où je pouvais avec ce que je pouvais. J’empruntais des enregistreurs 4 pistes à des potes et le jour où j’ai pu m’acheter le miens ça a été le paradis sur terre. Dès que j’avais une idée j’en faisais un morceau. Je l’enregistrais et je ne revenais plus dessus. Il n’y avait pas de travail de composition. Tout était très direct.

Air jordanRevenge et Le Seigneur sont deux inédits. Pourquoi les avoir sortis seulement aujourd’hui ?

J’en ai encore plein d’autres. J’ai pris ces deux-là parce que lorsque je faisais le track listing de la compile j’avais envie de les mettre. Je ne sais plus pourquoi ils ne sont pas sortis plus tôt.

Pour te suivre un peu, j’ai remarqué que tu attachais beaucoup d’attention aux artworks.  Comment t‘es venu le goût de tout faire tout seul ? Le D.I.Y est important chez The Feeling Of Love?

Oui je viens de là. Et les autres membres de Feeling of Love aussi. Avec Seb et Nafi on avait un graphzine appelé Do You Like Sushi? Un truc bien débile où on dessinait les dessins les plus cons, moches, méchants, désespérés et drôles possible. On a commencé à jouer dans des groupes et à faire ces graphzines au même moment. Ça allait de pair. Et les artistes qu’on aimait (et aime toujours) comme Daniel Johnston faisaient la même chose. Mêler musique et visuel c’est génial.  Et puis on faisait tout nous-même. Enregistrer, mixer, éditer nos cassettes ou cdr, faire les pochettes, les distribuer, faire les affiches de concerts. Parfois pour un même concert il y avait 6 affiches différentes. J’ai voulu garder ça. Contrôler les choses le plus possible. Je sais que j’ai mes limites en tant que graphiste. Il y a des gens mille fois plus talentueux que moi. Mais je n’ai pas envie d’expliquer ce que je veux, ce que je ressens à quelqu’un d’autre. Je dois le faire moi-même. Ça ne sera certainement pas parfait. Mais j’aurai fait de mon mieux.

Certains titres de La Peur est une illusion apparaissent comme des véritables performances dans le sens artistique du terme. Voyais-tu The Feeling Of Love plus comme un projet artistique que musical ?

Je voyais ça comme rien du tout… et encore aujourd’hui c’est pareil…. Je n’aime pas vraiment me poser ce genre de questions. Quoiqu’il en soit je sais que j’ai commencé ce projet au moment où je faisais mes études d’arts plastiques et que les thèmes et les images abordés dans mes textes étaient les mêmes que ceux abordés dans mes dessins ou installations. Les photos qui constituent la pochette de La Peur est une illusion viennent d’une performance vidéo que j’avais réalisée à cette époque. J’aime le mélange des genres. J’ai toujours aimé que des groupes de rock bossent avec des artistes et vice versa. Après oui, des morceaux comme Jordan’s rules, The girl dosent look like the other girls ou encore Red Panties qui n’est pas sur le disque mais que je jouais beaucoup en concert peuvent être plus considérés comme de la performance que des chansons de rock ça s’est sûre. Mais je ne me suis jamais posé la question. Je  partais du principe que le rock est un cri. Un geste, une action éphémère, face à un publique.  Et mes limites techniques en tant que musiciens autodidacte, seul sur scène, avec du matériel défectueux faisaient partie du processus.

Aujourd’hui que The Feeling Of Love semble être stabilisé, stylistiquement parlant, avec un vrai label derrière, quels regards portes-tu sur cette période ?

Je ne crois pas que The Feeling of Love soit stabilisé. Je ne suis pas quelqu’un de stable, je suis un éternel insatisfait. A chaque disque notre musique change. Et ça va continuer. Ou alors j’arrêterai.  Ça ne m’intéresse pas de réfléchir plus que ça sur cette période passée. Ce qui m’intéresse c’est maintenant. Tout ce que je peux te dire c’est que je me suis bien marré en ré écoutant certain vieux morceaux. Il y a des trucs vraiment immatures et drôles. C’est-ce que je voulais faire. Et puis on s’en fout. Qui ça peut bien intéresser? C’est juste des morceaux de rock. Rien de très important.

Merci à Guillaume, Médé et Florian