Swans : Sacrifice and Transcendence – The Oral History

© Fionn Reilly

Si les groupes musicaux sont légion, peu sont ceux qui ont su préserver leur intégrité au fil des années, sans compromission aucune, et à offrir des concerts si intenses qu’ils laissent une empreinte impérissable sur les spectateurs. Formé en 1982 par Michael Gira, Swans est devenu une entité indéfinissable, évoluant hors de toutes frontières, et aux prestations scéniques, soniques même, phénoménales.
Nick Soulsby, auteur de plusieurs ouvrages sur Nirvana et d’un sur Thurston Moore, a décidé, au travers de Swans : Sacrifice and Transcendence – The Oral History, de donner la parole aux personnes ayant contribuées aux Swans ou côtoyées le groupe, pour nous livrer une histoire des Swans racontées par les principaux concernés (125 !!). Cette démarche apporte un certain dynamisme au texte, rendant la lecture fluide, et recourt à un recoupement de témoignages, de sources, pour un résultat au plus proche de la réalité. Le résultat est indéniablement bon.

© Enriko Boettcher

Malgré la quantité conséquente de personnes impliquées dans l’épopée Swans, c’est pour beaucoup de Michael Gira dont il est question dans cet ouvrage, personnage controversé, qui mène le navire d’une main de fer et souvent sans pitié avec ses musiciens. Rien n’est édulcoré ici. Autoritaire, sadique, abusif, il y a plus d’un adjectif négatif pour qualifier sa personne. Son comportement a façonné la musique et la vie du groupe, en poussant plus d’un à quitter l’aventure. Mais, car il y a un mais, tous sont unanimes pour dire que Michael ne se résume pas à cela. Derrière ses facéties il y a un artiste qui se dédie corps et âme à son art, s’impliquant à l’extrême, pour lui et le reste du groupe, suscitant un profond respect de tous (ou presque), même des plus critiques. En poussant ses musiciens dans leurs retranchements par un travail acharné, dans la douleur et la sueur, leur infligeant des colères monstres, des choix radicaux, brutaux, il en tire le meilleur. Certains supportent peu le traitement infligé et s’en vont pour parfois revenir, d’autres restent et tentent de s’en accommoder, car le résultat est bel et bien là. Pour le lecteur, Michael apparaît comme un visionnaire tyrannique dans ses pratiques artistiques, et comme un gentleman plutôt respectueux, drôle, et juste hors de la sphère créative. Une ambivalence étrange et relativement absurde.


L’histoire des Swans et Michael Gira n’en est pas moins fascinante. Il est impressionnant  de voir des musiciens si dédiés, qu’importe le chaos ambiant, la crasse, la misère financière, les tournées éprouvantes, la reconnaissance tardive. Tout le monde ici se donne sans mesure pour porter une vision artistique à son paroxysme. Ce qui manque peut être au livre est une analyse un peu plus profonde de la musique en elle-même. Ce qu’il nous raconte n’en est pourtant pas moins enrichissant.
Comme toujours dans ce type d’ouvrages, nombreuses sont les anecdotes. On démarre brièvement par l’enfance de Michael Gira avec une mère alcoolique qui brûlera leur maison et un Michael qui se retrouvera en prison à Jerusalem à seulement 16 ans, puis nombreuses sont les scènes avec Michael Gira hurlant après des ingénieurs son ou des musiciens, ou des concerts à un volume sonore aux conséquences multiples, jusqu’à une lettre écrite par la dernière mouture des Swans à l’attention de Gira, lui demandant d’arrêter de leur hurler dessus sous peine de voir tout le groupe le laisser en plan.

© Jennifer Church

On assiste également à la genèse du label Young God Records, via lequel Michael Gira révèlera des artistes tels que Devendra Banhardt, développant rapidement une étroite relation avec ses fans à l’heure ou internet vint mettre en péril l’avenir du disque.
Swans : Sacrifice and Transcendence – The Oral History se démarque de bien des biographies par sa justesse et par ce qu’elle raconte, tout d’abord l’histoire d’un groupe indépendant devant solutionner nombre de problèmes inhérents à leur condition – au point que le livre pourrait aisément faire office de manuel de survie pour les groupes indépendants – mais également celle d’artistes dont l’investissement dépasse l’entendement, voire la raison.  Quant au cas Gira, mieux vaut lire cela avec une certaine distance, sous peine d’heurter votre éventuelle passion pour le groupe. Nick Soulsby signe ici un livre exemplaire et essentiel qui ravira tout autant le fan que le novice des Swans.

Jocelyn H.