Sophia :: As We Make Our Way (Unknown Harbours)

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Merci pour le spleen

Le rock sale et bruyant de God Machine est loin. Mais la douleur de la perte de son bassiste, dont le décès a donné naissance à Sophia, hante toujours Robin Proper-Sheppard. Le sombre songwriter n’avait pas donné signe de vie depuis « There are no goodbyes » en 2009. Sept ans qui n’ont pas forcément aidé l’homme à aller mieux. L’entrée instrumentale, qui met sur le devant du spectre un piano presque apaisé, laisse pourtant entrevoir une lueur d’espoir dans le cerveau torturé de Sheppard. Las, les chansons qui suivent confirment : Sheppard n’est pas vraiment sorti de l’auberge et ne le sera probablement jamais. L’ancre qui brille sur le fond noir de la pochette est symboliquement claire. Sheppard reste au fond. La première chanson, « Resisting », vient juste souligner qu’il fait de son mieux pour tenir. La mélancolie chevillée au corps, il est toujours ce garçon déprimé qui partage sa tristesse sans pudeur. Et de fait, plus que jamais, l’écoute de « As we make our way » ne vaut rien sans une oreille attentive portée aux paroles. Par exemple, on ne sait à qui il s’adresse sur « Don’t ask », mais supposons que ce soit à nous.

You said there’s always something else.
Just a little bit of our lives we need to keep for ourselves.
But how many loves have we lost, you ask,
By never letting the past be the past?

So don’t ask
What you don’t want to know 

En résumé, ok, tu me dis qu’il faut garder certaines choses pour soi, mais en même temps, tu me demandes si je n’ai pas laissé le passé me bouffer la vie ? Eh bien, ne me demande pas ce que tu n’as pas envie de savoir. Traduction bis : si tu n’as pas envie de m’écouter me plaindre, abstiens-toi. Le message est clair. Non, Sheppard n’a pas changé. Oui, il est toujours ce mec torturé qui chante ses larmes, invariablement effondré et néanmoins, toujours debout. En témoigne le morceau « You say it’s alright », musicalement plein de ferveur mais qui n’en répète pas moins, ad lib, you say it’s alright but I know it’s not alright at all…

Cet équilibre fragile entre quelques mélodies qui tentent d’approcher le soleil sans s’y brûler, et des paroles à l’intransigeant pessimisme, donne l’impression d’écouter en même temps la version lancinante de « Look for the silver lining » par Judy Garland et celle, presque guillerette, de Chet Baker. Sheppard en bave mais, il sait si bien mettre son cafard en musique qu’au final, on en redemande. On peut même totalement cesser de culpabiliser d’y prendre plaisir puisque dans un ultime titre, Sheppard clame combien il est facile de se lamenter. Comme s’il se moquait de  son propre sort. Et puis, si l’on veut y croire pour lui, ne serait-ce pas un infinitésimal message d’espoir qui pointe le bout de son nez dans la chanson qui précède ?

But baby, baby, hold on
Cuz I’m trying. Yeah I’m trying to come home. 

Robin, on t’attend, et merci pour le spleen.

Arnaud