Shoukichi Kina & Champloose :: The Music Power Of Okinawa

A l’image de sa cuisine, riche et parfumée, la musique d’Okinawa possède un irrésistible pouvoir d’attraction ainsi qu’un goût de « reviens-y » absolument troublant. Historique carrefour des cultures paysannes et maritimes, le shimauta (« chant des îles »), de ses rythmes joyeux à ses mélodies atypiques, fait résonner en moi quelque chose du domaine de l’inconscient. Je n’arrive pas vraiment à décrire pourquoi ces chants traditionnels insouciants installent en moi des phases de bien-être mental et de fragilité émotionnelle. Oui, c’est difficile à expliquer, je ne sais toujours pas pourquoi je ressens l’irrépressible besoin de pleurer quand j’entends le koto vibrer et les percussions caqueter. Quelle fréquence unique ces voix féminines atteignent-elles pour me plonger dans un tel état de bonheur vide de toute considération matérielle et philosophique ? Ai-je vécu d’amour et de pêche au coeur de l’antédiluvienne Naha lors d’une vie antérieure ?

Mon premier choc culinaire au pays du Soleil Levant, je l’ai vécu au coeur de Shimbashi, un soir où nous cherchions, avec Jennie, à manger quelque chose d’un peu différent. Nous errions dans les couloirs de cette belle tour Carretta, tentant tant bien que mal de déchiffrer les menus, jusqu’à tomber sur cette accueillante enseigne proposant des plats en langue anglaise, certes approximative, mais totalement compréhensive. On ne s’en remit absolument pas, de son ambiance colorée et ses mets à dominante végétarienne absolument succulents. Nous y sommes ensuite revenus à chaque séjour, autant de fois possible, l’estomac et le coeur complètement affolés par tant d’extatisme culturel. Puis un jour, ce restaurant, dont j’ai aujourd’hui oublié le nom, disparut sans laisser de trace, à l’image du Rin, cet autre havre de paix gastronomique sur Aoyama Drive qui m’eut tant appris sur le pays de mes ancêtres. Tokyo est ainsi faite. Ses forces sont en mouvement constant.

Depuis, on essaie de retrouver ce goût complètement unique, japonais par essence mais contenant ce supplément d’âme que seul la légèreté de la vie au soleil peut donner. Jennie est bien plus forte que moi, elle sait comment différencier les antres de perdition : par les lampions accrochés à leurs devantures. Récemment, nous en avons découvert un nouveau, dans l’une des rues principales de Shimokita. On a bien pris soin de nous faire comprendre qu’ici, il fallait prendre son temps, qu’on ne serait pas servi tout de suite, et que le cuisinier pouvait aussi faire des suggestions sans qu’on le demande. Pas de souci, je me suis calé contre le mur, les jambes en tailleur, et j’ai profité de l’instant présent en me laissant bercer par les mélopées traditionnelles provenant des enceintes du bar.

Quand j’ai appris que le premier album de Shoukichi Kina & Champloose, The Music Power Of Okinawa, allait être réédité, j’ai remué ciel et terre pour le commander. Compilation de morceaux enregistrés en public (on ne sait pas vraiment, parfois ça applaudit, parfois non), ce manifeste contient neuf classiques instantanés de shimauta euphorisant, dont le méga tube Haisai Ojisan écrit par Kina en 1972 (idéalement placé en ouverture, cette ritournelle complètement folle ne te sortira plus jamais de la tête). Et je te prie de me croire, en l’entendant pour la première fois, tu ne pourras pas te retenir de taper dans tes mains en sifflotant et répétant son lancinant leitmotiv jusqu’à saouler ton entourage proche (même pas besoin d’Orion – bière locale – pour ça). Bien entendu, les autres titres sont à l’avenant, le sanshin électrique de Kina (instrument traditionnel autochtone précurseur du shamisen) dessinant de superbes motifs serpentant autour de rythmes invoquant une transe puissamment tranquille. Et quand sa voix part en couilles (sur ‘Bancho Guwa’ ou bien ‘Shimaguwa Song’), je ne peux m’empêcher d’éprouver un petit frisson de plaisir me parcourir l’échine. Beh oui, à Okinawa, on s’en fout un peu, que ce soit juste, à peu près juste ou un peu faux. On s’en tape, des petits pains à droite à gauche. On joue avec le cœur sur la main et les tripes sur la table. Et si on peut les cuisiner, c’est encore mieux !

D’ailleurs, je te laisse, j’ai comme une petite envie de dofu champuru…

Florian