SHINOWA :: Flowerdelic

Il y a un truc qui m’a toujours emmerdé chez les touristes, c’est leur attitude de colon patentée. Où que tu ailles, pour la première ou la dixième fois, tu trouveras toujours quelqu’un pour te dérouler un ingénieux discours visant à mettre en lumière l’incroyable façon avec laquelle celui-ci a découvert le continent perdu, percé les mystères de l’Atlantide ou bien retrouvé son chemin dans les rues de Shinjuku. Oui, parce que ça fonctionne effectivement avec plein de pays (mon Dieu le Canada, Jésus Marie Joseph la Nouvelle Zélande), mais surtout avec le Japon. En effet, il existe une forme de compétition latente entre voyageurs initiés, et les rapports intimes sont ainsi conditionnés suivant le degré de connaissance géographique, linguistique et culturelle du pays (voire la fréquence avec laquelle tu t’y rends). Il est une bienveillance réelle et sincère entre le senpai (maître) et le kohai (apprenti) qui disparaît dès le second séjour. Ça leur monte tous les deux à la tête, il faut bien l’avouer. D’ailleurs, aimer le Japon c’est comme être vegan : tu te sens toujours obligé d’en parler (j’en suis la preuve vivante).

C’est quelque chose que j’ai ressenti assez tôt dans mon parcours initiatique nippon, à partir du moment où l’on s’est mis à me recommander ou déconseiller des quartiers (« Evite Shimokitazawa, c’est en voie d’hipsterisation« ) ou dès que l’on a commencé à causer record digging (« Non mais moi j’ai arrêté Disk Union, maintenant je fais plus que les marchés aux puces« ). C’est difficile de garder son sang-froid, dans ces cas-là. Je comprends vraiment les gens qui pètent des plombs et plantent des couteaux dans les gorges. Bien entendu, ces personnes condescendantes étaient toutes plus vieilles que moi et avaient découvert l’Eldorado bien avant 2010. A ma décharge, j’avais attendu mes 30 ans avant de m’y rendre pour la première fois (et d’avoir un peu plus d’argent, aussi). Si j’avais déjà pu le faire il y a 20 ans, tu penses bien… Alors, plutôt que de rentrer dans cet insidieux et ridicule concours de bites, je ne dis plus rien. En silence, j’économise chaque centime me permettant d’aller me ressourcer dans le pays de mes ancêtres, tous les dix mois au mieux, tous les ans au pire. Je ne fais même plus le barbot sur les réseaux sociaux : je suis au-dessus de tout ça. Je sais, c’est un peu contradictoire de dire cela. C’est probablement mon Japonais profond qui parle.

En musique, étrangement, je ressens moins cette compétition. Peut-être parce qu’on n’est pas beaucoup sur le créneau. Bien sûr, plein de très bons labels avant nous sont partis trouver l’inspiration discographique et la pépite intemporelle au Japon, de ce cher Gérard N’Guyen avec ses Disques du Soleil et de l’Acier au mystérieux Cédric Lerouley via ses incontournables An’Archives en passant par Tom Smith et son formidable JPU Records. Et il y a entre nous une forme d’entente naturelle. Nous sommes animés par la même volonté de sortir ces groupes qui nous font vibrer de l’ornière dans laquelle ils se sont volontairement encastrés (c’est un fait : les Japonais n’ont rien à branler de ce qu’il se passe en dehors de leur pays). Nous nous comprenons sans forcément partager les mêmes goûts. Puis, il faut le dire aussi, nous sommes fiers de ce que nous accomplissons.

Récemment, le réputé Burger Records s’est penché sur la création musicale ayant cours dans l’archipel. Via son excellente compilation Burger World – Japan, il met en lumière des noms tout aussi familiers (les futures stars de CHAI, les psychédéliques MINAMI DEUTSCH et DHIDALAH, les pétulantes MELLVINS) qu’inconnus (géniales TAWINGS, mystérieux YOUTHMEMORY, rêveur BOYS AGE). Au milieu de ce festival d’inventivité, le quatuor SHINOWA (qui n’est pas « chinoas », non ; c’est une très mauvaise blague et tu devrais avoir honte) qui n’est certainement pas né d’hier. Depuis 1996, le groupe mené par Kaori Yamauchi anime les nuits d’Osaka, abreuvant discrètement ses fervents amateurs de sorties K7 aussi limitées qu’essentielles. 2011 les voit accéder à une relative notoriété quand MGMT en tombe amoureux et leur propose d’ouvrir sur leur tournée japonaise. On n’entendra ensuite plus trop parler du groupe jusqu’à cette apparition surprise sur la compilation Burger avec « Snow, Moon, Flowers », un très joli titre que l’on retrouve sur Flowerdelic, son nouvel album chez Little Eyes In A Meadow (le propre label du groupe). Plus de 20 années d’expérience permettent à SHINOWA de se sortir avec classe des pièges propres à la sortie d’un disque de pop japonaise moderne. Tanguant avec aisance sur un fil tendu entre oshiare pop (mélodies typiques, énergie communicative) et langueur psychédélique 90’s (le vrai son du rock japonais de mes 14 ans), ne versant jamais dans cette schizophrénie maladive propre à la plupart de ses confrères et consœurs, le quatuor construit un album solide et cohérent, frais sans être too much, n’oubliant jamais de payer son dû aux années 60 (une influence cruciale, en témoigne cette fabuleuse reprise du « Sit With The Guru » des STRAWBERRY ALARM CLOCK) tout en composant des tubes clairement calibrés pour la radio (au hasard, l’introductif « One », l’entêtant « Elepop » ou le technoïde « Present »). Certes, tout est beau, propre et lisse. Les batteries sont calibrées, chaque riff est à sa place, les harmonies vocales sont totalement naturelles. Rien ne dépasse dans le monde de SHINOWA, mais bon, encore heureux après plus de 20 ans de K7 enregistrées à l’arrache, tu vas me dire.

Florian

1 comment for “SHINOWA :: Flowerdelic

  1. mars 3, 2018 at 9:36

    Hi, I am Kaori of shinowa in Japan.
    Thanks for writing about us.
    I can’t read French but I am glad you listened to Flowerdelic and like it.

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