Shiho Yabuki

Les Japonais et l’ambient, c’est une histoire d’amour qui dure depuis toujours. Fantasme exploratoire, délire hallucinogène, voyage aux confins de la douceur : cette musique a permis à nombre d’artistes, dans le sillage du Another Green World de Brian Eno sorti en 1975, de faire exister des mondes à l’intérieur du notre.

Quand, un an plus tôt, Far Out décide d’intégrer le claviériste Masanori Takahashi afin de donner à ses chansons des contours un peu plus « kozmic », il ne sait pas encore qu’il fait mettre un doigt dans l’engrenage à tous les musiciens hauts-perchés de l’Archipel. Rebaptisé Far East Family Band, la formation commettra quatre albums exceptionnels dominés par les synthétiseurs supérieurs du hippie céleste. A la mort du groupe, celui que l’on connaît plus communément sous le nom de Kitaro s’empressera de construire une œuvre en solitaire qui fait encore référence aujourd’hui. Astral Trip, Oasis, le diptyque Silk Road ou bien encore Ki sont de petits monuments de l’ambient à la japonaise, un style tout particulier au sein de la sono mondiale, véritable mélange de candeur nippone, de préoccupation environnementale, d’intérêt scientifique et d’obsession pour l’organique.

D’un naturel confidentiel, l’ambient japonais n’a jamais franchement traversé les frontières du pays. Des albums tels que le Through The Looking Glass de Midori Takada ou le Music For Nine Postcards de Hiroshi Yoshimura n’ont pas eu pour vocation de transcender les foules ou d’attirer un public fourni autour de leurs concepts musicaux. J’en veux pour preuve leur succès d’époque plutôt mitigé et leurs sorties plus que discrètes. Malgré cela, ce sont des œuvres importantes pour comprendre l’évolution d’un genre digéré et réapproprié, devenu culte malgré lui avec le temps, Internet et les prix débiles sur Discogs. Il n’est d’ailleurs pas étonnant de constater que ce sont ces disques en particulier qui sont à l’avant-garde de cette vague de réédition qui fond sur nos bacs depuis maintenant quelques temps. Comme si le monde, sourd jusqu’ici à l’appel des synthétiseurs modulaires, s’était soudain découvert une passion pour Satsuki Shibano et Osamu Sato.

Si Shiho Yabuki n’est pas la plus connue des pionnières de la musique électronique japonaise, elle n’en reste pas moins l’une des plus talentueuses et inspirées qui soit. Sa discographie dénombre une belle poignée de CD et K7 aux pochettes toutes plus pastelles les unes que les autres, et s’étale sur une bonne partie des années 90. Il semblerait d’ailleurs qu’elle fasse toujours parler d’elle, mais sans trop de vague, bien entendu (ah, ces Japonais). Sur cette réédition confectionnée à l’occasion du Record Store Day 2018 par les Suédois de Subliminal Sounds, une poignée de morceaux issus du disque original ainsi que deux titres parus sur Forest Land (l’album suivant). Un parti-pris sélectif étrange mais qui fait sens à la lecture des liner notes. Une façon de faire le point sur le début de sa carrière. Musicalement, Yabuki-san ne s’éloigne jamais vraiment de ses influences, élaborant des sons faits avant tout pour plonger le corps dans une bienveillante léthargie tout en soignant l’âme des maux du quotidien. Des vagues de bien-être t’enveloppent en leur sein, berçant une transe aussi douce qu’irréelle à base de fréquences basses et de mélodies innocentes (‘Forest Land’), de mantras naturels et d’aventureuses digressions primesautières (‘Tenshingoso’), préfigurant certains motifs aquatiques repris par plus tard par Angelo Badalamenti pour son travail sur Twin Peaks.

« La créativité est le révélateur des domaines inconnus du soi. A travers nos choix d’expression, chacun crée quotidiennement son propre univers et nourrit son propre environnement. » Des mots empreints d’une sagesse lumineuse, imprimés trente ans plus tôt sur l’insert de son premier album. Une profession de foi plus que jamais d’actualité.

Florian