‘Scenery’ et ‘Mellow Dream’ de Ryo Fukui réédités par la toute nouvelle structure We Release Jazz

Olivier (Mental Groove) et Stéphane (The Genevan Heathen) ont de la suite dans les idées.

Démarrée comme une extension de leur obsession pour la culture pop colorée des années 70 à 90 (allant de la post-funk des Garçons au Dark Star de John Carpenter en passant par le nanardesque Zombi 3 composé par le très dispensable Stefano Mainetti – j’ai d’ailleurs cru comprendre que la sortie de la bande originale n’avait pas été de tout repos), l’aventure discographique We Release Whatever The Fuck We Want a tourné son attentif regard vers l’Est toute l’année dernière avec la sortie (officielle ? J’ai toujours un vieux doute…) du score du Ghost In The Shell de Kenji Kawai (l’occasion de collaborer avec mes loulous sûrs de Cranes Records pour la mise en beauté). Depuis, hormis la réédition du Shadoks de Robert Cohen-Solal, que du japonais au catalogue suisse (et pas n’importe quoi) : deux oeuvres de Midori Takada (son chef-d’œuvre Through The Looking Glass et le Lunar Cruise en lien étroit avec le jazzman fou Masahikoh Sato), le Nicole de Jun Fukamachi (oeuvre 80’s surannée plutôt anecdotique) et l’incroyable Kakashi de Yasuaki Shimizu.

Suivant les traces du Très Jazz Club de Fuzati, les deux loustics lancent aujourd’hui un nouveau label au nom aussi équivoque que familier : We Release Jazz. La note d’intention est claire, et le lien avec la maison-mère étant fait, passons aux choses sérieuses et à l’exhumation de deux petits classiques du jazz de l’Archipel que l’on doit à une seule et même personne : Ryo Fukui.
Originaire de Sapporo, sur l’île d’Hokkaido (sur laquelle je rêve secrètement de passer le reste de ma vie), le jeune virtuose se met tardivement à l’apprentissage du piano (en 1970, à l’âge de 22 ans). Son premier album, Scenery, ne sort que six ans plus tard mais démontre déjà des trésors de créativité et d’ingéniosité musicale. Entouré d’un duo rythmique de génie (son frère Yoshinori à la batterie et surtout l’immense et méconnu Satoshi Denpo à la contrebasse), Fukui remanie des classiques du jazz populaire d’avant-guerre (un I’t Could Happen To You’ de Jimmy Van Heusen tout en coolitude en ouverture, le ‘Willow Weep For Me’ d’Ann Ronell) tout en payant son tribut à des auteurs contemporains (le superbe ‘Early Summer’ composé par son compatriote Hideo Ichikawa deux ans plus tôt). Il apporte également sa pierre à l’édifice noir et blanc avec ce titre éponyme en fin de face B, un morceau très personnel aussi mémorable qu’inventif. Sa reprise des Feuilles Mortes de Cosma me laisse en revanche plutôt froid (mais faut dire aussi, je n’ai jamais été sensible à sa mélodie « saucisse Herta »).

Considéré comme un classique indémodable par nombre de spécialistes et d’amateurs de jazz nippon (peut-être sa pochette iconique ; probablement son exécution d’une beauté urgente), ce Scenery n’impressionne cependant pas tant que ça en comparaison de son successeur, le très mal nommé Mellow Dream, sorti à peine une année plus tard. Toujours accompagné de son duo infernal, Fukui semble avoir pris confiance en lui et met ses « mad skillz » à rude épreuve. En effet, sur les six compositions présentes, trois sont désormais signées du nom du petit maître. Un signe qui ne trompe pas. Comment, en effet, résister aux dix minutes du morceau d’ouverture, véritable avalanche de notes gorgées d’émotions et d’explosions rythmiques progressives ? Que dire encore de ce Baron Potato Blues au titre aussi absurde que son jeu de piano est GRAND ?
En comparaison, les trois reprises (‘My Foolish Heart’ de Victor Young, ‘What’s New’ de Bob Haggart et le ‘My Funny Valentine’ de Rodgers et Hart popularisé par le regretté Chet Baker) feraient pâles figures si elles n’étaient pas aussi brillamment réinterprétées, avec ce même souci du détail et cette sensibilité à fleur d’ivoire.

Bien plus que Scenery, c’est Mellow Dream qui établit Fukui comme le maître incontesté de son art dans le coeur des amateurs de jazz japonais. We Release Jazz tape donc dans le mille avec ses deux premières rééditions et apporte une pertinente pierre à l’édifice d’un genre qui fête mine de rien un bon siècle d’existence.

Florian