Rubin Steiner « défendre l’art non rentable plutôt que le mainstream »

C’est marrant, mais une des premières interviews que j’ai faite, c’était à peu de chose près, il y a 10 ans. Hébergé alors sur blogspot, Electrophone balbutiait gentiment s’autorisant ça et là quelques excentricités comme cet entretien avec Rubin Steiner. À l’époque, le tourangeau venait de sortir « More Weirds Hits » et je m’étais tenté de lui poser quelques questions par mail. Aujourd’hui, je réitère la chose mais cette fois-ci de visu pour un entretien décontracté autour de Vive l’électricité de la pensée humaine, son nouvel album sorti en début d’année.

Electrophone : « Vive l’électricité de la pensée humaine » ce n’est pas courant comme titre d’album, où es-tu allez chercher ce dernier ?
Rubin Steiner : Y’a deux histoires autour de ce nom. La romancée, celle que je dis plutôt à Rolling Stone Magazine s’il me posait la question et puis l’autre, la vrai, celle que je vais vous raconter.
Je voulais faire au départ un album autour de l’espace. À l’époque, je lisais pas mal de SF, des bouquins de Damasio et j’étais parti pour donner le nom d’une planète à certains titres. Pour les autres, j’avais dans l’idée de les terminer par « Wave ». Des noms genre « pinkwave », « monowave » ou encore « blackwave ». Naturellement le nom de l’album ne dérogerait pas à la règle et s’appellerait « Spacewave. Puis ma femme, m’a demandé si j’avais « googlelisé » le nom, naturellement non et comme on pouvait s’en douter, « Spacewave » avait déjà été utilisé de milliers de fois. Je me suis, d’ailleurs, aperçu qu’une quantité énorme de disques de merde portaient ce nom. J’ai donc très vite abandonné l’idée au détriment de « Vive l’électricité de la pensée humaine » que j’ai pris dans un livre de Dostoïevski. Je l’ai ouvert, j’ai posé mon doigt sur une page et j’ai choisi la phrase sous laquelle mon doigt était posé.

E : Avec un titre pareil, tu n’as pas peur que l’on te prenne un peu pour Sun Ra ?
RS : C’est marrant que tu dises ça, j’ai fait une conférence sur Sun Ra il y a 2 ans. D’ailleurs je dois être une des seules personnes au monde à avoir écouté les 160 Albums de Sun ra.  Je dois pouvoir sans problème te faire un « We transfer » de 6 Giga de toute sa discographie si tu veux. Y’a une sorte d’évolution musicale sur la durée plutôt intéressante même si parfois c’est quand même assez fatiguant. Ce qui me plaisait dans Sun Ra, c’est qu’il essayait des trucs sans aller jusqu’au bout afin de les reprendre plus tard. Ça ne s’entend peut-être pas forcément dans ma musique, mais c’est quelque chose que j’essaye de faire. Pour « Vive l’électricité de la pensée humaine » par exemple je me suis servi de pleins de trucs que j’avais mis de côté. Ça m’a permis de faire l’album plutôt rapidement et d’ailleurs, j’en ai même déjà terminé un autre. Tu comprends, depuis que je suis au chômage, j’ai beaucoup plus de temps pour faire de la musique (rires).

E : Il y a dans la sonorité de l’album une sorte d’hommage à la musique expérimentale Electronique de Bernard Fèvre ou encore Jean Jacques Perrey. Plus qu’electro, ton album sonne résolument électronique, est-ce quelque chose de volontaire ?
RS : On est dans l’électronique, c’est certain, après si l’album te fait penser à tous ces artistes c’est totalement inconsciemment. Ce disque, je l’ai fait avant tout pour me faire danser et faire le DJ. Je me suis rendu compte que je jouais beaucoup les titres des autres mais jamais les miens. J’ai voulu corriger cela.

E : On sent également une constante envie de se renouveler dans ton album…
RS : Je n’aime pas ce que j’ai fait dans le passé. À chaque nouvel album, j’ai besoin de repartir sur quelques choses de neuf. Je suis super content de cet album, mais je peux déjà te dire que je suis encore plus content du prochain !

E : J’ai lu qu’aujourd’hui tu fais enfin la musique que tu aurais aimé faire y’a 15 ans. Te sens-tu désormais plus à l’aise pour faire un album qu’auparavant ?
RS : J’ai simplement plus de connaissances aujourd’hui qu’il y a 15 ans. Je n’ai jamais fait d’école de musique ou d’école d’ingé son. Bien sûr, je joue de la guitare, mais au final, je ne sais pas en jouer. Tu vois ce truc horrible d’autodidacte? Tu sais jouer du piano, mais, en fait tu ne sais pas en jouer… Personnellement c’est pas ça qui m’intéresse, car je sais que si demain je veux un titre avec du piano, j’enregistre un par un les accords et je les recolle après. Et c’est pareil pour le son, c’est tellement simple avec un ordi que j’ai revendu une partie de mon matériel.

E : Après l’expérience Drame en version groupe, était-ce une volonté de ta part de te retrouver seul ?
RS : J‘ai toujours été tout seul pour faire mes disques. C’est plus pour les concerts que je suis en groupe. L’idée derrière tout ça c’était de faire des albums électroniques et de s’amuser sur scène avec des vrais instruments. C’est finalement assez débile, mais ça me permettait de jouer de la basse et de faire des tournées de rockers avec mes copains.

E : Aujourd’hui, tu es là pour les 10 Ans du SMAC et tu as été toi-même à la tête du Temps Machine. Suite à cette expérience, qu’elle idée portes tu maintenant sur ce genre de salles ?
RS : C’est un truc générationnel,  on a vécu sans les SMAC et aujourd’hui on vit avec, c’est comme ça.J’vais faire un paradoxe avec des clichés et des mots qui flashent, mais ça a commencé avec les squattes dans lesquels les punks organisaient des concerts. À cette époque tout était payé au black et il n’y avait pas spécialement de reconnaissance pour les groupes. Au final,  ce n’était pas bien grave et je ne pense pas que Double Nelson aurait souhaité une quelconque gratitude comme, par exemple, se retrouver aux victoires de la musique. Tout le monde n’avait pas la même vision des choses et des fédés ont commencé à vouloir faire reconnaître le statut d’artiste dans les règles de l’art avec subventions et salles de concerts. Du coup, très vite sont arrivés les SMAC et leur cahier des charges totalement aberrant. Club, grande salle qu’on ne remplit quasiment jamais sauf quand on fait jouer des choses rentables payées avec l’argent public… bref, pour moi, c’était une aberration. Naïvement, avec mon asso, on pensait que cet argent public devait  servir à défendre l’art non rentable  plutôt que le mainstream, mais ce n’était pas vraiment le cas.

E: Tu préférais privilégier la curiosité du spectateur ?
RS: Oui l’ouverture. Contrairement au cinéma ou à une pièce de théâtre quand tu vas à un concert, tu sais à minima ce que tu vas entendre, car tu possèdes le disque. L’idée que j’ai de la musique, c’est  d’être curieux et d’aller en concert pour découvrir un artiste que tu n’as jamais entendu. En France, tu as la scène mainstream, la scène culture institutionnelle subventionnée et la scène underground. Pour le ministère de la culture, va savoir pourquoi,  il faut absolument sauver l’artiste underground. Mais non bordel  !! Beaucoup d’artistes font de la musique ou de l’art avant d’avoir l’idée de cartonner. Dans les autres pays, tu as le mainstream et l’underground et ça ne gêne personne, nous on veut à tout prix tirer  des groupes qui n’ont rien demandés vers le mainstream et on arrive à des trucs complétements incohérents.

Merci à Rubin Steiner. Merci à Anthony et Repier. Merci à l’Autre Canal.