ROBERT WYATT – Mon Top Ten

Créé en 1975 par Gérard Nguyen, figure emblématique de la scène musicale en Lorraine, Atem fût un fanzine musical qui, durant quatre années, s’est efforcé de défendre contre vents et marées les musiques de traverses.
Chez Electrophone, nous trouvions dommage que ce fanzine devenu aujourd’hui quasiment introuvable, reste dans l’oubli. Avec l’accord de Gérard Nguyen, nous avons décidé de republier périodiquement, via notre site, une sélection d’articles et interviews.
En espérant vous faire (re)découvrir Atem, vous retrouverez dans le désordre des articles sur la scène de Canterbury (Kevin Ayers, Hugh Hopper, Robert Wyatt), sur le rock allemand (Can, Faust, Krafwerk), sur les musiques expérimentales (Brian Eno, Philip Glass, Steve Reich), la scène française (Heldon, Lard Free, Magma, Albert Marcœur, ZnR), le post-punk (Chrome, Suicide, This Heat, Throbbing Gristle), sans oublier les songwriters entrés dans la légende tel que Tim Buckley, Nick Drake, Kevin Coyne, Peter Hammill, John Martyn, Nico ou encore Tom Waits.

Un fanzine sur un webzine, la boucle est bouclée.

En cette période où tout le monde y va de son top de l’année, Gérard Nguyen nous permet de nous replonger dans un mythique top ten élaboré par Robert Wyatt pour le numéro 8 du magazine Atem paru en 1977. Une compilation de dix morceaux qui vous permettra peut-être de comprendre sa fantastique carrière qui vient d’être mise à l’honneur dans une époustouflante compilation sortie chez Domino Record.

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WYATT 2© Droits Réservés

Une rubrique qu’on inaugure avec ce numéro mais qui ne sera pas régulière. Il nous a semblé qu’il pourrait être intéressant de connaître les disques favoris des musiciens qu’on aimait bien. Alors, on a écrit à Robert Wyatt qui nous a envoyé son Top Ten, qui était déjà paru dans un vieux numéro de Let It Rock. Accompagnant ce Top Ten une petite note de Robert disait : « Il y a quelques années, quand j’étais plus sûr de mes opinions, j’ai écrit ceci. Je vous le montre pour votre amusement, mais vous pouvez l’utiliser si vous voulez ; mais je le suspecte d’être trop anglais, ou tout simplement trop vieux. »

Tout d’abord, je dois préciser que j’ai 31 ans. Je pense que chacun dépend plus ou moins d’un groupe d’âge, en ce qui concerne ses goûts. Les gens que je connais ont tendance à croire que la musique de leur adolescence est la plus inspirée qui ait jamais été et trouvent la musique qui précède celle de leur génération un peu ennuyeuse, et la musique qui suit un peu triviale, bébête. Presque tout le monde pense cela, bien que chacun le rationalise. L’autre point est que je dois choisir dix disques que j’aime, mais en réalité, il y en a quatorze, aussi, j’ai dû en retirer quatre. Le troisième point est que j’ai perdu la plupart de ces disques et il y a donc peut être des erreurs sur les détails des titres…

1- « Goodbye Pork Pie Hat » par Charlie Mingus, tiré de l’album Mingus Ah Um chez CBS, je crois. Ce n’est pas officiellement une chanson – je ne connais pas de mots pour le qualifier – mais c’est très chantable, comme beaucoup de morceaux de Mingus. Tout compliqués que peuvent être ses morceaux, quand on les connaît, on peut les chanter. Je peux presque les jouer aussi bien que les chanter, parce que, comme beaucoup de chansons de Julie Tippetts, tout est presque joué sur les touches noires du piano. Les improvisations, par Shafi Badi et Booker Ervin aux saxes, respectent la mélodie, sont une extension de celle-ci. Des gens comme Gil Evans et Mingus se détachent des autres arrangeurs de jazz, parce qu’ils intègrent les improvisations de leurs musiciens dans leur écriture. Je pense qu’il est plus facile pour un musicien de jouer avec Mingus qu’avec la plupart des gens, simplement parce que ses mélodies sont toujours belles.

2 – Ensuite, j’ai choisi le « Piano quintet » de Shostakovich. Dans ce quintet, si je me souviens bien – cela fait des années que je ne l’ai pas entendu – il y a une partie dans laquelle le quatuor à cordes joue sur les cordes en sourdine un son très obsédant. De toute façon, j’aime l’idée d’un quatuor à cordes ; en fait, j’aime plus l’idée d’un quatuor à cordes que je n’aime une grande partie de la musique des quatuors. Dans ce cas-là, peut être que je l’aime parce que le violoncelle est souvent utilisé un peu à la manière de la contrebasse en jazz – c’est-à-dire que les cordes ne sont pas frottées (archet) mais frappées (doigts) ; relativement simple rythmiquement, si je m’en souviens bien. C’est une pièce incroyablement mélodieuse, ce qui, vous devez l’admettre, est un grand exploit pour quelqu’un qui n’est, après tout, qu’un communiste endoctriné… !

3 – « Friday the thirteenth » par Thelonious Monk. La version que j’ai en tête est celle qu’il fit lors du concert au Town Hall. Les arrangements étaient faits par quelqu’un qui s’appelle Hal Overton. Je pense que quand Monk mourra, il y aura profusion de biographies avec supplément, de petits programmes de télévision, des programmes d’art… à son sujet. « The Zany loony of the beep-bop world », c’est sans doute ainsi qu’ils l’appelleront. Ils ne le feront pas avant qu’il meure, bien sûr, car il risquerait de gagner beaucoup d’argent, et ils pensent sûrement que ce serait mauvais pour lui. À mon avis, il est l’un des plus grands compositeurs que j’ai entendu, d’après mes critères d’appréciation. Le truc, à propos de ce concert bien précis du Town Hall, est que les arrangements d’Hal Overton sont vraiment imaginatifs. Il a pris tous les anciens enregistrements de Monk jouant ses morceaux, les a transcris en y incluant les soli joués par Monk, et les a arrangés pour grand orchestre. Ainsi, vous avez la spontanéité des idées improvisées consolidée par l’orchestration inspirée d’Hal Overton. J’aime particulièrement « Friday the thirteenth » parce qu’il possède une deuxième ligne de basse qui n’est pas vraiment synchronisée avec le morceau lui-même, et cela incline le morceau entier sous un angle étrange. (Si cela paraît prétentieux, j’en suis désolé, mais c’est ce qui arrive quand on tente d’expliquer ce que l’on aime dans la musique).

WYATT 103 – « Epilogue » par Miroslav Vitous, de l’album Infinite Search. Miroslav Vitous se situe techniquement dans la catégorie des Barre Philips, Stanley Clarke et Barry Guy. Mais comme compositeur de musique pour basse, il est mon préféré, avec Charlie Haden. Peut être que ses origines slaves ont quelque chose à voir avec ses inclinations mélodiques particulières. Sur Infinite Search, la contrebasse – instrument utilisé d’habitude de manière servile – est l’instrument principal du groupe. Le groupe – Herbie Hancock, John Mc Laughlin, Jack De Johnette et Joe Henderson – soutient les lignes de Miroslav avec la précision, la vitesse et l’imagination qui sont le propre des matches de tennis de première classe. Les musiciens en général, quand ils jouent ensemble dans un contexte « live », sont aussi habitués à couvrir les contrebassistes, sur le principe que lorsque les instruments forts mènent, les instruments doux suivent. Le studio d’enregistrement peut dégager les musiciens de cette « hiérarchie par le volume ». Dans le cas présent, l’effet de ces musiciens retenant leur énergie pour laisser à Miroslav l’espace qui sert dans chaque morceau à donner la direction, crée une texture raffinée, transparente, comme une toile d’araignée. Des matches de tennis, des toiles d’araignées – le monde entier dans un morceau – que demander de plus ?

5 – « Blues for Pablo » par Gil Evans et Miles Davis. Cela vient d’un album appelé à l’origine Miles Davis plus Nineteen, qui était la première tentative d’Evans pour arranger une série complète de mini-concerts pour Miles qui joue principalement du flugelhorn dans le contexte d’un big band. C’est plus difficile de jouer du flugelhorn que de la trompette, ce qui fait que même des virtuoses comme Clark Terry, Art Farmer et le grand Johnny Coles jouent plus précautionneusement, de manière plus réfléchie que la plupart des trompettistes. Comme le titre le suggère, il y a une certaine similitude entre la musique de l’Espagne du Sud et les premiers blues des Etats du sud, ce que Gil Evans exploite superbement sans utiliser l’instrument qui paraît pourtant évident : la guitare. En fait, d’aussi loin que je me souvienne, Gil Evans a été le premier arrangeur de jazz à compléter les instruments traditionnels des groupes de danse ethniques par des cors, des flûtes, et d’autres instruments associés d’habitude à la tradition orchestrale européenne. Accessoirement, « Blues for Pablo » comme les autres titres de ce disque, n’est long que d’une paire de minutes, ce qui démontre les ressources de Gil Evans comme arrangeur de groupes de danse « pop » et qui rend chaque pièce individuelle agréable et dense. (Si j’avais été un DJ à l’époque, je les aurais mis en compétition avec Sandy Nelson et Duane Eddy sur le marché des singles instrumentaux).

couv6 – « Sex machine » par Sly and the Family Stone. Quelquefois, quand je n’ai rien d’autre à faire, je spécule sur les innovations possibles de Sly Stone dans un studio d’enregistrement. Il a été disc-jockey, et comme le savent tous ceux qui admirent le travail de Kenny Everett, les DJ ont l’opportunité unique de manipuler des magnétos et disques et de créer une sorte de continuité surréelle avec leurs enchaînements, de créer une entité musicale à partir de séries de disques choisis au hasard. Une différence importante entre la tentative de production courageuse de Sly Stone et celle de, disons Frank Zappa, réside dans le fait que le groupe de base qui enregistre a toujours l’urgence et l’excitation d’un bon concert en public. Larry Graham, en particulier, est un bassiste et un chanteur spectaculairement utile.

7 – « Flying » par les Beatles. Beaucoup de gens n’aimaient pas le film parce qu’il était amateur (les caméras ne tournaient pas autour du nombril du chanteur comme c’est le cas dans la plupart des films musicaux professionnels) ou prétentieux (ils essayaient vraiment de faire quelque chose d’intéressant) ou quelque chose de ce genre. Comme j’appartiens à la génération hippie facile à berner et dont les facultés critiques sont irrémédiablement émoussées par les drogues, le sexe et les mauvaises sonos, je pensais que c’était super. L’album du même nom était encore mieux, parce qu’ils l’avaient complété avec leurs récents et fantastiques 45 tours. Le morceau le plus magique et le plus mystérieux du disque, pour moi, était « Flying », qui semblait consister essentiellement en un blues de douze mesures, sauf que les accords sont majeurs et le chant « blanc ». Si blanc en réalité qu’il sonne comme « les Bateliers de la Volga » deuxième partie. L’effet est – euh que puis-je dire – oh vous savez, le chapelet habituel d’adjectifs fallacieux et inadéquats, euh, que diriez vous de « Ce disque est très chouette, donc je l’aime. » PS : Je pense que les Beatles étaient beaucoup plus audacieux et inventifs que la plupart de nos groupes « progressifs » de la fin des années soixante (à l’exception de Pink Floyd). Je penserais que cela a quelque chose à voir avec des heures de studio illimitées plutôt qu’à des concerts illimités.

MonTop8 – « Leaning on a lamppost » par George Formby. George Formby était un putain de joueur d’ukulele, au moins deux fois moins lourd que ses nombreux imitateurs – il aurait fait un bon guitariste rythmique. À part ça, c’est un bon disque à passer à quiconque pense encore que Bob Dylan a inventé de bons lyrics. Tant que j’y suis, j’aimerais aussi mentionner Frank Crummit, un chanteur de Liverpool des années trente. Ahem, Frank Crummit. Merci.

9 – « Hold on, I’m coming » par Sam & Dave. Je me rappelle encore très vivement, comme si c’était hier, du jour où le fantastique « cirque » de chez Stax est venu en ville. Et, avant tout, je me souviens de Sam & Dave, chacun partant à grandes enjambées d’un des côtés de la scène et se croisant devant le gang de Booker T. se défonçant comme si c’était déjà le rappel – très excitant. Encore une fois, comment de simples mots peuvent-ils convenir etc, etc. Goldie a fait une version de cette chanson qui apparemment accentue les possibilités érotiques du titre – plus de force à son… euh… coude… et tout ça… Mais néanmoins je doute que sa version vaille l’original en termes d’excitation purement musicale. D’un autre côté, il n’y a probablement rien qui puisse être uniquement excitant d’un point de vue purement musical – à part le Old Grey Whistle Test (une émission télévisée, très BBC, sur le rock), naturellement. La manière dont les disques Stax étaient enregistrés les rendait parfaits pour les discothèques plutôt que pour les chics systèmes stéréo sur lesquels, comme beaucoup de disques de danse – par exemple les disques de danse des Indiens de l’Ouest – ils sonnent comparativement raides et secs. Réciproquement, beaucoup de disques soi-disant « bien produits », quand ils résonnent sur une piste de danse sont aussi utiles aux danseurs qu’une couche de ciment humide. Je mentionne ça, parce que c’est embarrassant d’essayer de trouver pourquoi des trucs sont ou ont été populaires si on ne tient pas compte du contexte original. J’aimerais continuer dans cette veine et discuter de la vie amphibie du lion de mer, mais j’en sais assez sur le journalisme pour savoir qu’on est supposé s’en tenir aux faits. Donc, voici mon dernier disque…

10 – « Get out of my life woman » par Lee Dorsey et Allen Toussaint. Ces deux-là ont fait toute une série de simples fantastiques et si quelqu’un possède une copie de l’album du même nom, album qu’ils ont fait ensemble, je donnerai n’importe quoi pour l’avoir, sauf peut être mon bras droit. Je crois que Lee Dorsey ne chante plus mais s’occupe d’un garage ou d’un truc dans ce goût-là. Ne vous en faites pas, on a encore John Mayall. Toussaint appartient à la grande tradition des musiciens de la Nouvelle Orléans avec des noms français. Parmi ces noms des bayous à parfum voodoo, mes favoris sont Bechet « Slow drag » Pavageau, Alphonse Picou, Barney Bigard, Joseph « Zigaboo » à la batterie sur ce disque-ci, et qui, qui qu’il soit, devrait être célèbre. En tout cas, il m’a sauvé la peau en me montrant le moyen de combiner le toucher en trio des premiers groupes de swing avec le toucher plus violent de la huitième note dérivée des orchestres militaires, privilégié dans les cercles du rock moderne. Maintenant, je vous laisse précipitamment réfléchir sur la signification exacte, s’il y en a une, de l’expression « cercles du rock moderne… »

Robert Wyatt.

Paru dans Atem n°8, 1977

Livre : ATEM 1975-1979 , Une sélection d’articles et d’interviews