Les grands designers de pochettes de disque : Sadamitsu « S. Neil » Fujita pour Columbia Records (2/5)

Une série de 5 articles illustrés sur 5 designers de pochettes de disque qui ont marqué l’histoire du design graphique.

Par Sébastien Grisey

Episode 2 : Sadamitsu « S. Neil » Fujita pour Columbia Records

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Dans le précédent article de cette série consacré à Reid Miles et Francis Wolff j’avais cité l’influence de ces deux hommes et de leur travaille chez Blue Note, influence si grande que le label Columbia avait décidé de faire lui aussi appel à un jeune designer pour lui créer une identité visuelle forte sur ses pochettes de Jazz.

Ce jeune homme c’est Sadamitsu « S. Neil » Fujita. D’origine Japonaise, né à Hawaï en 1921, Fujita commencera ses études à Honolulu puis à la Chouinard Art School de Los Angeles (d’où est également issu le peintre Ed Rusha, grande figure du pop art et de l’art conceptuel dans les années 60). La seconde guerre mondiale viendra interrompre la formation de Fujita. En effet peu de temps après l’attaque Japonaise de Pearl Harbor en 1942 le gouvernement des Etats-Unis décidera de déporter environ 120 000 Japonais-Américains de la côté ouest vers 10 camps d’internement répartis sur le territoire Américain sous le seul prétexte de leurs origines. Étrangement cet événement de la vie de Fujita fait écho au destin de ses deux concurrents chez Blue Note, Miles Reid et Francis Wolff, tous deux juifs allemands ayant fuit l’Allemagne nazie.

Pas rancunier Fujita décidera de s’enrôler dans l’armée Américaine plutôt que de rester en camp d’internement. Il officiera dans un régiment d’infanterie anti-chars principalement composée de Japonais-Américains volontaires. Son unité combattra en France et en Italie et sera la plus décorée à l’issue de la guerre.

De retour à Los Angeles il finira d’abord ses études à la Chouinard School puis rejoindra une agence de publicité réputée à Philadelphie. C’est en 1954 que Columbia Records, attiré par son style d’avant garde lui offrira de prendre la direction artistique de son département Jazz.

L’histoire de Columbia Records est intimement liée à l’histoire de la pochette de disque. C’est en 1939 qu’un certain Alex Steiweiss devient le premier directeur Artistique du label. Jusqu’alors les disques 78 tours étaient vendus dans des pochettes de papier kraft génériques, soit vierges, soit siglées au nom du label. Lors d’un diner en 1948, le président de Columbia présenta à Steinweiss une innovation qui allait révolutionner le marché du disque : le disque 33 tours 1/3. Ce nouveau format  allait permettre d’enregistrer 22 minutes de musique par face contre 3  à 5 minutes sur un 78 tours. Seul inconvénient, les pochettes de papier kraft traditionnelles laissaient des marques sur le vinyle de ces nouveaux disques. On demanda alors à Steinweiss de développer un nouveau concept de pochette cartonnée. Steinweiss proposa alors de personnaliser les pochettes pour chaque album, produisant lui même une première série d’artworks. La pochette de disque moderne était née !

A son arrivée chez Columbia, Fujita va constituer une équipe de designers qu’il supervisera, prenant en charge lui-même nombre des créations. Ses couvertures les plus mémorable mélangent peinture abstraite issues de sa production personnelle et travail sur la typographie. Elles seront principalement produites en 1959, année charnière qui verra la sortie d’albums qui marqueront l’histoire du Jazz.time-out

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Le travail de Fujita chez Columbia ne sera pas limité au Jazz et on retrouvera ses très belles réalisations également dans le domaine du classique comme par exemple sur cet album de Glenn Gould jouant Berg, Schoenberg et Křenek (Columbia ML 5336).

1000x1000Fujita quittera Columbia en 1963 pour d’abord rejoindre la société Ruder & Finn puis finalement fonder Fujita Design. Parmi ses clients nous retrouverons d’autres labels de musique pour lesquelles il produira des pochettes, toujours dans le style qui le caractérise, notamment pour Command Records. Notons que ses créations chez Command Records côtoieront celles d’autres artistes non moins illustres, dont le peintre Josef Albers, initiateur de l’Art optique (Op art) et enseignant au Bauhaus entre 1923 et 1933.enoch_light_and_the_light_brigade__big_bold_and_brassy_f_141

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Fujita appliquera également son style minimaliste sur la couverture de best sellers devenus cultes comme « Le Parrain » de Mario Puzo pour lequel il créera une police de caractère dont il titrera une véritable illustration qui sera reprise pour l’affiche de la version cinéma produite par Hollywood.

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…ou encore « In Cold Blood » que Truman Capote approuvera en personne…

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On dira de son style que c’était la synthèse entre la rigueur du Bauhaus et une sensibilité toute Japonaise.

Neil Fujita est décédé le 23 octobre 2010 à l’âge de 89 ans et reste une des figures les plus influentes du design moderne.