Interview :: Peter Kernel and Their Wicked Orchestra

© Sara Supertramp

Au cours de la tournée avec leur Wicked Orchestra, nous avons rencontré Aris et Barbara, les deux têtes pensantes et vibrantes du groupe suisso-canadien, Peter Kernel, à l’Autre Canal à Nancy.

Il existe des artistes qui, une fois une formule bonne et efficace trouvée, en font une routine, certes appréciable, mais sans surprise, ni remise en question. Peter Kernel ne sont pas de ce bois-là. C’est un peu comme si, à chaque disque, ils ne cessaient de se renouveler, d’aller fouiner dans des directions différentes (avec des résultats magiques, tel que le disque expérimental (et si jouissif) « Il pomeriggio non si sa mai bene cosa fare »), jusqu’à créer des projets alternatifs, tels que Camilla Sparksss, alliant la danse et la musique electro. Jusqu’à vendre au merch post-concert de la confiture au raisin, faite par leurs soins.

Récemment, ils ont décidé d’aller dans une direction diamétralement opposée, avec Peter Kernel and Their Wicked Orchestra.

Gageure majeure : passer à la moulinette leurs délicieuses compos noise-art-punk et les décliner différemment (même les titres changent), avec une instrumentalisation à la fois plus classique et plus originale (piano, harpe, violon, violoncelle, harmonium, percussions), et un travail sur la voix différent.

Résultats des courses ? Si l’archaïque est moins présent, la musique gagne en émotion, en profondeur.

 

De ce side-projet, un album a été enregistré et est sorti le 14 avril 2017; à noter qu’il n’est pour le moment possible de l’acheter que lors des concerts.

Cet enregistrement s’est fait dans un contexte particulier… En effet, leur ami Andrea, qui a enregistré tous leurs albums, est décédé le 24 janvier de cet année… d’où la sensation de puissance, d’intensité et de forte émotion («  we put our hearts, tears and many sleepless nights in this album »).

Sur scène, ils étaient donc accompagnés de Geneviève Brothwood, Martina Jacoma, Kety Fusco, Boris Tarpini, Zeno Gabaglio.

Sara à la photo et Elissa au micro ont ainsi retrouvé Aris et Barbara après leur concert. Ces derniers, avant de filer pour Orléans, ont accepté de répondre aux questions, avec  beaucoup d’humour, de complicité, et une infinie gentillesse.

(Thanks for the blowjob !)

Bonsoir à vous. Comment allez-vous ?

Aris : On est très très fatigués. C’est la période qui fait ça. Il y a beaucoup de choses à faire, trop de choses à faire…

Comme les confitures et le nouvel album ?

Aris : Oui aussi les confitures… et on est un peu en retard sur certaines choses.

D’où vient le projet avec The Wicked Orchestra ? Comment est venue l’idée et comment se sont déroulées les choses ?

Aris : On avait commencé à écrire le nouvel album et on avait décidé d’essayer de jouer un petit peu avec des amis et ne pas prendre une direction tout de suite. On voulait un peu expérimenter des choses. Et puis, on a appelé Boris et Martina, qui jouent du piano, du violon et du saxophone.

On a trouvé ça pas mal de jouer accompagnés avec ce genre d’instruments. On avait déjà essayé de jouer comme ça, des mois avant sur deux chansons pour une soirée spéciale, avec une harpe et un violoncelle. C’était cool alors on s’est mis tous ensemble. On a joué les chansons et on a essayé un petit peu de voir ce qu’il se passait.

On a beaucoup aimé le résultat. C’est très différent. Alors on a continué, et puis ensuite on a décidé de faire la tournée.

Comment avez-vous fait le choix des chansons ? Comment les avez-vous sélectionnées pour les jouer avec le Wicked Orchestra ?

Aris : Les premières chansons, c’était les plus évidentes, les plus faciles à écouter.

Barbara : C’était « Ecstasy », « It’s Gonna Be Great »

Aris: Et puis on a vu que c’était cool aussi avec de l’harmonium du violon, ces choses-là. On a essayé de faire des chansons un peu plus monotones. Et c’était cool aussi.

Barbara : On a aussi réfléchi à comment « traduire » les instruments. Comme par exemple quels instruments pouvaient le pitch que l’on  par utilise dans « Panico ! This is love » (que Barbara imite parfaitement bien avec la bouche). Et on s’est dit ça on peut faire avec le violon.

Aris : Parfois, on a essayé plusieurs versions des choses. On a essayé de faire les morceaux de manière différente, parce que si tu essaies de faire les mêmes morceaux, de la même façon, avec d’autres instruments, c’est un peu dommage.

Barbara : Et aussi d’habitude, l’aspect rythmique est très important dans Peter Kernel en trio (guitare-basse-batterie), et là, on joue nous-mêmes les percussions…

Je me suis d’ailleurs posé la question durant le concert : vous arrivez à faire les percussions et à chanter en même temps ! C’est un exercice plutôt difficile, non ?

Barbara : On fait des percussions très simplifiées. On a modifié les schémas trop compliqués, comme dans « High Fever ». On voulait jouer les percussions un peu comme on joue avec les guitares.

Ce n’est pas le premier projet un peu alternatif de Peter Kernel. Je pense notamment à Camilla Sparksss. C’est important pour vous de changer votre manière de créer de la musique ?

Aris : C’est très primitif.

Barbara : Oui, c’est important pour nous de ne pas toujours faire  les mêmes choses dans la musique. Parce que sinon, chaque album se ressemblerait trop. Alors que là, on essaie d’aller vers d’autres choses, de penser les choses différemment. On va vers d’autres univers, avec une autre vision. Après, tu peux retourner à faire le trio avec la guitare, la batterie et la basse avec une autre vision et un esprit différent.

Aris : On change beaucoup. On a changé depuis le début. On écoute plus la même musique. On ne serait pas capables de faire la même chose tout le temps, sinon, ça serait ennuyant. Et aussi, quand on joue beaucoup en trio, on a besoin parfois de faire autre chose, pour revenir avec une nouvelle énergie. On a aussi besoin de s’exprimer de différentes façons.

Barbara : Oui, et c’est bien aussi de vivre la scène d’une autre façon. La musique, la scène, ça ne doit pas devenir une habitude.

© Sara Supertramp

Mais c’est vrai que vos albums ne se ressemblent pas forcément, il y a une réelle évolution à chaque fois. Et même vos concerts sont systématiquement différents !

Barbara : Oui, c’est parce qu’on fait en sorte de toujours changer comme avec Camilla Sparksss… Et même avec ce que l’on écoute. On change, on évolue.

Aris : Et puis, on a vraiment un gros problème. On aime écouter plein de choses, des groupes, des disques, mais on ne les aime pas forcément lorsqu’ils jouent en concert, en live. Ce n’est pas toujours très équilibré entre le live et le disque.
Sur le disque, on n’aime pas quand c’est trop fort, ou trop violent. D’une manière générale, on n’aime pas écouter de la musique trop forte. Mais en live, on a besoin de trucs plus primitifs, plus forts.

Barbara : Moi, c’est pareil, quand je vais à un concert, je n’aime pas les concerts trop calmes. Il faut que ce soit plus vivant.

Aris : C’est difficile pour nous, quand nous écrivons un album, de trouver cet équilibre-là. Pour le prochain album, on est en train de faire des choses un peu différentes. Pour le live, la musique sera plutôt simplifiée à la différence du disque qui aura plus d’instruments.

Barbara : Oui, mais déjà le dernier album, Thrill Addict, c’était un peu comme ça.

Aris : Oui, c’est une évolution.

Alors, justement, le nouvel album sort en mars 2018. Il va être comment ?

Aris : Alors, moi, personnellement, c’est la première fois que je suis vraiment content.

Barbara : …et qu’on aime écouter les chansons.

Ah oui ? Parce qu’avec les albums précédents, ce n’était pas le cas ?

Aris : Non. Enfin, si… Tu sais quand c’est la première fois que tu l’écoutes, tu te dis « ah oui ! ça,c’est bien ! c’est bon ! ». Et puis quand tu commences à travailler sur les chansons, tu te dis : « ah oui, ça oui… ». Et quand tu commences à l’enregistrer, tu te dis : « Ouais… bof… l’idée originale c’était… ». Et quand tu fais le mix, tu dis : « Mouais » ; et quand tu fais le mastering, tu dis « Boueh… ».

Barbara : Oui, c’est toujours un peu moins bien…

Aris : Ensuite, tu sors l’album et tu l’écoutes pas. Mais on s’amuse quand même bien à le jouer live. Mais on ne l’écoute pas. On n’aime pas écouter nos albums. Quand un de nos albums sort, on est très déprimés.

Barbara : Oui, on n’écoute jamais nos albums…

Aris : Et là, c’est la première fois qu’on est aussi excités par les chansons.  Je trouve qu’on a un panel d’expressions plus complet dans nos morceux. Il y a vraiment beaucoup de choses différentes, dans ce nouvel album qui arrive. Mais je pense qu’il y a quand même un fil rouge, une unité.

© Sara Supertramp

Là, pour le moment, il y a le titre « There’s nothing like you » qui est sorti. Il est déjà assez différent, je trouve : plus mélodique et plus séquencé…

Aris : Oui, il y a beaucoup de parties. C’est une chanson qui est importante pour nous. On avait commencé à l’écrire en début d’année, et c’était difficile d’en trouver une fin. Et il y a le mec qui a enregistré tous nos disques qui est mort. Pendant deux mois, on était très déprimés. On n’arrivait à rien faire. On ne pouvait plus produire, ni créer. Et puis quand on a repris la chanson, on a essayé de la finir comme il avait dit. Il avait entendu une démo de la chanson, et il avait dit « oh ça c’est beau, c’est bien ! ». Alors on a essayé d’aller dans cette direction-là. On a eu besoin de beaucoup de temps pour finir cette chanson-là. Je ne sais pas pourquoi. Et quand on l’a finie, c’était, pour nous, un peu comme une victoire. On s’est dit que si on arrivait à finir cette chanson-là, on arriverait à faire les autres.
Parce que c’était aussi la première chanson pour laquelle on a tout enregistré nous-mêmes. On l’a aussi pré-mixé nous-mêmes. Et comme nous ne sommes pas des techniciens du son, on a dû acheter de matériels et comprendre comment ça marche… c’était tout nouveau ! Alors c’était un gros défi pour nous, et quand on a fini, on s’est dit « Wow ! On a réussi à finir cette chanson-là ! ». On était vraiment très fiers, très contents de nous. Donc les prochains, ça sera plus facile, et mieux aussi. Je pense.

Pour revenir sur votre side-project, avec l’orchestre, comment ça se passe en concert ? L’accueil du public tout ça ?

Aris : Aujourd’hui, c’était la première date vraiment étrange… Parce que d’habitude, il y a tout le temps vraiment beaucoup de gens qui sont bien dans le concert, dans l’ambiance…

Alors, je crois qu’il faut aussi tenir compte du fait que c’est un concert en pleine semaine, et que ce sont les vacances scolaires en France…

Aris : Ah oui ? Oui, parce que c’était vraiment étrange… En fait, tous les concerts étaient vraiment intimes, intenses, tout ça… et là, c’est la première fois… Ce soir, on s’est demandé : « qu’est-ce qui se passe ? ».
Mais sinon, la réaction du public, elle est très très positive. C’est un peu étrange pour nous, parce qu’on a beaucoup plus de feedbacks avec l’orchestre qu’avec le trio.

Barbara : Oui, on a été très surpris avec ça…

Aris : On vend beaucoup de disques. On reçoit beaucoup de requêtes, de demandes pour les concerts. Donc là, ce soir, ce n’était pas représentatif. Surtout pour l’ambiance.

Barbara : A Bruxelles, on a joué dans une grande salle ; et quand il y a tous les gens qui chantent les chansons, c’est différent… C’est beau quand tu vois que les gens n’ont pas encore compris quelle chanson c’est. Quand tu vois une personne qui cherche et quand ça y est, elle trouve quelle chanson c’est, ça c’est beau, c’est bien ; c’est un chouette moment.

Aris : On a joué avec l’Orchestra, dans plein de contextes différents : dans des grandes salles, des petites salles, dans des montagnes…

Dans les montagnes ?

Aris : Oui ! Et là, on n’avait pas d’amplification, pas de micro, c’était tout acoustique. Et même les voix… Et là, c’était super intense ! C’était fort ! Et moi, je préfère c’est vrai, quand les salles sont plus petites…

Je change de sujet… pour Camilla Sparksss, il y a de nouveaux projets ?

Barbara : Il y a beaucoup de chansons pas finalisées. Et puis, une chose après l’autre… En fait, on voulait faire ça l’année dernière, mais on a commencé avec l’orchestre…

Pour finir, est-ce que chacun d’entre vous pouvez nous donner votre groupe / album / chanson fétiche, ce que vous écoutez en ce moment, et enfin votre « shame song » ?

Barbara : Ce que j’aime vraiment beaucoup, c’est Nick Cave. L’album « Push The Sky Away ».

Et en ce moment, j’écoute beaucoup Colin Stetson, le dernier album « All This I Do For Glory »…

Aris : Ah oui, moi aussi, j’écoute beaucoup ça…

Barbara : Non, toi tu écoutes beaucoup The Black Angels !

Aris : Oui, c’est vrai j’écoute beaucoup le dernier album des Black Angels, « Death Song ».

Barbara : Et ma shame song, c’est « I’m an asshole » de Denis Leary. C’est une chanson américaine, qui est assez stupide, très second degré. Alors ça me fait beaucoup rire.

Aris : Pour moi, ce serait… hum… je ne sais pas.

Barbara : Quelque chose que tu aimes bien…

Aris : Pourquoi ?

Barbara : Parce que tu écoutes toujours des choses qui sont…

Aris : Mais ! J’écoute des choses très intéressantes… Allez, j’ai trouvé ! Kaney West ! « Dark Fantasy » !

Barbara : Ce n’est pas shame, ça !

Aris, tu aimes bien le rap d’une manière générale ?

Aris : Ah oui, beaucoup. J’écoute beaucoup de rap. J’aime toutes les musiques en fait. Je crois que la seule musique que je n’arrive pas à écouter c’est la musique irlandaise folklorique. Sinon, j’aime beaucoup le rap. Peut-être aussi que je n’aime pas le hard rock.

Barbara : Moi non plus, je n’aime pas le côté metal.

Aris : Metal, moi oui, ça dépend… Et sinon, ce que j’aime beaucoup, c’est Fabrizio de André « Non al denaro, non all’amore, ne al cielo ». Et c’est vraiment bien. Les paroles sont magnifiques. C’est un album qui me touche. J’ ai pleuré plusieurs fois en l’écoutant.

Merci beaucoup à vous d’avoir répondu à nos questions !

Propos recueillis par Elissa et Sara

Retrouvez les photos du concert à L’Autre Canal ICI

Merci à Anthony et à l’Equipe de L’Autre Canal