Pauwels

© Arnaud Martin

© Arnaud Martin

Pour leur 4e Party de Noël à l’Autre Canal, à Nancy, le collectif What Comes Around Goes Around, a choisi d’inviter les Alsaciens de Pauwels pour ouvrir les festivités. Ils avaient sorti, il y a peu, un excellent split, avec Uns, et Electrophone en avait parlé ici. Après avoir entendu des propos dithyrambiques sur leurs prestations scéniques, Vanessa, Arnaud et Elissa se sont rendus à l’Autre Canal, et se sont pris leur show, en pleine poire. Deux batteries, deux guitares, une basse, pas de voix et beaucoup, beaucoup d’énergie. Le tout, à même la fosse, en plein milieu d’un public survolté et conquis. Avant leur performance, nous avons pu échanger une bonne demi- heure… On a failli parler de Star Wars et du groupe Frustration, mais ils ont préféré s’exprimer sur la littérature et la mystique transcendantale.

Elissa : Est-ce qu’on peut commencer par un petit tour de table, afin qu’on sache un peu qui est qui, qui fait quoi… ?

Marlon : Oui… Alors c’est quoi : c’est prénom, âge, groupe sanguin, animal préféré ? OK, mais je vais répondre dans le désordre… alors les chiens ; Marlon, batteur et gaucher. Mais en fait, je fais de la batterie en tant que droitier.

Jérémy : Moi, c’est Jérémy. A la batterie aussi.

Sébastien : Je suis Sébastien, je suis capricorne, droitier, et guitariste.

Jovan : Ça, c’est Bob à la basse. Et moi, c’est Jovan, je suis à la guitare, et je suis ambidextre.

Elissa : Et donc, deux batteurs ? C’est assez rare…

Jérémy : Il y a énormément de groupes qui ont deux batteurs !

Marlon : La dernière tournée qu’on a faite, c’était avec un groupe qui avait deux batteurs aussi, Barberos. Très bon groupe.

Jérémy : Il y en a eu énormément dans le rock progressif, dans les années 1970. Bon, je crois qu’ils aimaient bien aussi avoir beaucoup de matos sur scène.

Marlon : En fait, il y a pas mal de groupes avec deux batteries, il n’y a pas que les Melvins… C’est ceux qui sont connus, mais il y a aussi Deux Boules Vanille par exemple…

Jérémy : En plus, nous, ça s’est fait un peu comme ça, spontanément ; on a demandé à Marlon s’il pouvait venir faire la 2e batterie, et voilà.

Elissa : Pouvez-vous nous raconter comment le groupe s’est constitué, comment vous vous êtes rencontrés?

Jérémy : Alors on l’a déjà écrit ça. Sur Höko Magazine, il y a un texte qui relate et qui explique tout cela [il s’agit d’un conte métaphorique, cultivant le mystère, évoquant leur rencontre, leur projet, en réponse unique à une interview, datant de mars 2016]. Parce qu’il y a toute une pensée ésotérique, spirituelle et philosophique autour de Pauwels.

03w_xvz4a0mu6rr5tyf_er0ftnkVanessa : C’est vrai que vous cultivez le mystère, avec des métaphores, des énigmes et de la poésie… J’ai trouvé un texte sur internet concernant votre musique… Elephant Man, un disciple de Gurdjieff, une citation de Bergier, la composition chimique du quartz, etc. Alors ça fait pas mal de choses et pas mal de références…  Donc, j’ai pu voir que le nom Pauwels venait de Louis Pauwels qui avait écrit « Le Matin Des Magiciens », avec Jacques Bergier. Quelqu’un l’a lu ?

Sébastien : C’était une période où on cherchait un nom pour le groupe. On était à trois dans le petit appartement d’étudiant de Jérémy. Jovan était en train de le lire, et moi, une copine venait de me le prêter. J’ai trouvé ça marrant qu’il le lise, alors que moi-même je m’apprêtais à le faire. Il y a plein d’histoires farfelues dedans. Et comme on avait décidé dès le début à faire une musique sans paroles, il fallait quelque chose pour nous soutenir, une espèce de base de données, et pour qu’on puisse vraiment se lâcher dans notre musique, sans chercher à tout prix à mettre des paroles. Alors on a choisi un nom d’écrivain pour un groupe qui fait de la musique sans paroles, sans mots, mais qui a quand même quelque chose à dire. Un côté paradoxal. Et ça amène aussi une part de mystère.

Jérémy : Moi j’ai lu « L’amour Monstre » [un autre roman de Louis Pauwels], par contre, mais tout le monde s’en fout…

Sébastien : Il y avait une série de compositions qui étaient les personnages de « L’Amour Monstre », par exemple, sur une vieille démo. Il y a aussi la référence à « Monsieur Gurdjieff », un autre roman de Pauwels… On a repris aussi son trip sur l’ennéagramme, sur lequel a travaillé Gurdjieff, et qui est évoqué par Pauwels, comme une sorte de symbole en fait. C’est comme un pentacle, mais avec neuf branches, et chaque branche correspond à un type de personnalité. Ce n’est pas lui qui l’a inventé, mais il a repris et développé le concept.

1911662_620792277995527_617948587_nVanessa : J’ai lu que c’était quelqu’un de très controversé. Beaucoup de gens le considéraient comme un charlatan, un escroc dangereux…

Bob : Oui, c’était un type chelou. Ce qu’il y a c’est qu’on ne sait même pas exactement ce qu’était sa vie, on ne sait même pas clairement ce qui lui est arrivé, parce que c’était au début du XXe siècle. La moitié de sa vie est légendaire est basée sur des « on-dits ».

Jovan : Il était vendeur de tapis aussi…

Vanessa : Et sinon… « how long it is ? », ça fait référence à quoi?

Jérémy: Ce sont des questions… après, ça devient peut être un peu trop terre à terre, et je n’aime pas trop… Mais, notamment les durées, ce sont des questions qui se posent forcément quand tu travailles un medium comme le son, la musique, ou la vidéo. On est quand même dans des processus de création, qui demandent du temps et qui ont une certaine longueur. Donc cette question c’est un peu comment être dans la justesse de la longueur. C’est une discussion récurrente qu’on a souvent entre nous : « on arrête ? on continue ? on ralentit ? on va plus loin ? on fait comme Swans avec des morceaux de 25 minutes qui défoncent ? »… La répétition aussi. Comment c’est long ? Comment c’est chiant ?

Vanessa : La frustration ? Est-ce que ça peut aussi être en rapport avec la longueur des morceaux ? Le fait de s’arrêter là ou de continuer… ?

Jérémy : Oui, oui, voilà, complètement ! Et moi, et je pense qu’on est tous un peu pareil, je préfère que les gens soient frustrés à la fin d’un concert. Et même à la fin de l’écoute d’un disque.

Vanessa : Parce que ça aurait été trop court ?

Jérémy : Parce que ça aurait été trop court, parce qu’ils auraient voulu peut-être plus, et du coup, ça leur développe une volonté, quelque chose. Moi, j’ai toujours eu du mal à la fin d’un concert à me dire « oh c’était un peu long quand même ». Et là du coup, paf, et ça redescend ! Donc, oui, j’aime bien la frustration, je trouve ça bien ! Quand c’est trop long, ça devient des formats de merde…Parfois, ils essaient de pousser le truc à outrance… Prenez le film « Gone Girls », eh bien il dure 2h30, et je pense que les 30 dernières minutes ne servent juste à rien, sauf à pourrir.

Vanessa: Vous avez aussi évoqué Joseph Merrick ; alors, pourquoi Elephant Man ? [et non John Merrick (erreur de David Lynch dans son film « The Elephant Man »)]

Jérémy : Tout simplement parce que Joseph Merrick c’est un symbole freakshow / monstres / monstruosités / cabaret / cabinet de curiosités, tout ce qui me plaît personnellement, et qui est injecté pas mal dans les pochettes, ces mélanges entre les crânes, le vivant, l’organique, personnages ésotériques… Moi, en fait, je les mets un peu tous dans la même pièce, comme s’ils dialoguaient, et après on voit ce que ça donne. C’est comme l’art qui est divergent, dérangeant…

Bob : Ça me fait penser à l’artiste suisse-allemand qui expose des cadavres, qui n’ont plus de peau…

Jérémy : Et en fait, quand j’écris des choses pour la bio, pour le groupe, pour les interviews, c’est en un seul jet. Ce ne sont pas des choses sur lesquelles je vais revenir ; je vais peut-être corriger deux-trois trucs, mais c’est tout. C’est une démarche très spontanée, des éléments qui sortent comme ça ; et après coup, souvent je me dis que oui, ça peut se lier à notre musique, notre identité de groupe. Mais je pense que c’est un peu notre manière de fonctionner : c’est de balancer des choses et après de les connecter entre elles. De toute façon, c’est quelque chose qui devait sortir, et à partir du moment où c’est expulsé, on peut forcément le raccorder à quelque chose : soit une référence, soit une façon de faire, soit une façon de penser… Mais c’est parce qu’il faut y aller, quoi, il faut cracher le truc. Il faut produire, créer, c’est surtout ça qui nous importe.

Jovan : C’est ça que je trouve intéressant dans ce projet, on ne fait pas une bio, on ne construit pas un univers pour essayer d’être formel. Tu vois, genre les bios qui font rigoler ou les trucs comme ça, ça ne nous intéresse pas. On a vraiment cette volonté depuis qu’on a commencé en fait, depuis qu’on a sorti un CD, avec un livret, à l’intérieur plein de pages, des dessins tantôt abstraits, tantôt très graphiques. On essaie de prendre par exemple la bio et toutes les formalités d’un groupe, comme étant une partie potentiellement créative ou source de création, un peu comme quand tu composes un morceau par exemple. On tente d’avoir une démarche totalement artistique, qui se voit dans la performance, et dans l’édition. D’ailleurs, on a quasi tous une pratique artistique à côté ; on ne fait pas que de la musique ; on est trois à sortir des Beaux Arts… Pour moi, ça a été la base, par exemple, pour faire une édition, utiliser des codes, faire de la musique, faire du son, le tout en mode auto-géré. Le but, c’est de créer une entité qui est autant graphique que musicale. On ne se prive de rien en fait ; même les vidéos, que tu peux trouver sur le net, il y a une forme d’amateurisme qui nous correspond.

Sébastien : On fait tout du début jusqu’à la fin.

Jérémy : Et on peut faire ce qu’on veut. Par exemple, les chiffres, on aime bien !

Sébastien : Oui, il y a certains exemplaires de nos disques qu’on a rendus spéciaux, avec des surprises, des choses cachées… [Electrophone sait, mais ne vendra pas la mèche !]

Jérémy : Oui, en termes de conception artistique, graphique, tout ça, on fait tout, on est autonomes. Mais on ne veut pas que ça devienne trop pompeux ou trop prise de tête. Genre « oui, c’est artistique, ça s’adresse à… ». Non, on n’est pas là-dedans. Si ça te soûle, tu peux avoir une autre vision ! Déjà, il n’y a pas de paroles, donc une image, tu fais comme tu veux ; si tu veux, tu peux la mettre à l’envers…

Elissa : Comment est venue cette idée, cette envie de faire un split ? Vous en aviez déjà sorti un avec 100% Chevalier ; cette fois-ci avec le groupe Uns…

Marlon : Ce qu’il s’est passé, c’est qu’après chaque concert, des gens venaient nous voir et nous demandaient si on avait des vinyles. On fait de la musique et on appartient à une scène dont les amateurs sont, pour beaucoup, de grands collectionneurs de vinyles. Et le format est idéal pour le split : une face un groupe, l’autre face, l’autre groupe.

Jovan : On voit ça comme quelque chose qui se bricole. On prend un peu comme ça vient, on fait beaucoup en rapport à l’expérience que ce groupe nous apporte, en fonction de ce que peuvent t’apporter les gens, un groupe, les rencontres, les choix, la philosophie qu’on partage de la musique.

Jérémy : Oui, parce que là, justement, Uns : non seulement leur album est super bien, ils ont fait deux EP, ils sont vraiment cools, et dedans, il y a tout un texte mystérieux qui explique : « Nous sommes les Uns… », et ça, moi, ça me parlait beaucoup ; il y a un réel engagement ; et tu vois en même temps, pas genre chiant. Et quand je les avais vus, déjà musicalement, je trouvais ça trop bien. Un groupe instrumental, donc des similarités avec Pauwels, mais qui ne fait pas exactement les mêmes choses non plus. Et après, on a eu de la chance, parce qu’ils rentraient justement en studio.

Jovan : En fait, ce qui est assez marrant, c’est que c’est un split qui s’est fait uniquement à distance sur le net. On ne s’est jamais rencontrés. Je n’ai jamais vu les Uns en vrai.

Marlon : En vrai, on se demande si c’est pas un groupe à Jérémy, un side-project qu’il a essayé de caser en cachette…

Jovan : Non mais plus sérieusement, pour revenir à ce que je disais, on prend les choses comme elles viennent, en fonction aussi des découvertes et des opportunités. Pauwels, c’est une cabane, qui se construit au fur et à mesure.

Jérémy : Oui, parce que si tu attends de trouver LE groupe, ben tu ne fais jamais rien au final. C’est vrai qu’on s’est dit qu’on aurait pu faire un split avec Barberos… Ben on pourra en refaire un autre ! Mais ce qui est bien c’est d’être dans l’action, c’est surtout ça. C’est ce qu’on cherche un peu, multiplier les expériences.

Marlon : Oui, on a fait une tournée avec Barberos et on est un peu tombés amoureux, alors qu’on ne les connaissait pas du tout. Et c’est clair que ça nous a donné envie de minimum refaire une tournée avec eux. Et c’était quelque chose d’inattendu, parce que ce sont des Anglais, nous ne sommes pas dans les mêmes réseaux ; et c’était vraiment chouette. Eux sont beaucoup plus dans un délire électronique, donc on n’a pas tout à fait le même public, mais ça a bien collé et on s’est bien trouvés à faire le plateau ensemble. Et c’était intéressant. En fait, des expériences amènent à d’autres expériences.

Jovan : C’est ça. Par ailleurs, on ne se limite pas à ce qu’un groupe propose d’emblée, en fait, on va au-delà. Par exemple, toutes les expériences qu’on a pu faire autant avec Barberos  qu’avec les Uns, ce n’était pas si évident. C’est en échangeant, en discutant avec eux qu’on s’est retrouvés sur plusieurs points. Les Uns c’est la même appétence, le même attrait, le même intérêt pour la poésie, c’est Antonin, je crois, qui écrit des poèmes… Les Barberos, tu vois, au premier abord, ça n’a rien à voir avec Pauwels, et pourtant on s’est retrouvés dans la vision, similaire, qu’on avait des choses, de la musique, de la scène…

Sébastien : Ça a bien accroché au niveau humain aussi, il n’y a pas que la musique. Deux boules vanille, ce sont des personnes qu’on a beaucoup appréciées aussi. Justement, les deux batteries, ce n’est pas anodin, et ça pourrait être un truc intéressant également de faire une tournée ensemble…

Bob : …une tournée à six batteries, ouais !

Sébastien : Je parle de Deux Boules Vanille, parce que quand on a joué à Strasbourg et pour fêter l’arrivée de ce split, on a fait un morceau en commun. Donc, nous, les Barberos, ça a fait quatre batteries, et les Deux Boules Vanille qui sont aussi deux batteurs, nous ont accompagnés aux maracas, en dansant.

Marlon : Et comme c’était la fin de la tournée, que c’était un festival de musique, il y avait plein de trucs, les gens sont devenus fous, c’était vraiment très chouette.

Elissa : Vous êtes contents de jouer à Nancy ce soir ?

Marlon : Moi, j’ai fait le plus beau concert de ma vie ici ! La Colonie de Vacances en 2013. Le concert le plus fou que j’ai vécu…

Vanessa : Vous voulez ajouter un dernier mot ?

Sébastien: Cheese.

Marlon : Truite.

Jérémy : Et puis aussi… Je pense que tout le monde devrait essayer de créer des choses. Je crois qu’il faut arrêter de se bloquer derrière des trucs, derrière des « Ah ! J’ai pas le talent, j’ai pas les capacités de faire… », ou des trucs comme ça. Même de faire de la musique, de la peinture, du dessin, n’importe quoi… c’est s’exprimer, tout simplement ! Après, je te dis pas d’essayer de vendre tes croûtes à Beaubourg, ça, effectivement, ça risque c’est plus compliqué. Mais je pense qu’il faut essayer de faire des choses pour créer, pour exprimer, pour être vivant en fait. Et pas seulement de vouloir faire quelque chose pour ce soit bien, enfin, ça c’est logique, mais pour vouloir plaire au plus grand nombre. Il ne faut pas hésiter, pas se bloquer, pas chercher d’excuses…

Propos recueillis par Elissa et Vanessa

Merci à Anthony G. et L’Autre Canal