Orwell « Continental »

Orwell dessin Après l’impeccable album Le Génie Humain (2008), la suite discographique d’Orwell est à écouter sur Continental. Exit les multiples collaborations qui caractérisaient le précédent album. Après les échappées belles des plus proches collaborateurs partis tenter une carrière solo (Alexandre Longo et Thierry Bellia respectivement dans Cascadeur et Variety Lab), c’est seul que Jérôme Didelot écrit les nouvelles mesures d’Orwell. Composés autour d’une histoire principale se situant dans un pays imaginaire du centre de l’Europe, les treize morceaux de Continental sont librement inspirés de l’œuvre de l’écrivain colombien Gabriel Garcia Marquez Cent ans de solitude. Presque conceptuel et chanté majoritairement en anglais, Contiental voyage autour de thèmes tels que la transmission familiale, le conservatisme ou la précarité du destin. Familier d’une certaine idée de la pop (Prefab Sprout, High Llamas…), le fan incontesté de Gilbert O’ Sullivan s’est ouvert à des sphères un peu plus électroniques. Même si l’auditeur habitué aux Nouvelles D’Hier peut être surpris avec le morceau d’ouverture Continental, Jérôme Didelot a cette capacité de sans cesse se renouveler tout en gardant sa patte qui fait de lui un mélodiste d’exception. En effet, la basse jouée au clavier et le rythme presque Krautrock fait immanquablement penser à la musique teutonne des années 70 (Kraftwerk, Tangerine Dream…) et à Brian Eno. Tel un enfant devant son nouveau jouet, Jérôme Didelot découvre de nouvelles sonorités avec les claviers analogiques à tel point que les trois instrumentaux qui découpent l’album en trois actes auraient très bien pu être écrit par François de Roubaix. Symbolisant un nouveau départ pour Jérôme Didelot, Continental est pourvu de mélodies sans cesse renouvelées et tutoyant la perfection éthérée. Il était donc normal que l’on pose quelques questions à leur auteur.

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Orwell - Continental

INTERVIEW

Que s’est-il passé pour Orwell depuis "Le Génie Humain" ?

Si l’album est resté très confidentiel en France, il nous aura tout de même permis de rayonner un peu dans un certain milieu à l’échelle internationale – qu’on pourrait appeler celui de « l’indie pop » – et de faire des rencontres intéressantes en Allemagne ou en Angleterre, où c’était la première fois qu’un de nos disques était officiellement distribué.

"Le Génie Humain" a été chroniqué dans le Sunday Times et dans Mojo, tes morceaux passent à la BBC, quels ont été les retours dans la presse étrangère ?

Ceux que tu cites sont déjà un motif de petite gloire pour Orwell. Il paraissait en effet assez inespéré d’obtenir de telles chroniques – auxquelles il faut ajouter quelques autres dans des supports comme le Daily Express – sans véritable moyens promotionnels. Nous avons également fait partie de la playlist de l’écrivain Jonathan Coe dans une émission qui lui était consacrée sur la radio  BBC6. Le DJ Tom Robinson nous a programmés plusieurs fois. Orwell a par ailleurs  fait l’objet de quelques autres papiers dans des pays aussi exotiques que le Japon ou la Thaïlande, où l’album est sorti également.

Comment as-tu abordé l’écriture de "Continental" ?

J’ai considéré que c’était un nouveau départ pour Orwell, à tel point que j’ai même songé à changer de nom. Il était clair que c’était la fin d’un cycle : trois albums en une décennie, des collaborateurs qui passent à autre chose, et artistiquement l’impression d’avoir fait le tour d’une manière d’écrire et de composer. Le challenge que je me suis fixé était de bouleverser quelque peu mes habitudes sans dénaturer complètement mes compositions.

Tous les titres ont un rapport entre eux non ?

Oui. Ils font intervenir des personnages qui vivent dans le même espace, un pays imaginaire. Mais l’album ne raconte pas d’histoire, j’avais juste envie de créer un cadre afin de pouvoir tisser des interactions entre des personnages dont les destins sont liés par un territoire, des événements ou une famille.

Orwell by thierry bellia Dans les autres albums, tu étais partagé entre un chant en français et anglais. Dans "Continental", à part un couplet en français tu chantes essentiellement en anglais. Pourquoi ?

J’ai pensé que l’anglais était plus adapté à ce projet. Quand on chante en français, le texte l’emporte naturellement sur la musique car c’est une habitude culturelle chez les auditeurs francophones. Jusque-là j’ai essayé de contourner cette habitude en produisant des textes plus évocateurs qu’explicites, au risque de paraître un peu abscons.  Dans la mesure où ces nouveaux titres ont parfois des narrateurs inventés, j’ai eu peur de perdre cette dimension évocatrice et rendre les choses trop « racontées ». Je dois ajouter que la peur du ridicule était aussi tapie quelque part, car tendre vers l’album concept est un exercice périlleux. J’ai donc opté pour l’anglais, en sollicitant l’aide de mon ami exilé en Grande-Bretagne Julien Lonchamp, à la tête de l’excellent projet Jack And The’.

Musicalement tu as exploré des nouveaux styles musicaux comme la musique allemande des années 70 ? (Kraftwerk, Neu !, Cluster). On pense aussi  à Brian Eno.

On ne peut pas dire que j’aie véritablement baigné dans cette musique, pourtant je crois qu’une grande partie de mon patrimoine musical personnel doit beaucoup à ce mouvement né en Allemagne au début des années 70. Un ami m’a offert un livre très intéressant sur l’album Low de David Bowie, consacrant une grande partie de son texte à ce renouveau culturel dans un pays qui avait besoin de se bâtir une nouvelle identité en faisant table rase d’un passé récent et douloureux. En revanche les albums d’Eno – particulièrement ceux chantés – m’accompagnent depuis mon adolescence.

Dans "Continental", on trouve des instruments que l’on n’a pas l’habitude d’entendre dans la musique d’Orwell comme le stylophone ?

Le stylophone n’est pas si rare, mais j’en ai mis un peu partout, j’avoue. Combiné avec certains effets, il peut remplacer la guitare électrique. J’avais envie de changer les textures des sons que j’utilisais jusque-là. Sur Le génie humain, il y avait une vraie dimension organique : beaucoup d’instruments à vent, des sons nobles peu dénaturés (ceux du vibraphone, des cordes, des percussions ou du ukulélé).  Pour Continental, les sons artificiels sont dominants, et sont principalement issus des débuts de la musique électronique : nappes de synthétiseurs analogiques, premières boîtes à rythme, séquences de moog et stylophone bien sûr.

Ffus - photo Steffen Schmid 7

Peux-tu choisir un titre de ton album et nous dévoiler tous ses secrets ?

Always est un titre assez emblématique pour deux raisons. Déjà, c’est le premier que j’ai enregistré pour cet album. Ensuite, c’est le seul morceau – avec Continental – que j’ai conçu sans instruments dans un premier temps. La mélodie m’a trotté dans la tête tandis que j’étais en voiture. N’ayant rien pour enregistrer dans l’instant, j’ai trouvé un moyen de la retenir. Lorsque je me suis retrouvé devant mes instruments, j’ai d’abord programmé cette ligne de basse synthétique qui porte la chanson. Sa combinaison avec les arpèges de guitare acoustique constitue une fondation assez entêtante. A la basse de synthèse s’ajoutent deux basses jouées réellement, dont une saturée. Des arpèges de Rhodes flottent tout au long de la chanson dans l’arrière-plan. De nombreuses mélodies – celles des voix ou des stylophones – viennent s’entremêler sur ce tapis sonore à la fois syncopé et hypnotique. Je trouve qu’au final la chanson est assez originale.

Comment as-tu rencontré Katrin Berge ? Son dessin sur la pochette fait penser à l’enfant du film "Le Tambour" de Volker Schlöndorff ?

Ah oui ? Je n’y avais pas pensé… Encore l’Allemagne !  J’ai rencontré Katrin Berge par le biais d’Alexander Von Mehren, son petit ami. Ce dernier est un jeune musicien norvégien très talentueux que j’avais découvert sur Internet, avec lequel j’ai collaboré depuis. Lorsque je suis tombé sur les travaux graphiques de Katrin, j’étais bluffé. J’adore ses dessins, et je trouvais qu’ils collaient parfaitement à l’ambiance des chansons que j’écrivais alors, quelque chose de faussement naïf, d’un peu surréaliste, à la symbolique forte.

Quels regards portes-tu sur les carrières solos de Thierry Bellia avec Variety Lab et Alexandre Longo dans son projet Cascadeur ?

Un regard intérieur avant d’être extérieur, puisque nos parcours et projets sont assez « incestueux » depuis une quinzaine d’années. Dès le début d’Orwell, il me semblait inévitable qu’Alexandre et Thierry, tous deux excessivement productifs, volent de leurs propres ailes à un moment ou un autre. Leurs projets leur ressemblent : généreux, habile et jubilatoire pour Variety Lab ; virtuose, érudit et  délicat pour Cascadeur. En ce qui concerne ce dernier, sa réussite est assez exceptionnelle, et ça ne fait que commencer. Je pense que les fans « casqués » vont vite se reproduire en 2011…