ONGAKOTAKU :: VARIOUS ARTISTS Kankyo Ongaku

L’ambient japonais, c’est un peu comme cette cloche que tu entends toutes les heures dans les écoles du pays. Tu vois de quelle mélodie je veux parler ?
Quelle que soit ta réponse, allonge-toi, détends-toi et laisse-toi porter pour le souffle doux du vent qui caresse ton visage rougeoyant, Satoshi Ashikawa s’occupe de toi.
Au loin, très au loin, cette même brise estivale amène à tes oreilles l’obsédant roulis du train transportant salarymen taiseux, étudiants absorbés par la lecture de manga et oba-chan soucieuses de trouver le bon cadeau pour la bonne célébration. Hideki Matsutake te propose même de chanter sur une version karaoke de son Nemureru Yoru, fabuleuse ode aux densha otaku de tous poils rythmant un peu plus cette rêverie irréelle dans laquelle tu t’enfonces inexorablement.
Au bord de l’eau, tout est beau. Luxe, calme et volutes de thé. Le vague à l’âme de Masashi Kitamura épouse parfaitement les circonvolutions percussives d’un Joe Hisaishi que l’on ne connaissait pas aussi Terry Riley-esque (il a pourtant eu une belle carrière en dehors des œuvres de Miyazaki, qu’il est urgent de redécouvrir aujourd’hui) pendant qu’Interior compte les secondes qui s’égrènent paisiblement jusqu’à ce que le silence reprenne ses droits.
La musique est une voix. L’autre con disait même que c’était un cri qui venait de l’intérieur. J’ai plutôt tendance à penser que c’est une respiration. Elle est un souffle qui prolonge la vie. De quelques minutes. Aller jusqu’au bout du dernier sillon. Et recommencer. La musique est une vie dans la vie, c’est une méditation qui transcende les perspectives et réconforte l’auditeur en quête de sens. Sakamoto et ses dauphins qui parlent l’avait compris. Toshi Tsuchitori et ses bols tibétains aussi. La musique est un phare qui s’élève dans la nuit comme cette harpe synthétique élaborée par Shiho Yabuki qui déchire les ténèbres d’un trait.
Main dans la main, les compositeurs japonais regardent le futur droit dans les yeux. Ils scrutent les abysses de l’indicible probable sans jamais y plonger totalement, observant la supposition et devisant sur l’éventuel avec une distance bienvenue. Ainsi, le magma électronique avant-gardiste d’Inoyama Land n’a d’égal que la beauté des mélodies du tube visionnaire Blink de l’immense Hiroshi Yoshimura, un titre dont il est impossible de se lasser tant la douceur de son piano touche de son doigt bionique l’absolu sublime.
Au coeur de leur musique sont les préoccupations environnementales. Que fera-t-on d’un monde où il serait impossible de créer et d’entendre de la musique ? Absolument rien. Il faut donc éveiller les consciences face aux drames qui nous guettent, et à défaut prier et penser très fort à celle sans qui nous ne serions rien : notre Mère la Terre. C’est ce qu’entreprend l’indispensable Akira Ito, alors que l’inégal Jun Fukamachi préfère imaginer à quoi ressemblerait une nouvelle vie en son sein (via un morceau véritablement époustouflant qui va à l’encontre de son style généralement ampoulé et qui approche le génie du Joe Hisaishi de Princesse Mononoke). Quant à Takashi Toyoda, il regarde la neige tomber, mais rien ne dit s’il ne confond pas flocons et cendres. Un sentiment d’incertitude accentué par le Loom « anxiogène en trompe-l’oeil » du Yellow Magic Orchestra.
Que restera-t-il de ces bonnes intentions, si ce n’est une poignée de belles « chansons » ? Pas grand-chose. J’aimerais croire que la musique va sauver le monde, mais je préfère qu’il court à sa perte. Nous l’avons bien mérité. Nous le détruisons afin de produire du plaisir instantané sous forme de disque en plastique à écouter que l’on range dans des pochettes en carton ou papier. Des animaux meurent, des arbres disparaissent, des insectes crèvent pour satisfaire notre besoin de connaissance. La belle ironie. Et si je dois à mon tour rejoindre l’au-delà, j’espère que la dernière chose que j’entendrai sera l’Original BGM d’Haruomi Hosono qui clôt à la perfection (le mot est faible tant l’émotion est forte) ce compendium massif.
(Pour accompagner cette écoute étalée sur six faces de trois LP, je vous recommande chaudement la lecture du Jutaku : Japanese Houses de Naomi Pollock, influence évidente de l’artwork et des innersleeves du présent coffret)

Florian