Ongakotaku :: Shinichi Atobe, Hoodoo Fushimi, Normal Brain

SHINICHI ATOBE Butterfly Effect 2LP (DDS)

Contrairement à ce que son nom pourrait laisser supposer, Shinichi Atobe n’est pas un teubé, encore moins un nouveau venu. L’aura d’épais mystère entourant sa vie ne pouvait que séduire les deux furieux de Demdike Stare qui le signent sur DDS en 2014 après des mois (des années ?) de recherches infructueuses. Visionnaire, profonde, mentale : Butterfly Effect est une pièce maîtresse de la musique électronique japonaise, une oeuvre conceptuelle divisée en trois parties bien distinctes, à la croisée des chemins expérimentaux, ambient, dub et techno.
Free Access Zone s’étale sur les deux premières faces, définit les contours, trace des lignes entre les pointes et les détours. Il est une main tendue, un appel à taper légèrement du pied sur des rythmes éthérés. Techno tonique mais pas fatigante.
Waste Land, en face C, porte terriblement bien son nom. On passe en un battement de cil du rêve au cauchemar. C’est une musique de terrain vague hantée par d’augustes menaces, invisibles et terrifiantes. Le post-industrialisme à son plus haut niveau anxiogène.
Alors, quand arrive le titre éponyme, enrobant l’ultime face, on l’accueille avec soulagement. Tout redevient normal (en apparence). Mais plus rien ne sera jamais comme avant. Tu tapes du pied, certes. Mais tu trembles, car tu sais désormais de quoi est capable l’invisible démiurge japonais, façonnant ainsi les contours de son œuvre à venir. Ouais. Le battement d’aile du papillon, jolie métaphore pour ce rollercoaster pétri d’émotions.

HOODOO FUSHIMI Kusaya LP (Good Find)

Hoodoo Fushimi, ou la définition de l’art brut en musique. Son parcours est un accident heureux, ses expérimentations ont le goût de l’innocence jamais perdue, gravées sur des disques aussi rares que précieux. 2017 voyait le label australien Left Ear exhumer l’incontournable Thanatos Of Funk et lui donner une forme nouvelle (In Praise Of Mitochondria, superbe rework à peine déguisé), 2019 nous accueille avec une version vinyle ultra limitée (250 copies monde) de Kusaya, patchwork invraisemblable de primitivisme hip-hop, de saccades funk et d’illustrations sonores traditionnelles aux frontières du dadaïsme. Merci Good Find (mais au fait, qui êtes-vous ?). L’on y entend son auteur hors-normes en pleine non-possession de ses moyens, traversant à l’aveuglette des paysages futuristes décharnés, égayant ses rythmiques dansantes et synthétiques de nappes traditionnelles à nulles autres pareilles, comme si un « genre unique en son genre » naissait sous ses doigts frêles et nos oreilles pas totalement conscientes de l’originalité de la démarche. Adhésion totale ou répulsion viscérale, je te laisse seul juge.

NORMAL BRAIN Lady Maid LP (We Release Whatever The Fuck We Want)

Tel Duchamp en son temps, les trois zozos de Normal Brain s’approprient la musique synthétique commerciale en la privant de sa fonction publicitaire. Sorti à l’origine sur Vanity (emblématique label techno-pop d’Osaka), Lady Maid se voit aujourd’hui réédité par les grands Suisses de WRWTFWW. Les fans de Kraftwerk (et Visage, dans une moindre mesure) seront aux anges, les autres ne comprendront pas grand-chose aux étranges mélopées émanant du confort de leurs enceintes. La voix déshumanisée dit que t’es magique, ça Speak & Spell sans le cuir sexy de Dave Gahan mais ça peut carrément faire la nique à Yellow Magic Orchestra dans le concept. Parce qu’on a tendance à l’oublier (ou à ne pas vraiment le savoir), mais ce disque est tout aussi complexe que ludique. Bon en revanche, si tu démarres par la face B, tu risques d’être cueilli à froid par cette odyssée déshumanisée qu’est Fragment, un titre qui a probablement influencé les enivrements psychotiques de ce Shinichi Atobe dont on parlait il y a deux minutes.
Si je déplore à nouveau l’ascétisme de la mise en boîte (disque-crêpe, pochette trop fine, pas d’insert – le top aurait été de reproduire le bricolage de l’édition originale), je suis malgré tout très heureux de pouvoir enfin jeter une oreille attentive sur ce disque majeur (encore un !) de la musique électronique japonaise.

FLORIAN