Ongakotaku :: King Kong Paradise, Aragon, Jun Togawa Band

KING KONG PARADISE Atsusa Mo Samusamo LP (Studio Mule)

Une étonnante anomalie que cet ultime album de King Kong Paradise pour le mythique Johnny’s Disk, plutôt habitué à enquiller les surprises jazz. Sortie en 1984, cette galette souffle effectivement le chaud et le froid (en même temps, c’est ce que signifie son titre) dans tes enceintes. Peu d’informations circulent sur la formation japonaise, auteure de trois albums atypiquement chill. Véritable croisée des chemins entre Grace Jones, Robert Palmer et Makoto Matsushita, Atsusa Mo Samusamo s’ouvre sur LE son qui caractérise mon enfance passée dans les campings de la Forêt-Noire avec mes oncles et tantes chrétien-protestants : le souffle d’un tuyau en plastique que tu tournes très rapidement au-dessus de ta tête.
T’es content de le savoir, hein ?
La suite est un provoquant fatras de rythmiques électroniques hypnotiques, de bruits métalliques et de mélodies analogiques aptes à faire défaillir les néo-tarés du synthé qui évolue jusqu’à ce reggae psychédélique fait de brics et de brocs d’où s’extrait avec difficulté un chant maltraité et relégué en fond de mix. Foudroyant d’originalité, ce morceau introductif impressionne tellement que le reste déçoit un peu. OK, c’est du reggae chanté en japonais, c’est forcément un peu « out there » mais pas autant que フジヤマ (et sa reprise de fin de disque, キキアキ) l’aurait laissé supposer. On reste donc un peu beaucoup sur sa faim, surtout que, comme à son habitude, Studio Mule t’en donne le minimum (disque et pochette cheap, aucune info supplémentaire) tout en te faisant raquer au maximum. Faudrait peut-être penser à revoir le modèle économique, parce qu’à ce rythme-là, je vais finir par me lasser…

ARAGON S/t LP (HMV)

Entre François Arago, astronome/physicien français du 18e siècle, et Aragorn, fils d’Arathorn et de Gilraen, il y a Aragon, groupe japonais de son état tirant probablement son patronyme de notre bon vieux dada Louis. Le cul entre city pop alambiquée, ethereal à la 4AD et tendances progressives précieuses, le groupe emmené par le vocaliste Kazuhiro Nishimatsu privilégie sur son seul et unique album des ambiances apaisantes et percussives que n’auraient pas renié Midori Takada (si cette dernière avait voulu écrire des chansons un peu plus grand public et pas des pièces totalement barrées – et géniales). Voix de fausset, son rond et confiné, morceaux foncièrement abstraits dans leur écriture volontairement effacée : les spécificités de la musique pratiquée par le quintet en 1985 ne plairont clairement pas à tout le monde. Jamais très loin d’un Atlas version prog chelou, le côté new age en moins, ces huit morceaux s’écoutent et s’apprécient en surface, comme s’il y avait une réelle volonté de ne jamais tisser de lien véritable avec l’auditeur curieux. Bizarre. J’étais passé à côté de la première réédition de 2016, HMV comble le trou dans ma collection en cette nouvelle année.

JUN TOGAWA BAND Togawa Fiction LP (Jet Set)

Jun Togawa est la mère de toutes les dragonnes japonaises. Seiko Oomori, Mariko Goto ou bien encore Haru Nemuri lui doivent cette inspiration viscérale, ce supplément d’âme et ce souffle de folie furieuse qui enrobent admirablement leurs musiques respectives. Une carrière en dents de scie, une reconnaissance jamais vraiment acquise en dehors de son pays natal (et encore, elle semble toujours considérée comme une artiste mineure), des collaborations toujours surprenantes et intéressantes (avec Hijokaidan ou bien encore Vampillia – un truc qui serait bien à écouter en vinyle, si tu vois ce que je veux dire), un univers difficile à cerner mais passionnant pour qui s’y adonne sans réserve.
Initialement sorti en 2003 en CD (et aujourd’hui édité en vinyle via le distributeur Jet Set), ce Togawa Fiction capte à merveille la schizophrénie de Jun. Backée par de monstrueux musiciens (Dennis Gunn de Yapoos, Tatsuya Yoshida des Ruins, Mitsuru Nasuno de Ground Zero – paie ton putain de line-up !), la sœur orientale de Nina Hagen s’amuse avec sa voix rocailleuse autant qu’avec les genres musicaux abordés, passant sans vergogne d’un titre d’ouverture prog-metal (Counsel Please) à des saillies cartoonesques que n’aurait pas renié Mr. Bungle (« Mon cher, je suis à Paris ») ou bien encore de superbes arrangements aux limites du néo-classique (Formless Station Ends). Il faut l’entendre hurler à la mort, gémir comme un fantôme aux cheveux sales ou bien minauder telle une idol bourrée à la Strong Zero. Difficile de ne pas ressortir complètement lessivé de cette écoute exigeante, mais aussi de résister à cette effervescence constante ou de ne pas être impressionné par tant d’imagination dans la diction et le jeu de vocalise. Non, il n’y a vraiment pas besoin de savoir parler japonais pour apprécier tout l’art de Dame Jun. Son langage est brut, beau et surtout universel.
(en revanche, faut vraiment plus laisser les artworks à Kyoko O’ya)

Florian