ONGAKOTAKU :: EIJI NAKAYAMA, KZYBOOST, SEIKO OOMORI

EIJI NAKAYAMA Aya’s Samba LP (Studio Mule)

Le jazz japonais, c’est un peu l’équivalent musical de ton copain bipolaire. D’un morceau à l’autre, tu vas passer d’une ambiance cosy limite ringarde à une explosion de groove tout en élégante sauvagerie. Même si certains aspects de sa personnalité t’énervent, tu ne peux t’empêcher d’éprouver une certaine forme d’admiration pour sa pathologie.
Ce premier album du contrebassiste Eiji Nakayama, initialement sorti en 1978 et réédité pour la première fois par les infatigables Studio Mule, n’échappe pas à cette règle. Entre l’entrée en matière éponyme, véritable petite bombe latin jazz percutée et moite, et ce Yellow Living prenant sa suite, typiquement jazz à papa pour faire la sieste sur son canapé, on cherche encore les points communs. Peut-être qu’on les trouvera dans le jeu très smooth du saxophoniste Kenji Takahashi qui lie les deux compositions ou le coup de baguette finement expérimenté du batteur Takaaki Atsumi. Quant au pianiste Atsushi Sakuraba, son talent fait feu de tout bois sur le magnifique et progressif See Sea Town ouvrant la face B. Un dialogue passionnant s’engage alors entre son instrument et celui de Nakayama qui trouvera son apogée sur Far-away Road, étrange digression chaloupée au décollage tardif. Si la discrétion sonore de notre démiurge est appréciable, sa patte cimente les quatre compositions originales et c’est bien à lui que revient tout le mérite de la réussite qu’est la samba d’Aya.

KZYBOOST Callin’ U LP (The Sleeperz)

Avec les copains et les copines japanophiles, on a un jeu rigolo : on essaie de prononcer les mots ou les noms les plus compliqués à la façon japonaise. Par exemple, Roger Troutman se prononcera « Rodoudgerou Toroutoumanou ». Marrant, non ?
Non ?
Ok.
Bon, une chose est sûre, notre ami Kzyboost (« Kouzyboosoutou ») en a pas mal écouté, du Troutman. Lui et sa merveilleuse talk box ont eu une sacrée influence sur la musique funk, qu’elle soit française (big up à DDLaHouve, le seul producteur de Moselle-Est connu dans le monde entier) ou japonaise. Productif, il nous balance son nouvel album, Callin’ U, quelques mois seulement après sa collaboration dantesque avec Kay-Bee, toujours chez la maison-mère italienne The Sleeperz. Moins G-funk, plus proche des racines 80’s, ce dernier propose dix titres composés, enregistrés et mixés de A à Z dans son appartement de 9m². Les tempos varient entre le lover langoureux et le danseur laid-back dans une ode au gangstérisme chill. Deux reprises en prime (le Ready Or Not des Fugees et le One Nation Under A Groove de Parliament), une belle pochette qui fleure bon l’été, bref vivement le soleil, qu’on puisse sortir les lowriders.

Party LP (Avex)

Chaque semaine, depuis maintenant un an, je passe un peu de temps à décortiquer, parfois de façon hâtive, parfois plus en détail, des disques de musique japonaise qui me font vibrer. J’essaie de le faire le plus spontanément possible, en privilégiant le coeur et l’enthousiasme à la punchline qui ne fera de toute façon rire personne d’autre que moi (et encore, si je venais à me relire, je suis sûr que l’on verrait clairement une marque de paume de main sur mon visage endolori). En vingt ans de chronique (putain), j’ai jamais eu la prétention d’être ne serait-ce qu’un apprenti-grouillot qui pige pour la gloire. Non, même pas. J’avais un blog qui s’appelait Record Reviewers Are Pretentious Assholes fut un temps, et je le pense aujourd’hui encore. Ouin ouin ouin.
Tout ça pour dire quoi ? Que j’aime profondément la musique de Seiko Oomori. Cette meuf est incroyable. Cette meuf est précieuse. Cette meuf a un truc que les autres n’ont pas. Cette meuf fait de la musique comme je viens de te décrire ma façon d’écrire. N’y vois là aucune prétention. Dans ses disques, il y a à boire et à manger, des moments de grâce qui te font vriller le cerveau et d’autres moins inspirés. Chaque album est une nouvelle offrande sur l’autel de la sincérité mise à nu autant qu’une surprise. Quel crossover va-t-elle réussir à inventer ? De quelle façon délirante va t-elle bien pouvoir exprimer les sentiments qui consument son âme ? Je n’ai pas l’impression qu’elle le sache elle-même. Une chose est sûre, elle a la confiance aveugle d’Avex qui lui permet de produire un disque par an depuis 2012. L’évolution est folle depuis ses débuts. Il y eut le tournant 絶対少女 en 2013 puis Tokyo Black Hole en 2016. クソカワPARTY se veut la synthèse de ses deux œuvres centrales, mêlant dans un maelstrom sonore son anti-folk typique, ses appétences rock’n’roll et son amour immodéré pour la scène anti-idol (qu’elle a en grande partie contribué à populariser / d’aucuns la considérant d’ailleurs comme la reine incontestée du genre). Sans atteindre le niveau d’excellence des albums précités, le Seiko Oomori 2018 est un bon cru et 死神, le titre d’ouverture, se révèle même être l’un de ses tout meilleurs morceaux tant ses orchestrations rappellent avec force le Gamble de Sheena Ringo.
Avec Jennie, on fantasme une compilation regroupant nos morceaux préférés de la belle au sourire en coin. Comme il est permis de rêver, on va peut-être remettre en branle ce projet. Car le monde a besoin de plus de filles comme Seiko Oomori.

Florian