Nouveaux Riches :: Enfin L’Amour

Telle une supernova post-punk 80’s française, le groupe normand Nouveaux Riches n’aura eu qu’une brève existence. Leur unique 45t posthume vient d’être réédité par son label d’origine, Smap Records, à qui on doit l’album des Olivensteins, la réédition du mini-album des Rythmeurs où plus récemment l’électro débridée des filles de Valeskja Valcav.

Les Nouveaux Riches donc. Avec un nom pareil, il est certain que ses cinq membres ne misaient pas un calva sur un passage au Rendez Vous Du Dimanche de Drucker. Même pas en rêve, car le destin en décida autrement.

Action Joe

Fin des années 70, Pont-Audemer est une petite ville normande située à équidistance du Havre et de Rouen. Ce bled de bouseux – dixit les branchés rouennais de l’époque – se distingue par son équipe de rugby et un jeune groupe punk qui écume les scènes locales : Action Joe. Claude Levieux (chant) se souvient : « À Pont-Audemer, il y avait un disquaire généraliste qui se nommait Melody Shop, on y traînait tout le temps. On écoutait des disques, puis on commandait ceux chroniqués dans Best. Quelques fois je leur donnais même un coup de main. J’allais aussi de temps en temps au Havre chez Crazy Little Things ou chez Mélodies Massacre à Rouen ou carrément à Londres voir des concerts au 100 Club où au Marquee, et revenir avec des disques qu’on ne trouvait pas forcement dans le coin ». En 1977, les jeunes musiciens se rendent même au festival punk de Mont-De-Marsan voir les Damned, Clash et Asphalt Jungle entre autres.  Action Joe écume les rares scènes qui veulent bien d’eux et se démarque par un synthé qui fait office de basse comme Metal Urbain.

Le groupe compose plusieurs titres qu’il n’enregistrera jamais … sous son nom. Début 1980, Action Joe donne un concert d’adieu en compagnie des Olivensteins, qui marque le départ de Claude L. remplacé par Éric Tandy. Ce dernier est connu à Rouen pour travailler chez le disquaire Mélodie Massacre. Érudit, il propage la bonne parole à coup de Stooges, New York Dolls, Sex Pistols et de garage-punk. Il officie aussi en tant que parolier pour son frangin Gilles Tandy, chanteur des Olivensteins, dont les textes s’illustreront autant que la musique. Que des côtés positifs donc, pour les membres d’Action Joe qui espèrent capitaliser sur sa renommée. Et ça tombe bien, Éric Tandy développe une petite rivalité avec son frère et cherche un groupe où il peut placer ses textes, et quant à faire, les interpréter. C’est aussi son idée de les rebaptiser en Nouveaux Riches : « C’est tiré des paroles d’une chanson de Rikki and The Last Days On Earth, une formation glam-punk de 1977 qui sonnait vraiment bien et qui par, bien des aspects, collait avec ce qu’on faisait ».

Backstage avec The Saints

Les concerts s’enchainent, dont le dernier sous le nom d’Action Joe, en première partie de The Saints au Studio 44 à Rouen au printemps 1980. Les Nouveaux Riches reprennent le répertoire existant – une quinzaine de titres – avec de nouveaux textes, les sets sont donc rodés et ils ouvrent pour leurs copains des Dogs. Éric T. en profite pour leur refiler un texte intitulé 25 ans alors qu’ils sont en train d’enregistrer leur second album Walking Shadow et un 45t en français. Les Dogs tentent le coup avec une démo mais ne retiennent pas la version.

En Octobre 1980, le groupe investi le studio de Franqueville, situé pas loin de Rouen et tenu par P. Bouchard. Du tenancier, Éric T. garde un souvenir, disons plus que mitigé : « Bouchard n’était vraiment pas bon, c’était le genre de barbu fan de musique californienne qui ne comprenait pas grand-chose à ce qu’on voulait » Qu’importe, car Éric Tandy (Chant), Jacques Hittinger (claviers), Jean-Luc Dannet (batterie), Pierre Voisin (saxophone) et Williams Dauwe (guitare) sont accompagnés de Dominique Laboubée des Dogs et de Claude L., l’ex-chanteur du groupe qui est resté très proche de Jacques H. : « Ma présence et celle de Dominique étaient naturelles, on était entre potes. Lui s‘entendait bien avec Williams qui était le plus musicien du groupe. Du coup ce sont eux qui s’occupaient du son et du mix, Bouchard se contentait du rôle d’ingé son. »

Le groupe enregistre deux titres : Enfin L’Amour et 25 ans. Ce dernier est scindé en deux parties, dont une symphonique [sic] selon les musiciens. Le mixage est réalisé en décembre 1980, et Éric T. se propose de trouver un label, éventuellement parisien : « Lionel Herrmani, le boss de Mélodies Massacre qui gérait le label éponyme sur lequel on retrouvait un bon nombre de groupe rouennais, n’était pas intéressé car il n’aimait pas trop les synthés. En même temps ça me permettait de m’affranchir de l’étiquette de vendeur de disques bossant chez Mélodie. Quant à Sordide Sentimental, l’autre label de Rouen tenu par J.P Turmel, il était plus axé sur des groupes comme Throbbing Gristle, Joy Division… »

En1981, les Nouveaux Riches jouent avec les Dogs, Rouge Baiser où les futurs Civils Radio. Et en ce début mai, Claude L., Jacques H. et Pierre V. montent à Rouen voir jouer les Gloires Locales composés d’ex-Olivensteins et futurs Dogs. Ça tombe bien, car deux jours plus tard les Nouveaux Riches partagent l’affiche avec eux dans une ancienne église à Rouen. Sur le chemin du retour, ce 10 mai 1981, c’est le drame. Un accident de la route provoque le décès de Jacques Hittinger. Le groupe ne s’en remettra pas dixit Éric T. : « perdre un pote, voir un ami quand tu es jeune c’est dur à vivre, émotionnellement ce n’est pas facile et puis Jacques c’était un peu l’âme du groupe, qui en faisait l’originalité. Les membres étant dispersés sur Rouen et Paris, c’était la fin du groupe. » La coupure avec le reste du groupe est actée, des tensions apparaissent et c’est en commando que certains membres vont récupérer les bandes auprès du chanteur qui s’en était détourné.

En juillet 1981, Claude L. fonde le label Smap Records pour sortir le 45T, en souvenir de son ami disparu : « J’ai utilisé une photo que j’avais prise sur une plage pour illustrer le titre Enfin L’Amour en face X et de facto 25 ans 1 et 25 ans 2 se retrouvent en face Y. J’ai ajouté le lettrage en A7 qui n’est même pas droit et on tire le vinyle à 500 exemplaires. Il sort en septembre 1981, est distribué par New Rose mais pas chez Mélodies Massacre ! Il faudra que Smap Records rencontre un certain succès d’estime avec les disques de Tweed, Ox ou Nurse pour que le disquaire Rouennais veuille bien en prendre. » Le 45T est officiellement produit par Dominique Laboubée et Claude Levieux.


En 3’05, Enfin L’Amour condense le punk, le novo-rock et le synthé-punk comme un croisement entre Rok It To The Moon des Stranglers et X Ray Spex. Les riffs du saxophone glorifient les bidouillages analogiques, la batterie sèche et rapide mène la course avec la guitare pendant que les paroles cinglantes assument provocation et cynisme. Éric T. se souvient que « ce qui choquait les anciens ou les rockeurs ce n’était pas vraiment la présence d’un synthétiseur mais plutôt l’absence d’un bassiste, ça ils avaient du mal. Nous étions fans de Metal Urbain mais aussi des Screamers de San Francisco qui utilisaient deux synthés accompagnés d’un batteur et d’un chanteur assez incroyable (qui influencera fortement Jello Biafra des Dead Kennedys ndlr) ».


L’autre face débute par un déluge de sons inversés, sur lesquelles Éric Tandy pose sa voix : « on utilisait des bandes audio donc en mode analogiques à l’époque. On avait fini d’enregistrer les instruments et en recalant le tout au début de la bande à la vitesse adéquate, on trouve l’effet sonore pas mal du tout.  J’ai posé mon texte et ça a marché. C’est un accident total, on n’était pas dans l’analyse pour savoir si le titre rentrait dans les cases des programmateurs radio, on était juste dans l’immédiateté. » La symphonie, dont parlait les musiciens, a surtout l’avantage de mettre le texte en avant, parasitées par une multitudes d‘ effets. « Je n’irai pas jusqu’à 25 ans et ce n’est pas aussi déprimant » devient un hymne punk confidentiel. Les claviers sont à la fête, la guitare entame un solo sauvage et par miracle la cacophonie devient venimeuse et complètement psyché. Au bout d’1’52, le titre prend une forme sonore classique, perd en psychédélisme punk mais gagne en puissance. Éric T. chante comme si c’était son dernier tour de piste… ce qui est le cas : « Dans le contexte de l’époque, c’était complètement cohérent. On vivait à fond dans le présent Un groupe n’était pas fait pour durer. On était encore dans l’urgence punk. Et puis je n’étais pas chanteur, je me concentrais trop sur les textes pour pouvoir penser aux mélodies. En fait, j’ai commencé à bien chanter qu’à la fin de l’aventure avec les Nouveaux Riches. J’ai pu réécouter une cassette de notre dernier concert et ça commençait à être intéressant. Puis, j’ai quitté Rouen pour Paris et ça fait plus de trente années que je n’y suis plus retourné, si ce n’est qu’à de très rares occasions. » 

Mathieu M

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