Maxime Delcourt :: Il y a des années où l’on a envie de ne rien faire. 1967-1981 Chansons Expérimentales

Maxime Delcourt Il y a des années où l’on a envie de ne rien faire. 1967-1981 Chansons Expérimentales

Les années soixante ont connu de multiples bouleversements économiques, sociétaux et surtout artistiques. Durant cette décennie, un vent de liberté a soufflé sur les arts et plus particulièrement sur la musique. Pendant que certains artistes français ne pensaient qu’à singer les Anglo-saxons en reprenant des tubes ayant marché outre-Atlantique ou outre-Manche, d’autres ont, durant la même période, fait exploser les codes de la musique made in France. Se révoltant contre la musique Yé-yés et mettant de côté la chanson rive gauche, ces artistes ont bouleversé la musique française en y injectant de nouvelles influences comme le free jazz, le rock ou encore la bossa nova. Indifférente à la notion de frontières, toute cette génération d’artistes a expérimenté la musique en s’inspirant de différents courants artistiques (surréalisme, dadaïsme…) et s’est placée en réaction à la société dans laquelle elle vivait.
C’est de cette génération que Maxime Delcourt, journaliste aux Inrockuptibles, New Noise et Mouvement, parle dans son livre très intéressant Il y a des années où l’on a envie de ne rien faire. 1967-1981 Chansons Expérimentales. Beaucoup d’entre eux sont aujourd’hui retombés dans l’oubli, mais quelques uns sont devenus à jamais des exemples de cette folie libertaire encore trop mal connue aujourd’hui. Parmi eux, on peut citer en premier lieu Brigitte Fontaine et Areski Belkacem, mais aussi Gérard Manset, Colette Magny et François Béranger. D’autres, déjà présents dans le circuit, ont su tirer partie de cette esprit libertaire pour élargir les frontières de leur musique. On pense à Serge Gainsbourg et son Melody Nelson, Christophe avec Samouraï et le Beau Bizarre, mais aussi Léo Ferré et ses albums en collaboration avec le groupe Zoo.
1981 marque la fin de cette philosophie éprise de liberté. L’arrivée de la gauche au pouvoir et les radios libres rendent la musique de ces artistes légitime. La marge n’existant plus, certaines figures comme Brigitte Fontaine n’a plus rien à dire et va connaître une traversée du désert dans les années 80 avec des albums anecdotiques.
Heureusement, ce goût pour l’expérimentation et le désir de faire avancer les codes de la musique ne s’arrêtent pas dans les années 80 et 90. Aujourd’hui, des labels comme Born Bad et La Souterraine ont ce goût du risque et suivent l’exemple de Saravah en dénichant des artistes aussi passionnants que Julien Gasc, Chevalrex, Arlt, Marietta…
Si ces noms vous disent quelque chose ou si vous aimez la musique pas comme les autres, on ne saurait que trop vous conseiller de vous plonger dans Il y a des années où l’on a envie de ne rien faire. 1967-1981 Chansons Expérimentales. Un livre passionnant rempli de détails qui prouvent qu’il y a encore des choses à découvrir dans la musique Française. Rencontre avec son auteur Maxime Delcourt.

Comment as-tu eu l’idée d’écrire ce livre ?
En fait, l’idée du livre est née en décembre 2013 lorsqu’est sortie la compilation « Mobilisation Générale » chez Born Bad. J’ai toujours eu une attirance particulière pour les albums des années 1970 de Brigitte Fontaine et Areski Belkacem et je découvrais là une petite dizaine d’artistes présentant des intentions similaires, dans la démarche et dans l’esthétique sonore. Par la suite, j’ai commencé à fouiller le web et les archives de magazines dans le but de connaître davantage tous ces artistes, mais aussi d’en découvrir de nouveaux. Très vite, je me suis rendu compte qu’il y avait un vrai vivier de chanteurs et de chanteuses qui n’avaient rien à voir avec la variété dans les années 1960 et 1970. De là, tout est parti.

Pourquoi cette génération d’artistes est-elle encore aujourd’hui assez mal connue en France ?
La France, c’est loin d’être nouveau, a toujours eu un problème avec la chanson. Pour schématiser un peu, soit on faisait de la variété et on touchait les masses, soit on tentait autre chose et on passait pour de simples dégénérés qui insultent la bienséance mélodique. Il y a bien quelques exceptions, comme Gainsbourg et Christophe, qui ont réussi à expérimenter le format chanson tout en étant respectés du public et des critiques, mais la plupart des chanteurs underground des années 1960 et 1970 évoluaient effectivement dans l’ombre : pas ou très peu de presse, des albums édités à quelques centaines d’exemplaires sur des labels indépendants et des concerts comme seul outil de promotion. Heureusement, on commence à prendre conscience de la richesse musicale de notre territoire, notamment grâce, et c’est là tout le paradoxe, aux rééditions proposées par quelques labels anglo-saxons, comme Superior Viaduct, Lion Production ou Finders Keepers.

« Être marginal ne veut pas dire pisser à côté. »

Peux-tu décrire en quelques mots la philosophie de ce mouvement ?
Je crois que la phrase citée dans le livre par Dick Annegarn parle d’elle-même : « Être marginal ne veut pas dire pisser à côté. » C’est une phrase qui était inscrite dans un bar de la rue Quincampoix à Paris et qui définit parfaitement la démarche de tous ces artistes : en marge, en quête de nouvelles sonorités, rétif à toute forme d’uniformisation et pourtant hyper sérieux dans l’exécution de leur musique. À l’image du Full Moon Ensemble ou d’Alfred Panou à la fin des années soixante ou d’Un Drame Musical Instantané ou de La Perversita à la fin de la décennie suivante, tous transformaient leur radicalisme en musique, affirmaient que les règles appartenaient au passé.

Tu intègres ce mouvement entre 1967 et 1981. Peux-tu revenir sur les éléments déclencheurs et ceux qui ont fait disparaître cette philosophie libertaire ?
Les éléments déclencheurs sont forcément multiples. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle je préfère parler dans le livre des « années 1968 » plutôt que de mai 68. Au-delà du contexte politique français et de ce mouvement, c’est bien la décennie sixties qui provoque un tel bouleversement sonore. Et ce pour plusieurs raisons : l’arrivée de musiciens américains en France (notamment les free-jazzmen, qui publieront de nombreux albums sur BYG Records en 1969), la liberté inhérente aux années soixante, le manque de moyens qui, comme c’est souvent le cas, engendre une belle créativité. Les raisons du déclin sont tout aussi multiples : l’arrivée de la gauche au pouvoir, qui officialise en quelque sorte cette contre-culture, le vieillissement des artistes, la dépolitisation propre aux années quatre-vingt ou encore l’émergence de nouveaux genres musicaux, comme la new-wave et le hip-hop.

Il y a eu beaucoup de causes défendues par tous ces artistes : la cause féminine, les ouvriers, l’écologie… Peut-on parler de mouvement unitaire et structuré ?
Absolument pas. La plupart de ces artistes ne se connaissaient même pas. Certains profitaient simplement de l’opportunité offerte par un producteur courageux d’enregistrer leur 45 ou 33 tours, tandis que d’autres, malgré des textes fortement orientés à gauche, refusaient d’être affiliés à un quelconque mouvement. Après, il faut aussi dire que la plupart de ces artistes plaisaient davantage à la nouvelle classe moyenne qu’aux « petites gens ». C’est en quelque sorte l’ambiguïté de cette contre-culture : faite pour le peuple, mais celui-ci ne l’écoute pas, ou n’a pas les moyens financiers ou temporels de l’écouter.

Brigitte Fontaine Est… Folle

Cette génération d’artistes ne se nourrissait pas seulement des mouvements sociaux et politiques de l’époque. Dans ton livre, tu parles aussi beaucoup des mouvements artistiques comme le surréalisme, le futurisme, le dadaïsme… Quel était concrètement l’apport de ces courants artistiques sur cette génération et leur musique ?
Adorno considérait l’acte d’hériter comme une volonté consistant à se rapporter consciemment et activement à son être d’héritier, et donc à questionner en permanence une œuvre perpétuellement à découvrir. Ici, ce n’est pas le cas. Pour la plupart des artistes, je pense que tout faisait de manière inconsciente. Si Thiéfaine se revendique clairement du situationnisme à cette époque, cela ne se ressent pas forcément dans ses textes. À l’inverse, Brigitte Fontaine multiplie les références surréalistes (la pochette de Brigitte Fontaine Est… Folle est en cela un bon exemple), mais refuse de d’être affiliée à ce courant artistique. Il y a bien François Tusques qui adapte La Chasse au Snark de Lewis Carroll ou Léo Ferré adaptant les textes d’Aragon, mais cette volonté de s’inscrire dans une tendance artistique, de dépasser dans l’art et de le réaliser dans la vie est, à l’inverse de Duchamp, inconsciente. La plupart des artistes n’ont pas l’impression d’avoir pris cette liberté.

Le titre du livre, tiré d’une phrase de Dali, est assez paradoxal, puisque les années dont tu parles sont sans doute les plus défricheuses et libres que la chanson française n’est jamais connue ?
Il faut remettre cette phrase dans son contexte. Lorsque Dali l’écrit dans La vie secrète de Salvador Dali, il exprime par là l’envie d’un pêcheur de Cadaqués de profiter un peu des terrasses des cafés plutôt que de retourner en mer, de ne pas forcément suivre le rythme imposé habituellement à son corps de métier. En y réfléchissant, la même méthode est employée par le Groupement Culturel Renault sur leur unique 45tours « Cadences ». Le but ici est de reprendre sa vie en main, de ne pas accepter systématiquement un rythme imposé par le patronnât et, comme dit Pierre Barouh, de « refuser une société faite par l’homme, mais pas pour l’homme ». Ce n’est donc pas une phrase encourageant la glande ! Cela dit, je ne suis pas certain que ces années soient forcément les plus libres et défricheuses. Bien que moins libertaires, les décennies suivants ont réservé de belles surprises également.

Crois-tu que ces années ont été les dernières années de libertés de la chanson française ?
Comme je viens de le souligner, la chanson française, de même que la pop française, n’est pas morte en 1981. Elle a simplement évolué vers d’autres horizons. Il suffit de regarder aujourd’hui le nombre de tremplin ou de magazines, spécialisés ou non, cherchant à tout prix à promouvoir un artiste français pour se rendre compte que la scène actuelle est foisonnante. En plus, il y a clairement un lien qui perdure entre Saravah et la pop de François & The Atlas Mountains, entre Brigitte Fontaine et Mansfield Tya, entre Emmanuelle Parrenin et June & Jim. Sans parler de Gratuit ou de Chicaloyoh qui, sans faire de bruit, rénovent les codes de la chanson d’ici.

Brigitte Fontaine et le label Saravah semblent être les figures centrales de ce mouvement, pourquoi ?
Saravah est indéniablement le label phare de ces années libérées. C’est clairement sous ses auspices qu’allait monter en flèche la chanson française de loin la plus ouverte aux nouveaux horizons, se confrontant au free jazz, à la bossa nova ou aux musiques africaines. Son mode de fonctionnement est également symptomatique des années 68. Il faut rappeler en effet que Saravah ne faisait pas de bénéfice, que de nombreux artistes collaboraient entre eux et que les concerts servaient avant tout à renflouer les caisses et à produire de nouveaux albums. Il était donc impossible d’évoquer en profondeur l’histoire de Saravah sans analyser en largeur la discographie de Fontaine et Areski Belkacem (ne l’oublions pas), tant celle-ci a permis au label de susciter un véritable culte et à la chanson française de tomber dans un extrémisme débridé.

Tu cites Jac Berrocal qui dit « en vendant de la soupe musicale aux midinettes, le label Philips pouvait ainsi financer un disque de poésie avec un budget conséquent pour un orchestre ou autres« . Pourquoi selon toi les majors ne suivent-elles plus ce même schéma ?
Le rapport à la musique n’est plus du tout le même. La quête du tube est passée par là. De plus, Internet a fait comprendre aux artistes qu’il était possible de se débrouiller en auto-production. Ce n’est certes pas facile, et il faut souvent y injecter son propre argent, mais cela permet une plus grande liberté dans le propos. Aujourd’hui, il y a une quantité de labels indépendants qui perpétuent cette tradition.

À cette époque, beaucoup de disques sont sortis en auto-production. Peut-on dire que l’auto production est née en France à cette époque ?
Ce qui sûr, c’est que les Productions Jacques Canetti se revendiquent comme le premier label indépendant français, tandis que Saravah clame haut et fort être le plus vieux label indépendant en activité. C’est sans doute vrai, mais il ne faut pas oublier que des labels indépendants américains avaient déjà permis dans les années cinquante la découverte d’Ike Turner et que Sun Ra, pour ne citer que deux exemples, avait lancé El Saturn Records en 1957.

Quels labels, ou groupes, pourraient, selon toi, être aujourd’hui les héritiers de cette philosophie ?
Comme dit dans le livre, La Souterraine est indéniablement le descendant direct de cette philosophie. Mises en ligne gratuitement, les compilations du label permettent régulièrement à l’auditeur curieux de découvrir des artistes vraiment en marge de la chanson française. Il y a aussi des structures comme Tricatel , les Disques Entreprise et Born Bad ou des collectifs comme Le Saule, qui regroupe des artistes foncièrement singuliers et indépendants. Mais il y en a d’autres, comme Eloïze Decazes, Julien Gasc, Flavien Berger, voire La Femme.

Quels sont les points communs et les divergences entre l’ancienne et la nouvelle génération ?
Ces derniers temps, on retrouve une vraie soif d’expérimentation et de dépendance chez une nouvelle génération de musiciens. Je pense notamment à des artistes comme Gratuit, Chicaloyoh ou encore les différents musiciens regroupés sur La Souterraine. Le format chanson est en train d’exploser après plusieurs années de classicisme dans ce domaine. En revanche, le propos libertaire est évidemment moins prononcé. Un peu comme dans le rock, dans les musiques électroniques et le rap, où la trap et l’egotrip prennent le dessus, la chanson et la pop semblent réticent à toute forme d’engagement. C’est assez symptomatique de l’époque dans laquelle nous vivons, après tout.

Quels disques conseillerais-tu à un néophyte qui voudrait découvrir cette philosophie ?
« Comme à la Radio » de Brigitte Fontaine, indéniablement. D’abord, parce que tout l’art de Fontaine est là, magnifié par le savoir-faire mélodique du Art Ensemble Of Chicago. Et puis pour la qualité de l’interprétation et des textes. C’est à la fois avant-gardiste, surréaliste, politiquement engagé et foncièrement décalé. Bref, tout ce que l’on retrouve à un degré plus ou moins prononcé chez tous les artistes évoqués dans le livre.

Propos recueillis par Damien Boyer