Interview 2:13PM « Notre travail sur Matkormano s’inscrit dans une tradition modale »

Si tu ne vis pas en Lorraine, tu ne connais pas nécessairement  l’histoire du Mage de Marsal. Il faut dire que, depuis, il y a eu d’autres histoires plus sordides. Demandez à n’importe qui de vous citer une affaire dont l’origine se trouverait dans l’Est de la France, il vous citera à coup sûr Francis Heaulme ou encore Simone Weber.
L’histoire la plus troublante qu’ait vécue la Lorraine reste tout de même celle de Maurice Gérard et de sa femme, tous les deux connus sous le nom de mage Matkormano et de prêtresse Alféola. Ces deux illuminés avaient élu domicile à Marsal dans une vieille bâtisse du 17ème siècle transformée en Ashram, où ils célébraient de mystérieuses cérémonies ésotériques jusqu’au mois de novembre 1968, date à laquelle ils déclaraient à la police le rapt mystérieux de deux de leurs enfants…
On ne va pas te retracer cette histoire extravagante. En deux cliques, tu tomberas sur un podcast de Hondelatte ou de Jacques Pradel. Là n’est pas le propos. Ce qui nous intéresse ici, c’est  ce que les messins Julien Louvet, Fabien Rennet et le groupe 2 :13PM ont tiré de cette histoire surprenante.
Il y a tout d’abord ce film de 32 minutes, Matkormano, tourné en super8 et produit par 529 Dragons Production. Mais il y a surtout sa bande originale composée par 2 :13PM fraîchement sortie sur un beau vinyle marbré chez Specific Recordings.
Julien Louvet et Eric Duriez, les deux hommes qui se cachent derrière la formation messine, ont composé une œuvre aussi troublante et prenante que le sujet du film.  On ne ressort pas indemne de ces deux titres énigmatiques et magnétiques. À chaque écoute, une expérience s’offre à nous.  Un peu comme, on l’imagine,  celles vécues par les deux réalisateurs du film à chaque fois qu’ils pénétraient dans la maison du mage. Leur musique ne se décrit pas. Elle se vit. Une œuvre qui vous emmène aussi loin, on a forcément envie d’en connaître les secrets. C’est pourquoi on a posé quelques questions à Julien Louvet, l’artiste au nombre incalculable de groupes (The Austrasian Goat, Bras mort, Yrsel, Malaïse, Gouffre…) qui, pour l’occasion, a revêtu la double casquette de réalisateur et de musicien.

Peux-tu revenir sur l’origine du projet et nous dire ce qui t’a attiré dans cette histoire du Mage de Marsal ?

JL : Il y a quelques temps, j’ai lu un ouvrage qui évoquait cette affaire. Eric Duriez, Fabien Rennet et moi nous sommes rendu à Marsal et avons poussé la porte de la maison. Surpris par ce que nous y avons vu, nous avons essayé de prendre la mesure du mystère. Et nous étions loin d’en mesurer la largesse.

J’ai lu dans une interview que vous vous êtes rendu plusieurs fois dans l’ancienne maison du mage aujourd’hui abandonnée. Est-ce que l’atmosphère des lieux a influencé votre musique ?

JL : Elle n’est pas à proprement « abandonnée ». Elle est laissée là, dans son jus. Mais je suis convaincu qu’elle fait l’objet d’une surveillance. Un tel bâtiment dans un petit village ne passe pas inaperçu et ne peut être oublié. J’ai tendance à penser que la maison est le personnage principal du film. En tout cas, elle est le point de départ de notre travail et son axe.

On peut qualifier votre musique de drone. Quelles sont tes principales influences dans ce style ?

JL : Je n’aime pas les étiquettes. Et Eric et moi n’avons jamais eu en tête de nous en attribuer une. Je ne considère pas le drone (la musique  bourdon) comme un genre musical. C’est un mode d’expression musical ancestral. Notre travail sur « Matkormano » s’inscrit dans une tradition modale. Il convient de ne pas minimiser et caricaturer les choses en opposant une richesse éventuelle de la musique tonale comparativement à la musique modale. Je suis d’ailleurs intimement convaincu de l’inverse. La musique s’enroule ici autour d’un bourdon, comme cette histoire tourne autour de cette maison. C’est cette histoire qui est notre principale influence, qui nous engage musicalement.

Je ne suis pas sûr qu’une énumération de mes goûts personnels soit nécessaire. Et je trouverais présomptueux de choisir moi-même les pas dans lesquels je devrais m’inscrire.

Il y a eu presque un an entre les deux enregistrements. Pourquoi ?

JL : Je dois admettre qu’Eric et moi avons un rapport assez particulier à la temporalité. Je n’avais jamais noté ce détail. Je n’ai pas de réponse intéressante à donner.

Les deux morceaux de l’album portent le nom des deux enfants disparus du mage de Marsal. C’est une façon de leur rendre hommage ?

JL : Une façon de recentrer le propos autour de ces disparitions.

Entre les deux morceaux de l’album, c’est Gabriel qui possède le plus d’orchestration. Pourquoi ? C’est pour lui donner un autre caractère ?

JL : Contrairement aux autres disques de 2:13PM, le format vinyle n’a pas déterminé la « structure » de notre travail musical. Généralement, nous nous adaptons à un format. Là, c’est le film de 32 mn qui a conditionné la musique, puis elle fût adaptée au format et aux deux faces du LP.

La musique fût moins pensée comme une litanie que comme une montée en tension en rapport au propos du film. Cependant, dans sa forme, elle allie deux sessions d’enregistrements qui se retrouve indépendamment sur chacune des faces.

J’ai vu des photos de votre concert à la Villa Noailles. Vos instruments ne sont pas ceux que l’on voit dans n’importe quels groupes. Peux-tu nous en toucher quelques mots ?

JL : Nous aimons l’improvisation et l’expérimentation. Nous prenons grand soin à ne pas nous répéter pour ne pas nous ennuyer. Aussi, renouveler notre instrumentation est un moyen d’échapper aux habitudes qui s’installent bien insidieusement. Je ne crois pas que nous ayons eu la même instrumentation deux fois de suite.

Je me trompe peut-être, mais par rapport à votre dernier album Anus Dei sorti en 2012, j’ai l’impression que l’instrumentation a évolué vers des instruments plus acoustiques alors qu’avant on entendait beaucoup plus d’instruments synthétiques. Est-ce que c’est la thématique du documentaire qui vous a poussé vers une instrumentation plus acoustique ?

JL : Le temps nous pousse de plus en plus vers les travaux acoustiques. Cependant, je ne pense pas que cette évolution soit si notable. En tout cas, elle n’est pas pensée comme un préalable, ni ne fait l’objet d’une ambition. Une chose est sûre : le cadre spatial et temporel est déterminant dans nos choix.

Tu joues aussi dans 14:13, Austrasian Goat, Yrsel, Prozack Maurice… quelles influences, s’il y en a, ces groupes jouent-ils sur 2:13 PM ?

JL : Je suis THE AUSTRASIAN GOAT. C’est un projet personnel visant à la dissolution de mon petit égo. YRSEL est un duo avec CJ Largarden. Je joue également dans BRAS MORT, MALAÏSE, GOUFFRE et DEATH TO PIGS, ainsi que dans d’autres projets plus ponctuels.Toutes ces formations sont intimement liées. Un groupe c’est l’association de plusieurs personnes. Et c’est là que leur singularité se fait jour : elle émerge de la rencontre. Eric et moi, nous sommes 2:13PM.

Après l’album de 14 :13, c’est la deuxième fois que vous sortez un album chez Specific Recordings. Qu’est-ce qu’il fait que vous vous sentiez bien chez eux ? Et pourquoi ne pas avoir sorti l’album sur votre label 213Records ?

JL : 14:13 est une « version augmentée » de 2:13PM : un projet ponctuel regroupant des amis. Rien n’est déterminé par avance, aucun projet, aucune intention. Le disque qui est sorti chez Specific n’était pas prévu. Flo et Jennie nous l’ont proposé. Je les en remercie du fond du cœur, tout comme je les remercie d’avoir sorti « Matkormano ». Ce sont mes amis, je les aime, j’apprécie leur travail et il n’y avait donc aucune raison de ne pas sortir ce disque sur Specific.

213 Records est le label que je partage avec Christelle Cavaleri. Je suis assez mauvais pour défendre et promouvoir mon travail et j’y privilégie désormais celui de gens qui me sont proches.

Le disque est une B.O qui accompagne un documentaire. Tu n’as pas peur que l’auditeur qui n’a pas vu le documentaire ne comprenne pas ton disque ?

JL : A vrai dire, je n’avais jamais envisagé la musique indépendamment du film avant que cette proposition n’ait été formulée. En y remettant mes oreilles, je me suis évidemment poser la question de cette pertinence. Il est apparu que les choses d’un point de vue purement formel s’adaptaient en terme de format : deux sessions avec un début et une fin, deux faces, deux morceaux. J’aspirais à cette cohérence de forme. Mais je ne parlerai pas de « peur » : nous produisons de la musique et décidons de la publier quand elle semble suffisamment satisfaisant à nous-même. A partir de ce moment, elle ne nous appartient plus. L’émotion est l’impulsion, ce qui nous engage l’un avec l’autre à un instant donné. Les retours éventuels se font de façon diachronique. Je les entends, mais ils ne peuvent reconditionner ce qui a déjà été fait. Une œuvre est une proposition. C’en est une. On l’accepte ou non. Nous n’imposons rien.

La bande originale a reçu le prix SACEM au festival Côté Court en 2016. Quel a été ton ressentiment par rapport à ce prix ? Est-ce que vous allez défendre le projet dans d’autres festivals ?

JL : J’ai d’abord bien ri, n’ayant aucune considération pour la SACEM. Mais je crois que l’intitulé c’est « Prix SACEM de la meilleur bande originale ». Ok. Merci. Ça me fait plaisir de penser que nous avons produit quelque-chose qui a pu être jugé comme « original », j’en suis honoré. Je suis ravi que les membres du jury nous ayant attribué ce prix aient apprécié notre travail.

Le film va encore être présenté sur quelques festival dont le MUFF (Montréal). On continuera à le projeter là où il trouvera sa place. Quelques projections accompagnées de nos travaux sonores et de la participation de Damien Schultz pourraient se concrétiser.

La Lorraine est riche en histoires criminelles plus ou moins mystérieuses. Est-ce que d’autres sujets pourraient t’intéresser ?

JL : La Lorraine est riche en Histoire. Nous focaliser sur les histoires criminelles serait en faire une odieuse caricature. D’ailleurs, « Matkormano » est-elle une histoire criminelle ?

Chaque village, chaque coin de rue porte en lui l’Histoire du monde. Il s’agit de le regarder à travers ce prisme. Et ma plus grande frustration et qu’une vie ne permet d’en explorer qu’une infime partie.

Il doit forcément rester des descendants du mage de Marsal. Est-ce que vous avez été contacté par l’un d’eux ? Si oui, quel a été leur réaction ?

JL : Celles et ceux qui ont pris contact avec nous ignoraient beaucoup de choses, jusqu’au décès même de leurs aïeuls. Je me suis employé à leur fournir les éléments biographiques nécessaires à la reconstruction de leur histoire familiale, dans le plus grand respect de celle-ci. C’est le moins que l’on puisse faire.

Propos recueillis par Damien