Marvin Pontiac :: The Asylum Tapes

John Lurie a plus ou moins, musicalement en tout cas, disparu des radars depuis bien 20 ans. Acteur à ses heures, il a disparu des écrans depuis au moins autant d’années si ce n’est plus. Aujourd’hui John Lurie a 65 ans et revient, à ma grande surprise et pour mon plus grand bonheur, avec un nouvel album. Malheureusement, nombreux semblent avoir oublié le nom même de John Lurie. Et Marvin Pontiac ? Vous vous souvenez de Marvin Pontiac ? Ce n’est plus une surprise à priori, John Lurie est Marvin Pontiac. The Asylum Tapes est un album de Marvin Pontiac. Marvin Pontiac est mort en 1972. Mais John Lurie est bel et bien vivant. Vous me suivez ? Non ? Bon, reprenons depuis le début.

A la fois musicien, acteur et peintre, John Lurie est un artiste accompli, touche à tout et complètement autodidacte, évoluant donc hors des sentiers battus. Acteur inoubliable dans certains des plus grands films de Jim Jarmusch (Stranger Than Paradise, Down By Law), pêcheur absurde dans sa trop courte mais culte série Fishing With John, harmoniciste surdoué qui, encore ado et après seulement un an de pratique, jouait déjà aux côtés de Mississippi Fred McDowell et Canned Heat, saxophoniste de génie avec son groupe The Lounge Lizards via lequel il tutoya les plus grands (Marc Ribot et Arto Lindsay pour ne citer qu’eux), un temps compositeur de bandes-son de films (sa bande-son pour Get Shorty fût nommée aux Grammy) et aujourd’hui peintre reconnu, Lurie est d’une richesse artistique à priori infinie.

Malheureusement, il y a deux ombres au tableau qui, du jour au lendemain, ont bouleversé son quotidien, le contraignant à une vie retirée loin des projecteurs. La première c’est la maladie de Lyme qui le toucha dans les années 90. Cela mit brutalement fin à sa carrière musicale et l’isola de la sphère artistique au sein de laquelle il évoluait. La deuxième porte le nom de John Perry, artiste et longtemps meilleur ami de Lurie. Cette relation a apparemment volé en éclats après que John Lurie ait quitté prématurément le tournage d’un film réalisé par John Perry, laissant celui-ci avec une dette de 6000$. Depuis lors, John Lurie a déménagé à plusieurs reprises et fit plusieurs fois état d’un comportement abusif de la part de John Perry, le décrivant comme un harceleur moral et menaçant, mettant sa vie en danger. Cette affaire a atteint son paroxysme en 2010 avec « Sleeping with weapons », un article relatant cette histoire publiée par The New Yorker, article fortement décrié par Lurie lui-même, et qui poussa également John Perry à opérer une grève de la faim pour protester contre le portrait fait de lui. Impossible de dire qu’elle est la véracité de cet article mais l’histoire est hallucinante, si tant est qu’elle soit vraie. Aujourd’hui encore, on ne sait toujours pas vraiment qui est exactement coupable de quoi. Mais pour citer un certain Marvin Pontiac sur The Asylum Tapes : « I’m not crazy ».

Venons en maintenant à Marvin Pontiac qui n’est autre que l’alter ego créé par John Lurie en 1999 pour un premier et unique album jusqu’à lors : The Legendary Marvin Pontiac: Greatest Hits. Il fut salué par les critiques et sonna la fin de la carrière musicale de John Lurie.

Marvin Pontiac serait né d’un père malien et d’une mère juive en 1932. Il décède écrasé par un bus en 1977. Le père abandonne le fils à l’âge de deux ans et quand la mère est internée en 1936, le père quitte les États-Unis avec le fils pour le ramener à Bamako où il est élevé jusqu’à ses 15 ans. C’est à cet âge là que Marvin déménage à Chicago pour jouer le blues. Accusé par un certain Little Walter de plagiat, l’affaire se règle à coups-de-poing à la sortie d’un club et pousse le jeune Marvin à s’exiler au Texas où il devient assistant plombier. L’histoire devient ensuite un peu plus floue. On parle d’un éventuel braquage de banque. Il connaîtra malgré tout quelques succès musicaux. La rumeur dit que la musique de Marvin Pontiac est la seule musique qu’écoutait Jackson Pollock pour peindre. En 1970, Marvin Pontiac se met à croire qu’il fut enlevé par des extraterrestres et que sa mère connut probablement le même type d’expérience avant d’être internée. Il abandonne alors la musique et se consacre pleinement à tout mettre en œuvre pour contacter ces dits extraterrestres. Il est finalement arrêté faisant du vélo nu dans la rue. Il sombre ensuite doucement dans la folie jusqu’à sa mort en 1977.  Marvin aurait apparemment séjourné à l’Esmeralda Mentale State Institution où lui fût offert par un généreux donateur un enregistreur 4 pistes. C’est avec cet enregistreur 4 pistes que The Asylum Tapes aurait été enregistré.

On remercie donc la bonne âme qui a fait don de cet enregistreur 4 pistes à ce cher Marvin. Sur ce disque Tom Waits n’est pas très loin, tout comme Captain Beefheart ou encore les racines africaines de Marvin toujours très présentes. L’influence de John Lurie est certaine. Pontiac et Lurie ont très certainement dû se rencontrer, que ce soit dans un vaisseau extraterrestre ou dans un asile. Je les imagine tout à fait taper le bœuf, à défaut de la vache, Marvin chantant qu’il n’a pas de vache alors peut-être avait-il un boeuf. La biographie du bonhomme ne ment pas. Le blues est bel et bien là, dissonant et absurde. Un peu comme les peintures de John Lurie. On a du banjo, de la guitare, de l’harmonica, cette voix de conteur reconnaissable entre mille et une bonne dose de folie. L’univers est coloré, drôle mais non dénué de mélancolie. A croire que John Lurie est plus Marvin Pontiac qu’il ne le croit. Ou inversement. A l’heure où les outsiders sont de plus en plus mis en lumière, le retour de Marvin Pontiac arrive à point nommé. Sa folie et son talent, son sens de l’humour bien particulier, qui n’est pas sans rappeler celui de John Lurie, paraissent aussi authentiques que possible. Ce disque est d’ailleurs lâché sur la toile sans aucune communication au préalable. Il existe de lui même et sans artifices mercantiles. Il n’y a que Marvin Pontiac, son histoire et sa musique. John Lurie a toujours laissé entendre qu’il ne savait pas chanter mais Marvin Pontiac est la preuve du contraire. C’est d’ailleurs la raison d’être de Marvin Pontiac, il est la voix de John Lurie. Une identité autre pour exploiter son organe vocal plus librement. Enfin ça c’est ce que dit Lurie. Marvin Pontiac n’est peut-être pas du même avis. Mais Marvin Pontiac est mort. Et les deux sont très forts pour raconter des histoires. On en perdrait presque son latin. Le plaisir derrière la conception de ce disque est palpable. Ce plaisir est contagieux. On se régale et on espère que d’autres enregistreurs 4 pistes ont visité ces lieux où l’on trouve quelques grains de folie qui génèrent des forêts de talent.

Si John Lurie a bel et bien démystifié la chose en avouant dans un podcast pour Vice qu’il est Marvin Pontiac, Marvin Pontiac n’a jamais eu l’occasion de reconnaître publiquement qu’il est John Lurie. Mais les connivences entres leurs univers sont indéniables. Quel incroyable artiste que ce John Lurie, quel incroyable personnage que ce Marvin Pontiac et quelle joie de constater qu’à 65 ans, monsieur Lurie n’a rien perdu de sa superbe, bien au contraire. Jean-Michel Basquiat, dont John Lurie a également croisé la route, a dit un jour : « Je ne suis pas réel, je suis une légende. » C’est un peu l’impression que laissent John Lurie ou Marvin Pontiac, des légendes discrètes, mais des légendes tout de même. Pour conclure et prendre la complète mesure de ce disque, je laisse la parole au respecté Charles Dickens s’exprimant sur ce disque, cité par John Lurie sur son fil tweeter : « It isn’t the best of times, but this is an amazing record. »

Jocelyn H.