MAKOTO KAWABATA – RICHARD PINHAS – YOSHIDA TATSUYA :: Trax

Il y a quelque chose de magique dans la pratique de l’improvisation. Un truc qu’on ne saurait jamais vraiment définir ou décrire avec certitude et précision. Ça flotte dans l’air, ça se pose sur les instruments, sur les lampes des amplis et les peaux de batterie. Ça pique la nuque et ça donne le tournis. Parfois, ça endort aussi. Tu peux foutre n’importe quel artiste incroyable dans une pièce de 10 mètres carré : si ce dernier est mal luné ou peu inspiré, il n’en sortira rien de bien intéressant.

Publier une nouvelle collaboration entre Kawabata Makoto (Acid Mothers Temple), Richard Pinhas (Heldon) et Tatsuya Yoshida (Ruins) était un pari à la fois risqué et pondéré pour Bam Balam Records. En effet, après autant d’années passées sur les routes du monde entier ou dans le confort feutré de studios d’enregistrement, qu’ont encore à raconter des musiciens aussi accomplis, demi-dieux de la musique d’avant-garde ? A la limite, on s’en fout. Les disques se vendront de toute façon sur le nom de ses augustes auteurs. Ce qui est néanmoins frappant, à l’écoute de cette énième collaboration, c’est la subtile violence qui prend lentement possession de tes enceintes à mesure que le diamant creuse les noirs sillons. Sur ces morceaux, Pinhas fait ressortir une haine des tréfonds de son âme, un sentiment auquel l’on n’avait plus été confronté depuis l’Interface d’Heldon et ses relents black métal avant-gardiste (1977, tout de même). Quant à Makoto, sa note d’intention est on ne peut plus claire : ce n’est plus de la guitare dont il joue, mais de la « war guitar ». Les deux amis opposent ainsi deux sons, deux pratiques d’un instrument dans l’harmonieux amour de la sauvagerie originelle, celle qui te pousse à prendre ta pelle pour en sortir autant de larsens et d’attaques noise que de notes dissonantes. En comparaison, Yoshida paraît presque timide, tout affairé qu’il est à déconstruire ce groove jazzy primal qui lui sied pourtant à merveille.

Dès lors, ce déséquilibre d’interprétation offre à entendre de beaux moments de grâce accidentelle, tel ces divagations psychédéliques dignes d’un Rallizes Dénudés apaisé sur Trax 3 (une vraie putain de chevauchée fantastique), ces relents hard blues en trompe-l’œil sur Trax 9B, ces leitmotivs entêtants en contrepoint d’un chaos sourd et rampant sur Trax 12 ou ces errances cosmiques à la limite du coupé-décalé sur Trax 4 et Trax 6. Même si l’on se prend le tout d’un gros bloc, en pleines gencives, la possibilité est laissée à l’auditeur d’apprécier l’un ou l’autre instrument, à sa convenance, par la grâce d’un enregistrement sachant ménager autant de moments denses et intenses qu’aérés (Trax 5). Bon, si c’était à refaire, en revanche, je supprimerais cette pochette terne et sans éclat pour la remplacer par quelque chose de plus flamboyant, sauvage et définitif, à l’image de ces neuf morceaux sans compromis aucun.

Florian