Los Planetas :: Zona Temporalmente Autónoma

Un groupe majeur en Espagne, inconnu par ici, a sorti au printemps dernier l’un des plus beaux disques de l’année. Si vous aimez les guitares saturées qui font pleurer, pas besoin d’être hispanophone pour apprécier.

Situons-nous d’abord sur la carte du tendre de nos penchants musicaux. Un certain rock indépendant, celui des années 90, celui qui fait du bruit sans oublier les mélodies, de Ride à My Bloody Valentine en passant par Teenage Fanclub, les Boo Radleys ou Slowdive. Toute l’écurie Creation Records, en somme. Têtes baissées, cheveux dans les yeux, lacets défaits, pédales d’effets.

Situons-nous maintenant géographiquement. L’Espagne est probablement le seul pays européen où ce rock indépendant qu’on a connu et aimé, et plus particulièrement sa mouvance shoegaze, a su se faire une place à long terme, jusqu’à se fondre dans le paysage musical avec succès, à devenir mainstream, comme on dit, dans le sens non péjoratif du terme : une musique qui parvient à séduire le plus grand nombre sans chercher à le faire. Juan Rodriguez, leader du groupe Los Planetas, s’en étonne encore. « L’indie était la seule culture de résistance dans les années quatre-vingt-dix » déclarait-il à Mondo Sonoro, magazine de musique indépendant, en mars 2017. « Le mouvement s’est organisé en dehors du circuit des multinationales. Il a vécu dans une « zone temporairement autonome » (titre du dernier album : ndlr), avant que le capitalisme ne détecte son existence et ne l’absorbe. C’est arrivé en Angleterre avec les labels Rough Trade, Factory ou Creation. Ce qui est curieux, c’est que l’Espagne est finalement le seul pays au monde dans lequel la scène indie est parvenue à se consolider. Ailleurs, la scène alternative reste marginale, alors qu’en Espagne, elle fait partie du courant dominant. »

Et si l’on s’intéresse un tant soit peu à cette scène indépendante espagnole, Los Planetas apparaissent en effet très vite comme l’une de ses formations les plus influentes. Un peu comme si Diabologum existait encore et côtoyait Radiohead en tête d’affiche des festivals d’été. Oui, ça fait rêver. L’aura de Los Planetas est telle qu’il leur arrive même de diviser, déclenchant les foudres des haters d’un côté, la mauvaise foi aveugle des fans de l’autre. Une routine dont on est plutôt coutumier en France. Dès que le succès d’un héros underground dépasse le seuil de son cercle d’initiés, il faut l’en bannir, le conspuer, le détester. Par principe. Il ou elle a trahi.

Pourtant, comme toujours, seule la musique compte. Et le dernier album de Los Planetas est d’une grande beauté. Il est naturellement fidèle aux règles immuables du shoegaze. Un genre que d’aucuns avaient cru mort et enterré. Il est certes revenu en grâce chez nous, au début des années 2010. Mais ces vertueux Espagnols n’ont jamais cessé d’y creuser, d’en triturer les possibilités, de l’emporter plus loin, en particulier sur le terrain de l’émotion. « Zona Temporalmente Autónoma » en est gorgé. En matière de frissons, les quatre premiers titres atteignent des sommets. À l’issue de « Seguiriya de los 107 faunos », on est déjà lessivé.

Le titre suivant, plus léger, permet de poursuivre sereinement. Cet équilibre entre profondeur et ce qu’il faut de légèreté sera maintenu jusqu’au bout. Entre respect des codes du genre, influences flamenco comme fondues dans des murs de guitares aux effets lacrymaux dévastateurs, et virées pop en forme de respirations.

Si vous aimez ce style de musique, ce disque est probablement l’un des plus beaux que vous entendrez cette année. Que vous compreniez ou non l’Espagnol. Et si c’est le cas, vous pourrez en plus apprécier la dimension politique du disque, qui rêve à haute voix d’une société où l’on n’aurait plus besoin des puissances politiques, militaires et économiques pour exister. Sombrero bas.

Arnaud