Livre-toi :: Rubin Steiner

© Rubin Steiner

En ces temps confinés où l’on pense que l’essentiel est ailleurs, la culture souffre sans avoir vraiment les armes pour lutter.
On ferme les salles de concerts et les musées. Les disquaires et les librairies délivrent, selon certains, des « produits » dispensables à la vie de tous les jours.
Electrophone est évidemment convaincu du contraire et ne peut exister sans musique et sans livres.
On profite de ces instants troublés pour demander à quelques artistes et acteurs de la vie musicale quels rapports ils entretiennent avec la littérature.

Comme Jérôme Didelot d’Orwell, Rubin Steiner est un fidèle d’Electrophone. Lors d’une précédente interview, on discutait avec lui de la nécessité de privilégier la curiosité et l’ouverture d’esprit du spectateur dans l’offre culturelle. Un discours qui résonne aujourd’hui à l’heure confinée où les salles de spectacles sont fermées et que les livestream d’artistes ultra médiatisés pullulent comme de la mauvaise graine.
Au livestream, Rubin Steiner a privilégié la réalisation d’un film où Nicolas Martel lit des extraits de 1984 de George Orwell. Une vidéo que l’on vous conseille vivement de visionner.
L’occasion était trop belle pour lui soumettre le questionnaire Livre-toi.

Votre livre préféré et pourquoi ?

La question qui tue. Je vais tourner autour du pot, je préfère te prévenir tout de suite : ça fait longtemps que je n’ai plus de préférences, du moins en ce qui concerne les livres, les disques, les films. Je ne suis vraiment pas du genre à adhérer à un fan-club, même si je l’ai été quand j’étais plus jeune – je peux t’assurer qu’il ne fallait pas déconner avec Lou Barlow ou Shellac à une époque. Ne pas être “fan” n’empêche pas d’aimer profondément, et pour moi ça évite de s’enfermer. D’ailleurs je me souviens que j’ai arrêté d’avoir des trucs préférés après avoir répondu à une interview du genre “t’emmènerais quoi sur une île déserte”, il y a une dizaine d’années : j’avais trouvé ça complètement absurde, et je m’étais surtout demandé en quoi mes réponses pouvaient intéresser qui que soit. Par contre, je suis assez friand des conseils de lectures de mes amis. Donc tu l’auras compris, je n’ai pas de livre préféré : j’ai 1000 livres préférés. Et dans le lot, il y a ceux de Tom Robbins, de… non, attends, je ne peux pas te faire cette liste, c’est trop difficile. Savais-tu que Joy Sorman allait sortir un nouveau roman ? Julie Bonnie aussi.

Votre auteur préféré et pourquoi ?

Je vais essayer de faire une réponse différente de la première. Quand je découvre un auteur et que j’aime sa littérature, souvent je creuse le sillon. Ça a commencé avec Kerouac et Burroughs au lycée. Il fallait que je lise tous leurs romans, avec la même excitation à écouter tous les albums d’un groupe – d’ailleurs, pour faire encore le parallèle avec la musique, j’ai toujours bien aimé les petits éditeurs, un peu comme j’aime les petits labels. Ces dernières années, j’ai creusé pas mal de bibliographies : par exemple Volodine, Angela Carter, Ursula Le Guin, T.C. Boyle, K.Dick, et d’autres. Emmanuel Bove, Nina Allan et Xabi Molia aussi. Et Ted Chiang, Ken Liu… et bien sûr Houellebecq, Despentes, Tristan Garcia… Bref : je n’ai pas d’auteur préféré. Je les laisse se battre entre eux – mais je ne sais pas si un combat de boxe entre Mo Yan et Garcia Marquez intéresserait grand monde.

L’écrivain que vous auriez aimé être ?

J’avoue qu’ado je rêvais d’être dans le sac à dos de Kerouac.

Roman, biographie, science-fiction, BD… ? Quel genre préférez-vous ?

J’aime la littérature magique, la littérature de l’imaginaire. La littérature qui serait l’équivalent des disques qu’on aime toi et moi, ceux qui sortent des sentiers battus.

Le premier livre que vous avez acheté ou reçu en cadeau ?

Aucun souvenir du premier livre. Par contre je me souviens que j’avais demandé à ma mère de  m’acheter, au bureau de tabac à côté du collège, le roman du film “Bigfoot et les Anderson” (chez J’ai Lu). J’étais en 4ème je crois, et je souffrais à la lecture de Vingt mille lieues sous les mers que le prof de français nous avait demandé de lire. J’avais probablement vu le film “Bigfoot…” et j’avais envie de voir si un livre pouvait aussi être aussi divertissant qu’un film. J’avais adoré ce roman. Sinon j’ai eu une grosse période Fantômette à l’école primaire. J’en ai lu plein. Le Club des 5 aussi.

Vous est-il déjà arrivé qu’un livre provoque chez vous l’envie de composer une musique ou d’écrire un texte ?

Oui. Mon album “Vive l’électricité de la pensée humaine” de 2016 a été fait sous la triple influence des romans de Philip K.Dick, Ursula Le Guin et Alain Damasio. Et j’ai fait mon dernier album en lisant la trilogie de Liu Cixin, mais je ne crois pas que ça m’ait donné envie de faire de la musique. En revanche, un roman met forcément dans un certain état d’esprit. Et ces trois-là tout particulièrement.

Sinon j’ai eu l’occasion de faire des concerts-lectures avec Joy Sorman, sur des extraits de ses romans ‘La Peau de l’Ours’ et ‘Science de la vie’, ainsi qu’un texte inédit, ‘Fou comme un lapin’, qu’elle a écrit pendant qu’elle travaillait sur son nouveau roman ‘A la folie’, qui sortira chez Flammarion le 3 février prochain.

Et puis il y a aussi 1984 d’Orwell, dont j’ai fait un film (et la musique), avec Nicolas Martel à la lecture. C’est visible sur youtube, je vous laisse chercher.

Quant à l’écriture, c’est mon jardin secret. Peut-être qu’un jour je ferai lire mes nouvelles à des éditeurs. On verra. Ça ne sert à rien de se presser dans la vie. Henri-Pierre Roché a publié Jules et Jim, son premier roman, à l’âge de 74 ans. C’est inspirant non ?

Quel est votre environnement idéal pour lire ?

Le soir au lit avant de dormir, et sinon le matin dans le canapé, ou l’après-midi dans le canapé aussi, quand je n’ai rien d’autre à faire. Le train marche aussi, mais ça fait tellement longtemps que je n’ai pas pris le train. Tu crois que ma réponse va intéresser quelqu’un ?

Quel livre pourriez-vous offrir à chaque fois et pourquoi ?

Je ne suis pas très cadeau moi… par contre ma femme oui. Par exemple, elle a longtemps offert à ses amies (et amis) “Even cowgirls get the blues” de Tom Robbins. Et quand elle adore un livre, elle veut l’offrir à tout le monde. Je suis assez d’accord avec elle pour Robbins, je pourrais offrir tous ses romans à n’importe qui. Mais si je devais offrir un seul roman (mais pas à n’importe qui), alors ce serait ‘Les Saisons’ de Pons. Un roman extraordinaire, vraiment. Et impossible à raconter, comme il se doit des chefs d’œuvres.

© Rubin Steiner

Quel livre offririez-vous à votre pire ennemi et pourquoi  ?

Ce matin j’ai relu ‘La Littérature contre Jean-Marie Le Pen’ de Philippe Sollers, un court texte édité en 1998 par POL, et paru à l’origine dans le Monde, quelques mois plus tôt. Ce petit livre était coincé entre deux autres sur une étagère chez moi et je suis retombé dessus par hasard – je l’avais complètement oublié. Sollers parle du roman de Mathieu Lindon “Le Procès de Jean-Marie Le Pen”, l’histoire d’un jeune avocat de gauche, juif et homosexuel qui défend un skinhead décérébré accusé d’avoir tué d’un coup de fusil, en pleine rue, un colleur d’affiche arabe (je résume vite). Le texte est sorti après la finale de la coupe du monde de foot de 98, ce moment où le racisme n’a plus existé pendant quelques jours. Le texte de Sollers est pas mal, et résonne toujours bien avec l’actualité 22 ans après. Je ne sais pas si j’aurais envie d’offrir un livre à mon pire ennemi, mais ta question m’a fait penser à ce petit livre.

Le dernier livre acheté ? Que raconte-il ?

Je fais partie de ces gens qui n’achètent pas un livre à la fois mais cinq ou dix, et qui les empilent sur la table de nuit. En plus je lis depuis toujours plusieurs livres en même temps, donc je ne sais pas quel est le dernier que j’ai acheté (ah si : le Le Tellier). Par contre je peux te dire ce que je lis en ce moment. Les dernières nouvelles de Ted Chiang, toujours un cran au-dessus de Black Mirror. Le dernier Celia Levi, ‘la Tannerie’ (chez Tristram), qui raconte de l’intérieur le fonctionnement, beaucoup moins cool qu’on pourrait imaginer, d’un gros lieu culturel parisien. Le Chevalier inexistant d’Italo Calvino, un texte drôle et flamboyant. 300 Millions de Blake Bulter (chez Inculte), pour faire des cauchemars. Boussole de Mathias Enard, les souvenirs orientaux amoureux plein de formidable et érudites digressions d’un musicologue viennois. Des pavés comme Jérusalem d’Alan Moore, L’Infinie comédie de David Foster Wallace ou Marelle de Julio Cortàzar. Et aussi trois romans d’Angela Carter, trois autres de Richard Powers, quatre de Volodine et autant de Pynchon… pour certains, ça fait des années qu’ils sont sur ma table de nuit, alors qu’entre-temps j’en ai terminé beaucoup d’autres. Les romans, j’aime les lire comme on regarde aujourd’hui des séries, par épisode, selon l’humeur. J’ai toujours fait comme ça. Jerusalem, Boussole, l’Infinie Comédie ou Marelle, par exemple, je les reprends quand l’envie me vient, pour en lire un ou deux chapitres, avancer lentement. Ça me va bien cette façon de faire. Et ces romans s’y prêtent.

Propos recueillis par Damien

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