TESHIGAWARA, MERZBOW et KEIJI HAINO à la BAM de Metz

Je ne savais pas quoi attendre de ce Transparent Monster de Teshigawara suite à sa réinterprétation en demi-teinte du Tristan & Isolde de Wagner vue à l’Arsenal une semaine plus tôt (le montage musical d’une heure était clairement fait à la truelle, avec saturation d’enceintes histoire d’en rajouter une couche dans l’approximation ; le m’en-foutisme japonais ne cessera jamais de m’émerveiller). Dans cette nouvelle pièce, trois danseurs mettent leur corps à rude épreuve. Muscles tendus et saccades post-mortem. Le minimalisme de la chorégraphie est sublimé ici par l’utilisation ingénieuse d’une musique aux contours concassés, collage sonore déclenchant pulsions sexuelles et rythmiques. Cette dernière tranche avec les sentiments apaisants conviés par le travail sur les lumières, tout en rondeurs et fondus au blanc. Les trois protagonistes s’affrontent sans vraiment se confronter, se fuient plus qu’ils ne se cherchent dans une chorégraphie faisant cohabiter la fureur des corps en fusion (je suis encore hanté par cette ouverture où l’on ne distingue que le dos du premier danseur, habité par un monstre difforme tapi sous sa peau) et l’inhibition des sentiments (perçue dans des regards presque perdus). Vingt minutes suffisent pour te faire perdre la notion du temps.

La noise est le dernier genre punk. Toutes les autres musiques de traverse ont perdu leur âme, s’embourgeoisant dans un confort où le prix du matériel a plus de valeur que les idéaux dont elles se feraient le véhicule. Tout est noise, et la noise est tout. Si je me tape plusieurs fois la tête contre le comptoir de mon magasin, de rage ou de dépit, c’est de la putain de noise. Ca ne signifiera pas forcément que je sois un artiste dans l’âme, sauf si je répète ce bruit à l’envie et que j’en fais une oeuvre.
Keiji Haino, Masami Akita (Merzbow) et Balasz Pandi ne sont pas nés d’hier. Chacun à leur façon, ce sont des piliers de la musique noise mondiale. Des types dont tu ne peux pas remettre la crédibilité ou l’apport artistique en question. Mais ce sont aussi des musiciens qui vieillissent et qui n’ont vraisemblablement plus la force de réinventer leur art. Cumulant à eux trois pas loin de 800 disques sortis, tous formats confondus, les trois compères m’ont offert un concert sans surprise. Entre les pédales combinées de Merzbow et Haino (qui reproduit avec malice les saccades vues quelques minutes auparavant dans Transparent Monster) et la batterie divagante de Pandi, le dialogue se fait sourd. C’est à peine si les trois « amis » se regardent ou s’écoutent. Certes, ils n’ont pas besoin de cela pour me plonger tête la première dans un magma de dissonances et de distorsions. L’absorption est immédiate, mon cul reste collé à mon siège. Mais la routine s’installe aussi vite. Alors, lorsque le petit Kenji agrippe sa guitare, il fait voler en éclat le plafond de verre et déchire le voile bruitiste avec une force s’en retrouvant décuplée. On assiste clairement là au plus beau moment de ce concert qui tournera malheureusement plus souvent à vide qu’à plein, et cela malgré les efforts répétés du Japonais bondissant pour insuffler un semblant de chaos véritable dans ces entrelacs électro-acoustiques convenus (on peut dire ce que l’on veut, ses hululements déchirants et son jeu de guitare nerveux restent de toute beauté). Pas loin de 90 minutes de performance, c’est à la fois peu et beaucoup. Ca m’a surtout donné l’occasion de réfléchir à ce que j’entendais et me rassurer quelque part dans mes convictions. Oui, mes potes sont peut-être pas aussi connus, mais ils ont tout autant de talent que ces trois musiciens. Quand je regarde le travail accompli et la passion mise en jeu par Michel Henritzi, les Dustbreeders, Mesa Of The Lost Women, Joseph Szymkowiak, Eric Duriez et Julien Louvet, William Nurdin, Pavel Viry, Angelo Mangini et Kevin Muhlen ou bien encore Gregory Angström, j’éprouve un fort sentiment d’injustice doublé d’une fierté sans égale. Même s’ils s’en branlent royal et que c’est bien la dernière chose après laquelle ils courent, je me dis qu’ils mériteraient quand même un peu de cette reconnaissance dont font preuve les institutions à l’égard de ceux qui ont compté dans l’Histoire de la Musique.

(merci à Géraldine Celli, Pauline Husser, Patrick Perrin et Narumi de Tristesse Contemporaine)

Florian

1 comment for “TESHIGAWARA, MERZBOW et KEIJI HAINO à la BAM de Metz

  1. michel h.
    mars 2, 2018 at 5:31

    merci florian pour tes mots encourageants.
    ce concert de légendes ne fut pas légendaire, comme tu le fais justement remarqué peut-être que l’age avancé de keiji haino et masami akita n’est pas sans effet sur leur performance, ou peut-être une lassitude de se réinventer à chaque concert. tous les trois semblaient absents, sans passion. haino n’est jamais aussi magique que lorsqu’il joue seul.

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