avril 30, 2021

Les Coronados :: Dinintel et Tonuvital 1982 -1990

Par Ground Control To Major Tom

©  Pascal Pierrou

En 1990, Les Coronados se séparent dans l’ indifférence générale. Un sentiment de gâchis colle alors aux boots du groupe parisien, qui incarne l’essence même du rock&roll sauvage et speedé. À coté d’eux,  les Mano Negra sont des fumeurs de chicha.

Les Coronados portent des vestes de costard et des futals noirs, ont de bonnes tronches et les guitares qui vont avec. Leur premier concert en dehors de Paris, ils le donnent à Angers, invités par les frères Sourice – pas encore Thugs-  qui les pressent de trouver un nom. Dès 1981, ils jouent dans tout ce que la capitale compte de squats au coté de formations comme les Electrodes où Oberkampf. Ils sont rapidement  plébiscités par les anglais psychobilly The Sting-Rays ou par l’ex-New York Dolls : Johnny Thunders. En ces début 80’s  rares étaient les groupes garage- punk chantant en français qui rivalisaient avec les anglo-saxons.

©  Pascal Pierrou

La compilation Dinintel et Tonuvital 1982-1990 revient sur les débuts sonores du groupe. On y retrouve les deux premiers EP ainsi que des enregistrements glanés sur diverses compilations et en bonus trois titres datant de 1990 et uniquement sortis sur la réédition CD de 1997. Le son est à la hauteur du mythe. Garage à fond les ballons, amphétamines en apéro et houblon au dessert. Car en 1982, leur premier EP Rien (Dont je n’ai besoin) n’a pas d’équivalent en France: « C’était la vision du groupe de l’époque ! Ce 45t, on l’a fait nous-mêmes, dans notre local. On avait loué du matériel pour l’enregistrer. On était que tous les quatre. On s’est débrouillé tout seul et c’est un des premiers 45t autoproduit qui soit sorti à l’époque » confiait le bassiste au site Buzz On Web. La réverbération naturelle du local pousse les instruments à donf, la voix s’arrache en français. Leurs trois compositions font concurrence à la reprise Free Again d’Alex Chilton. Les Coronados ne trichent pas et font écho à Billy Childish et ses Milkshakes. C’est aussi le moment ou Dilip Magnifique, ex batteur des Spoons, rejoint Bernard Lepesant (chant et guitare), Dominique Especel (chœurs et guitare) et Yves Calvez (basse). Les quatre musiciens travaillent tous et doivent souvent enchainer le boulot au lendemain de concerts. Calvez confie au webzine Fanfare : « Le fait de bosser à coté nous rendait complètement libre de nos choix. J’ai vu des groupes avec lesquels on tournait à l’époque, et qui jouaient pour vivre ; on avait l’impression qu’ils partaient à l’usine. On a voulu éviter ça à tout prix. »

Rapidement un second EP Voix blanches et idées noires sort sur le label Shin Produc et conserve la hargne et l’urgence du premier EP. Enregistrés aux studios WW, les trois originaux et la reprise de Captain Beefheart Zig-Zag Wanderer envoient le bois.

Claire, manageuse et copine du guitariste Dominique Especel,  les fait jouer sur toutes les scènes possibles et inimaginables de France aux cotés des Dogs, Soucoupes Violentes, Hot Pants où Camera Silens. La liste est sans fin. Ils apparaissent sur la compilation Snapshot(s), supervisée par Chris Wilson, guitariste des Barracudas et ex-Flamin’ Groovies,  qui regroupe  la scène française néo-sixties  avec Gamine, Snipers, Rythmeurs et Les Calamités entre autre. Revanche enregistré pour l’occasion ne figure toutefois pas sur Dinintel et Tonuvital.

Mais on y  retrouve d’autres titres plus rares. Comme cette reprise bien sauvage des Sonics Shot Down issue d’une cassette compilation parue chez V.I.S.A et une version caverneuse du You Better Get In Line de The Contours, tirée d’une cassette 30 Tubes Pour L’Eté chez Gargamel, qui magnifie la basse ultraspeed et bondissante de Calvez.

Petite Chérie, une compo originale qui aurait pu être composée par les Dogs en 1977 côtoie les reprises des Chiffons Nobody know What Going On et des Kinks You’re looking Fine. Cette dernière, mise en boîte en même temps que leur premier album N’Importe Quoi (1984) sort  en 1985. Autant les compos sont juste superbes, autant le groupe s’éloigne du son originel. Certains leur reprocheront une approche moins crade donc moins garage : « On l’a fait dans un studio à Clamart qui n’existe plus, avec Didier Lemarchand comme ingénieur du son. On a été plutôt content de l’album et il n’est pas trop daté je trouve. Mais en 1985, à la fin d’une tournée, Dominique Especel est parti ! On ne sait toujours pas pourquoi et sa femme, notre manageuse, est partie avec lui. Ça a été dramatique : on était trois branleurs et on s’est retrouvé comme les branleurs des autres groupes. On a dû se débrouiller tout seul. Personne ne donnait cher de notre peau, tout le monde pensait qu’on allait se casser la gueule, mais on a tenu. On a continué et beaucoup tourner en France, on est même allé en Espagne » dixit Calvez.

C’est toujours du coté des reprises, comme celles des Spirit et d’Eddy Grant, qui si elles ne perdent rien dans la rapidité d’interprétation, le son gagne en clarté. Mais surtout ces covers sont bigrement efficaces, tant le groupe se les approprie sans en perdre l’âme.

Les Coronados ont bien tenté de remplacer leur guitariste parti: « On a presque essayé quelqu’un, c’était Stéphane des Soucoupes Violentes, qui était en rupture de son groupe à l’époque et que l’on aimait bien humainement. Il est venu à une répétition, on n’a même pas joué, juste discuté, et on s’est dit que cela ne le faisait pas. » En 1989 sort enfin leur second album Un Lustre chez Musidisc, composé entre 1986 et 1988,  il est considéré comme l’apogée du groupe tant au niveau de l’écriture que du son. Bien accueilli par la presse, adoubé par Etienne Daho,  le disque se plante. Sans doute ne correspond-t-il plus aux goûts de la jeunesse en 1989. « Après Un Lustre, on a enregistré trois titres supplémentaires dans les studios Pathé Marconi. Et je les ai pris sous le bras pour faire le tour des maisons de disques, mais, alors que quelques temps avant, tout le monde voulait nous faire enregistrer un album, les maisons de disques étaient beaucoup plus frileuses, elles refusaient de se projeter en se basant sur quelques titres et nous disaient « on préférerait entendre tout l’album avant de nous prononcer. » Les responsables de labels commençaient déjà à avoir des oreilles en carton. »

On retrouve ces trois titres sur la compilation, des chansons  mélancoliques et lentes  gavées de réverbération quasi gothiques. Sont-ils en avance ou dépassés, toujours est-il que Les Coronados décident d’arrêter. Calvez se souvient : « On a jeté l’éponge ! En gros, je n’en pouvais plus : je portais tout à bout de bras. Les autres étaient redevenus les feignants qu’ils avaient toujours été. Je devais chercher les concerts, démarcher… Heureusement sur les deux dernières années du groupe on a eu Gérard Biot, qui manageait aussi La Souris Déglinguée, qui s’est occupé de nous. On a arrêté d’un commun accord ! Je tiens à préciser, et c’est très important, que nous sommes toujours des potes. »

Doté  d’un mastering digne de ce nom qui honore le low-fi, Dinintel et Tonuvital 1982-1990 est de loin le meilleur titre d’album de 2021. Qui me fait penser à renouveler mon ordonnance.

Mathieu M

Les interventions d’Yves Calvez sont toutes issues d’interviews réalisées en 2019 par les  webzines Fanfare et BuzzOnWeb