Le Très Jazz Club :: Isao Suzuki Quartet & Fukumura Hiroshi Quintet

Il n’y a pas 36 façons de le dire : si ta religion est la galette noire, l’Archipel nippon sera ton temple. Oublie l’arrogante Perfide Albion (non mais quelle idée de coller des stickers de prix directement sur les pochettes…) et la surestimée Amérique du Nord (des disques chers dans des états de merde ? Mais oui, pourquoi pas !), car c’est dans le pays de la Bulle Économique que les choses se passent. Depuis longtemps.

Eldorado du digger, le Japon fascine les collectionneurs du monde entier pour plusieurs raisons. Les pressages y sont bien entendu de qualité, réalisés avec une attention toute particulière pour la confection sonore, permettant ainsi un rendu audio optimal. Les sorties sont toujours agrémentées d’inserts informatifs ou de bonus exclusifs (pour le format CD, afin d’inciter les Japonais à acheter le pressage domestique plutôt que l’étranger). Quant à la passion, elle est présente à chaque coin de rue, débordant littéralement des innombrables live houses, s’affichant dans les bacs des disquaires et sur les murs de la ville, éclairant les visages d’un sourire contagieux qui en dit long sur son pouvoir universel. Bref, la musique est vivante partout au Japon, aussi indispensable et importante que la politesse et la cuisine.

Retour en arrière.

Dès le milieu des années 90, à une époque où le vinyle devenait un objet du passé, fabriqué à l’usage unique des fans (ces tarés monomaniaques) dans le seul but de compléter des collections obsolètes en devenir ou de décorer des chambres d’éternels adolescents (je me rappelle encore de ces sections dédiées au format dans les magazines de hard rock ; ça fleurait bon le mépris et l’anecdotisme), dès le milieu des années 90, donc, les Japonais se mirent en tête de racheter les stocks de ces disques que les Occidentaux, galvanisés par le discours si bien huilé de l’Industrie du Phonogramme, revendaient à tour de bras pour une bouchée de pain. Comme on a du les prendre pour des idiots ! La vanité en bandoulière, si fiers d’être persuadés de faire une bonne affaire, nous n’avons rien vu venir. Et un peu plus de dix ans plus tard, quand nous avons enfin ouverts les yeux, nous sortant d’un cauchemar consumériste cotonneux, nous nous sommes rendus compte de notre terrible erreur.

Trop.

Tard.

Il faut le voir pour le croire. Il faut prendre son billet d’avion et y aller, au Japon. Il faut se laisser guider par les escalators du Beam de Shibuya qui t’amènent directement chez RecoFan, l’un des plus grands disquaires indépendants du pays. Il faut être attiré, tel un lapin par les phares d’une bagnole en rase campagne, par cette enseigne rouge et noire présentant un patronyme en forme de profession de foi : Disk Union. Il faut lever la tête et chercher les caractères romanisés « LP » sur les multiples panneaux qui ornent la ville qui ne dort (vraiment) jamais. Il faut. Et encore, je ne te parle même pas d’Osaka…
Il faut le voir pour le croire, et je pense que je ne suis pas le seul à l’avoir constaté ou l’exploiter à des fins personnelles et commerciales. Si un jour tu t’y rends, il y a des chances pour que tu croises Manu et Paulo de Superfly ou bien encore Spencer de Death Waltz au détour d’un bac.

Rien d’étonnant, alors, à ce que Fuzati (du Klub Des Loosers) et Elvin Pagiras (directeur de Modulor) aient tourné de concert leurs yeux, leurs doigts et leurs oreilles vers l’Archipel via leur nouveau projet discographique, Le Très Jazz Club. Ayant probablement conclu un deal lucratif avec Three Blind Mice (mythique label au nom en forme de clin d’oeil à Art Blakey, fondé par le vénérable Takeshi Fujii) autour d’un repas alcoolisé dans un izakaya d’Harajuku, le duo s’est mis en tête d’exhumer les trésors cachés de la meilleure maison de jazz japonais. Rien que ça. Il aurait d’ailleurs eu tort de s’en priver et fait bien de rattraper son retard, d’autres labels l’ayant déjà précédé dans cette entreprise de réhabilitation (Think! et Impex en tête, sans compter le Project Re:Vinyl qui tartine très large, de Victor à Columbia). Ainsi, après avoir remis au goût du jour le glacial Mine du Mine Kosuke Quintet et surtout le fabuleux Green Caterpillar du Masaru Imada Trio, LTJC lâche en ce début d’année deux nouvelles rééditions essentielles à la compréhension d’une musique qui fait battre le coeur d’un pays tout entier.

Loin de moi l’idée d’essayer de définir ce qu’est le jazz japonais ou de te conter l’histoire de l’Orang-Utan du Isao Suzuki Quartet et du Morning Flight du Fukumura Hiroshi Quintet. Je dois t’avouer mon ignorance crasse en la matière. Mais c’est bien là tout l’intérêt de ce type d’entreprise : l’apprentissage, la découverte, l’enrichissement de la connaissance. Au Japon, on ne déconne pas avec le jazz. C’est le pays où l’on compte le plus d’amateurs au mètre carré. Bon sang, c’est la patrie des Jazz Kissa, ces fabuleux et minuscules bars animés par d’authentiques fanatiques d’alcool et de musique, dont les collections de bouteilles comme de rondelles font tourner les têtes des amateurs éclairés du monde entier (demande voir à Jérôme Schmidt, le spécialiste français, ce qu’il en pense). N’ayant pas la prétention de m’improviser E. Taylor Atkins (érudit américain du sujet qui nous intéresse ici), je souhaiterais simplement affirmer une chose : le jazz japonais ne ressemble à aucun autre. Ou bien si. Il sait adroitement mimer son « adversaire » occidental tout en le faisant subtilement dévier d’un chemin apparemment tout tracé, par le biais d’une improvisation contagieuse, d’un break inattendu ou d’une psalmodie psychédélique.

Fuzati et Pagiras, dans leurs choix artistiques, visent très juste. Avec son « Where Are You Going » chanté par la souriante Mari Nakamoto (dans un anglais presque parfait), faisant suite à un « Blue Road » furieusement swing en ouverture, l’Orang-Utan d’Isao Suzuki surprend. Groove langoureux, mélancolie larvée, dialogue à demi-mots entre tous les instruments : ces beaux partis-pris trouvent leur aboutissement dans cette impressionnante chevauchée éponyme de près d’un quart d’heure en fin de face B. La rondeur de la contrebasse n’étonnera d’ailleurs personne, Isao ayant un temps fait partie, tiens donc !, des Jazz Messengers.
Du côté de Fukumura Hiroshi et son Morning Flight, on sort l’artillerie lourde : compositions personnelles inventives et contemporaines en face A (un morceau-titre qui fait littéralement entrer le soleil), réinterprétations hard bop stellaires et furieuses de classiques occidentaux en face B (écoute seulement cette incroyable version du « Cousin Mary » de John Coltrane, coincée entre le « Winter Song » de John Surman et le « Soldier In The Rain » d’Henry Mancini, puis fonds en larmes de bonheur). Bref, ne cherche pas : d’une façon ou d’une autre, tu te fais moucher en beauté par ces amoureux du son dont la passion transpire de chaque note de trombone, de chaque coup de baguette, de chaque rebond de marteau.

J’ai cru comprendre que Le Très Jazz Club ne sortirait pas que du jazz japonais. Si leurs prochaines releases sont aussi qualitatives que les quatre premières, il y a de fortes chances pour que je suive le duo dans sa quête d’absolu musical, quelle que soit sa provenance.

Florian