Interview Le Syndicat des Scorpions :: « Si tu te mets à calculer les choses, tu peux rapidement devenir un connard, non ? »

Le Syndicat des Scorpions interview

Le Syndicat des Scorpions. C’est sans aucun doute le nom de label le plus classe jamais entendu jusqu’à maintenant. On dirait un blaze d’une société secrète inventée par Hergé pour Tintin au Pays de L’Or Noir ou Le Crabe aux Pinces D’Or. Mais ce n’est pas du tout le cas. Le reporter blog trotter qui se cache derrière Le Syndicat des Scorpions se présente comme un infirmier en psychiatrie côtoyant à longueur de journée des autistes et des déficients mentaux.

Cet infirmier en question s’appelle Nicolas et c’est  le genre d’animal qui décide un beau jour de dépenser ses économies dans l’élaboration de galettes noires. Et comme il n’y avait pas assez de folie chez ce mec, les galettes noires en question ne sont même pas destinées à la publication de sa musique qu’il a un beau jour composé sur un synthé et enregistré sur un magnéto 4 pistes. Ces deux ou trois sous mis de côté sont destinés à des artistes qui ne ressemblent pas vraiment à la Castafiore et dont il tombe éperdument amoureux après seulement quelques écoutes sur un blog ou un soundcloud mal fagoté.

Qui a déjà entendu parler de Nina Harker et Regis Turner ? Personne sauf lui.

Heureusement qu’il y a des passionnés comme lui dépourvus d’oreilles cassées pour nous faire découvrir des nouveaux univers. Et en matière d’univers, Le Syndicat des Scorpions en a déjà un bien marqué. En à peine deux sorties parues coup sur coup, le nouveau label messin se rapproche de ce que peuvent faire les Parisiens de Le Turc Mécanique ou encore Mon Cul c’est du Tofu. Soit des activistes de l’underground qui donnent un coup de pied au derrière de tous les labels qui se disent indépendants. Le Syndicat des Scorpions c’est le genre de label qui marche au coup de foudre et qui ensuite nous pique de son venin sans même que l’on ait le temps de s’en rendre compte.

Piqué au vif par un premier 45t qui se lit en 33t (on vous le dit ce mec est fou), on a donc voulu en savoir un peu plus sur Le Syndicat des Scorpions. Play magnéto, objectif lune.

nina harker le syndicat des scorpionsQui se cache derrière Le Syndicat des Scorpions ? D’où viens-tu ? Que faisais-tu auparavant ?

Salut ! Alors derrière le Syndicat des Scorpions, c’est Nicolas. Je viens au départ d’un petit village de la vallée de la Fensch mais j’ai déménagé sur Metz il n’y a pas si longtemps maintenant. Avant de commencer le label, j’étais et suis toujours infirmier en psychiatrie. Je travaille avec des autistes et des arriérés mentaux, et je leur fais un bisou.

Comment est né Le Syndicat des Scorpions ? Pourquoi ce nom ?

Le label est né en milieu d’année, c’est plutôt très jeune. J’ai eu l’envie de me pousser à faire quelque chose sur la scène parce qu’en déménageant sur Metz depuis un an maintenant, j’ai remarqué que les choses rebougeaient d’une manière affolante en ville en ce qui concerne l’organisation de concerts (cf l’asso Mâche Un Truc, des personnes magnifiques) et/ou les formations musicales. Les gens se sont remotivés à faire énormément de choses d’un point de vue musical et j’ai trouvé ça extraordinaire, alors que la ville était plutôt à l’abandon il y a quelques années. Alors comme je suis absolument nul pour jouer d’un instrument, mais que j’avais un peu de sous de côté, la décision de faire un label était plutôt évidente.

En ce qui concerne le nom du label, c’est une expression qui vient d’un court-métrage de Chris Marker qui s’appelle 2084. Mais au départ, je l’ai simplement honteusement volé à un très bon ami qui utilisait l’expression pour sortir des super mixtapes sur internet.

L’Hypothèse Grise, c’est quoi ?

Là aussi, ça vient du même court-métrage (je crois que je fais une fixette). « L’hypothèse grise, c’est l’hypothèse crise. Une crise dont on ne sort pas … Quand on a besoin de toute son énergie pour se maintenir à flot, il n’en reste guère pour inventer l’avenir … Il y aura peut-être un Syndicat des Scorpions puisqu’on prétend qu’ils survivront à la bombe. » Le film parle beaucoup mieux que moi, mais c’est un truc de syndicaliste que j’ai aimé transposé dans le label et ce que je faisais. C’est une pensée qui anticipe l’avenir grâce au passé et qui ne voit pas les choses évoluer d’une très belle façon. Tu peux le coller à tout et n’importe quoi finalement, puisqu’il y a tellement de résonance avec notre présent.

Peux-tu nous présenter Nina Harker et nous dire pourquoi tu as choisi ce groupe comme première sortie du label ?

Alors Nina Harker, c’est un duo de Nantes, un garçon et une fille. C’est leur premier disque qui est sorti sur le label, c’est une formation plutôt jeune. Je suis tombé sur eux car je devais me rendre à un festival dans le Massif Central en 2014 organisé par les super gens d’Indian Redhead Records. Je n’ai malheureusement pas pu y aller mais j’ai focalisé sur la programmation et Nina Harker jouait là-bas. Ils avaient des morceaux disponibles sur un blog. Quand j’ai décidé de monter le label, j’ai osé leur envoyer un mail et leur proposer le projet. Leur musique a tout de suite résonné avec moi, j’ai trouvé ça tellement beau et tellement singulier. En gros, que des trucs que je recherche continuellement dans la musique.

Ta première sortie est très marquée Synth Pop / New Wave. Est-ce que c’est le style qui va privilégier dans les prochaines sorties du label ?

Je ne sais pas trop si je dirais que Nina Harker est de la synth pop ou de la new wave. Il y a forcément des influences, tu ne peux pas faire sans de nos jours, je pense. Mais justement, la question du style est intéressante. En gros, je n’en veux pas. Je ne veux pas d’étiquettes collées au label, j’adore l’idée que des disquaires puissent galérer à l’idée de trouver un bac pour ranger un disque du Syndicat des Scorpions. C’est vraiment ce que je recherche, aller vers tous les genres possibles, ou du moins, creuser encore et encore mais ne pas me dire que je ne vais pas sortir un disque parce que ça me fait penser à tel ou tel style. Si la musique me parle réellement, c’est le principal, on s’en fout de ce que c’est. Pour les deux zigotos de Nina Harker, ce qu’ils font, c’est du « souvenir kafash ». Va savoir ce que c’est, mais j’en ai tellement rien à foutre, c’est ça qui est génial non ?

La seconde sortie est Régis Turner. Peux-tu nous présenter l’artiste ?

Ouais ! Régis, au départ c’est Hugo, un mec trop sympa qui fait de la musique depuis pas mal de temps. Là aussi, j’aurais vraiment du mal à décrire ce qu’il fait, surtout que Régis Turner est l’un de ses nombreux avatars musicaux (derrière, il y a Overdrive, Avventur, Ce Soir). Mais en gros, je dirais que c’est des synthés et des boîtes à rythme plutôt lofi et ça crée des chansons super belles et très sincères, ça parle souvent d’amour mais pas que. Je crois que les gens aiment bien dire que c’est de la chanson française vu que c’est super à la mode en ce moment mais c’est loin d’être que ça. En tout cas, il vient du Massif Central mais il est basé à Bruxelles depuis quelques années maintenant et il est plutôt nonchalant mais franchement sympathique.

L’album de Régis Turner sort en collaboration avec Indian Redhead et AB Records. Pourquoi ? Et qu’est-ce qui te rapproche de ces deux labels ?

C’est en coproduction car Hugo tient Indian Redhead avec Arthur de Présent Parfait et Antoine de Accou. C’était plutôt normal qu’il ait envie de sortir aussi son disque sur son label et se partager les couts, ça aide vu le prix pour presser des vinyles de nos jours… AB Records, c’est un label basé à Lyon et qui sort aussi des super disques. C’est des copains qui étaient chauds pour nous aider et ça fait vachement plaisir de travailler en collaboration avec des gens aussi cool.

« Si tu te mets à calculer les choses, tu peux rapidement devenir un connard, non ? »

regis-turner-le-syndicat-des-scorpionsComment vas-tu élaborer ton catalogue ? Tu vas marcher aux coups de cœur ? Tu vas attendre que les artistes viennent à toi ?

Comme je te disais avant, oui, fonctionner aux coups de cœur, ça me semble la bonne marche à suivre, ou plutôt aux coups de foudre, je préfère. Si tu te mets à calculer les choses, tu peux rapidement devenir un connard, non ? Je ne pense pas par contre attendre qu’on vienne à moi, car je doute que ça arrive forcément un jour et j’aime bien l’optique d’aller chercher des artistes qui font leur musique dans leur coin sans rien demander à personne et qui ne se doutent pas une seconde de pouvoir sortir un disque sur un label un jour.

Le premier 45t possède une pochette on ne peut plus simple. Est-ce une volonté de te marquer dans le mouvement DIY ? Quel est ton rapport avec l’objet disque vinyle ?

Juste avant de répondre à ta question, en réalité le disque de Nina Harker n’est pas un 45t. C’est un 7 pouces à faire tourner en 33 tours. C’est le pire format pour faire presser un vinyle, apparemment, donc c’est parfait. Mais je me suis rendu compte à un moment que ce n’était pas indiqué sur le disque. Donc je pense que les gens doivent être un peu déstabilisé quand il l’écoute chez eux, maintenant. C’est drôle. Bref… La pochette du disque, c’est la volonté du groupe. Au départ, elle devait être rouge mais le carton rouge, c’est trop cher alors on a eu ce bleu/violet plutôt très beau. C’est tout simplement parce que le groupe pouvait faire la pochette eux même et que du coup, ça réduisait les couts au pressage. Donc mon rapport au vinyle, c’est de le faire faire le moins cher possible, en fait. J’aime bien l’objet, c’est sûr mais je ne suis pas focalisé dessus. J’aimerais bien produire une K7 dans un futur proche. Les CDs, c’est cool en digipack mais ça se raye et se casse plutôt vite, je trouve.

Quelle est l’esthétique défendue par le label ? Quelles sont tes plus fortes influences en matière de maison de disques ?

L’esthétique défendue par le label, je dois pas y avoir réfléchie, je crois… Simplement sortir des disques de musiques que j’adore, très égoïstement et que des groupes puissent défendre aussi en live ces disques, qu’ils tournent etc, ça c’est vraiment cool. Et qu’une sortie en engendre une nouvelle, si possible. Pour les autres labels, j’adore forcément Indian Redhead mais on en a parlé plus haut. À Metz, il y a 213 Records qui fait aussi vraiment des super disques. Ascenseur Emotionnel, c’est un label/maison d’édition qui va dans tous les sens, et c’est génial. J’aime beaucoup aussi JJ Funhouse en Belgique, qui sort de la musique électronique. Les Disques Lexi toujours en Belgique, Catherine fait un boulot extraordinaire. Le Turc Mécanique à Paris, Charles qui le gère m’a beaucoup aidé pour le Syndicat, c’est un mec trop cool. Mon Cul c’est du Tofu, forcément… La République des Granges, avec les gens de Rien Virgule. Waving Hands, qui sortent des très belles K7. SDZ Records, Pouët Schallplaten, Permafrost, Bruit Direct, Idle Press… Il y en a énormément.

Tu es originaire de Metz. Est-ce que l’atmosphère de la ville a de l’importance dans ton travail ? Aurais-tu pu créer ce même label ailleurs ?

Honnêtement, oui j’aurais pu créer le label ailleurs. Metz est une ville super cool et c’est génial que ça bouge à fond en ce moment en ce qui concerne ce qu’on fait. Mais bon, on en fait aussi un peu trop peut-être avec la Grande Triple Alliance et tout ça… Y a plein de gens qui veulent rendre ça super à la mode mais ils ne sont pas à Metz ou à côté, tu sais. Je pense qu’on en a rien à foutre finalement de la géographie. Il se passe des choses cool partout, on n’est pas mieux que les autres dans le Grand Est comme on dit maintenant.

Quel est le futur proche du Syndicat des Scorpions ?

Sortir encore plus de projets trop cool sans forcément me ruiner. Les deux prochaines sorties, c’est un garçon timide qui s’appelle Désir de Mort basé à Besançon, c’est vraiment super et un split de deux projets basés en Suisse. Mais chut.

Event Nina Harker / Régis Turner à La Chaouée 29 Septembre

Propos recueillis par Damien