La Colonie de Vacances

Un jour, j’ai écrit : « Qui n’a jamais assisté à un concert de la Colonie de Vacances a raté sa vie de mélomane ». C’est dire mon parti pris.

Courant 2010, les quatre groupes de noise / math-rock français que sont Pneu, Electric electric, Marvin et Papier Tigre sortent un disque commun intitulé « Hasta la fiesta » (Kythibong, Africantape, Effervescence, Head Records), dans lequel ils enregistrent chacun un titre.

Ils ont alors également l’idée saugrenue d’une tournée commune. Non pas simplement partager le même plateau, mais, véritablement, jouer en même temps ; ensemble ; en simultané ; en quadriphonie. Rien à voir avec les concerts de Pink Floyd dans les années 1960… Ce n’est pas la technique qui amène la quadriphonie, mais les membres des quatre groupes.

A noter que ces quatre groupes ont une existence propre par ailleurs, avec des disques, des EP, des albums, des tournées, leur fanbase,… Et bien qu’ils partagent des particularités et des caractéristiques musicales assez communes (les aspects rock noise et math-rock), ils sont assez différents, ont leur spécificité et leur singularité. Précisons également que même séparément, ces quatre groupes sont très bons. Vraiment.

Le projet de la Colonie de Vacances, c’est donc un peu la création d’une entité hybride qui serait une addition des quatre groupes, mélangée à un méta-groupe avec onze membres.

Le premier concert-expérimentation eut lieu dans cour du château de Tours, en plein air, dans le cadre du festival Rayons Frais, notamment grâce au soutien du programmateur du Temps Machine, Frederic Landier. Une première expérience excitante et exaltante, qui se verra répétée en salles, en plein air, en festivals, en France, à l’étranger…

Les Lorrains se souviennent sans doute de leurs concerts donnés à l’Autre Canal ou à la BAM.

Mais au cas où, voilà le topo : ces quatre groupes, onze musiciens, et des possibilités démultipliées. Quatre groupes, chacun positionné contre l’un des murs d’une salle de concert. Et toi, dans le public, au milieu. Parfois, un seul groupe joue, puis deux, puis les quatre ; à d’autres moments, c’est un duo ; quelquefois, la quadriphonie est présente d’emblée. Tu reconnais certains morceaux : ce sont ceux de Marvin ; ou d’Electric electric ; ou de Pneu ; ou de Papier Tigre. Mais ils sont joués différemment, interprétés différemment. Tu les redécouvres sous le rythme d’un autre batteur, avec les riffs d’un autre guitariste. Et puis il y a des inédits ; des créations made in La Colo.

Et toi, petit quidam du public, tu perds tes repères. Tu ne sais pas trop comment ça marche… vers quel groupe se dirige-t-on ? Où on se positionne ? A-t-on le droit de se déplacer ? On se protège avec des bouchons d’oreilles ou pas ? A cet endroit, près de tel groupe, c’est super… Mais si là-bas avec les autres c’était mieux ? Il faut choisir ; délaisser un son pour en découvrir un autre. Être pris-e en sandwich par deux sons de deux groupes ? Rester en plein milieu et tout se prendre en pleine poire ?

Troublant. Déroutant. Jouissif. Quadri-orgasmique. Multi-orgasmique.

L’expérience d’un concert de la Colonie de Vacances dépend aussi de toi. Comme si tu étais un acteur à part entière. C’est une expérience unique et terriblement subjective.

Alors, bien évidemment, il est délicat de pouvoir garder quelque chose de La Colonie de Vacances, au-delà de cette expérience scénique (et donc unique – quoi que répliquable encore et encore et encore (et encore)).

L’année passée, Arte concerts avait fait une vidéo à 360°. Exceptionnel. Mais…

La Colonie de Vacances a décidé de tenter (malgré l’ersatz futile que peut représenter une telle gageure) d’enregistrer un disque.

En fait, il s’agit d’un objet, hybride : mi-disque, mi-livre. Un disque inséré dans un livre. Un livre qui sert de support au disque. Du son et de l’image. L’ouïe et la vue. Les oreilles et les yeux. Et une bonne dose de mystère… Manque néanmoins le corps. Cruellement. Le corps qui est tellement présent lors des concerts de la Colo.

(J’avoue que je n’ai pas pu m’empêcher de penser à la fabuleuse édition limitée du « My Sister=My Clock » de dEUS…)

L’objet est sorti chez Kythibong (Electric electric, Pneu, Papaye, Deerhoof, Gratuit, Room 204,…) et Murailles Music (Marvin, Papier Tigre, Electric electric, La Terre Tremble,…) d’une part, et Superloto Editions (éditeur indépendant plein d’idées saugrenues et de talent ; responsable de la collection « Limbo », alliant disque et images[1]) d’autre part.

Comment évoquer cet objet, sans réussir à rédiger une chronique à 360°, avec deux portes d’entrée et quatre grilles de lecture différentes ?

L’objet est donc un gros livre carré, format vinyle, couleur beige-papier kraft. Un quadrillage, des carrés, des dessins, des silhouettes avec des yeux qui sortent, tels des couteaux ou des baguettes de batterie ou des joints allumés, des écritures, en blanc, en noir.

Pas de sens de lecture prédéfini. Evidemment. Un choix double. A nouveau, le lecteur-auditeur est placé en position d’acteur et de décideur.

Quatre groupes ; ceux de la Colo. Mais aussi quatre artistes : Quentin Faucompré, Doublebob, Geoffroy Pithon, Marion Jdanoff.

Pas de mode d’emploi. A nous de nous débrouiller. A nous de choisir. On écoute ou on lit ?

Dans quel sens commence-t-on ce livre, qui n’en a pas ?

Deux pochettes dans les deux couvertures : une avec le disque ; l’autre avec un petit texte (explicatif ?). A nouveau, il nous faut choisir ? L’ouïe ou la vue en premier ? On ressent la musique ou on tente de comprendre la démarche ?

A mon grand désespoir, mon esprit analytique prend souvent le dessus… Ce texte, co-écrit par Timo Hateau (artiste multi-tâches, multi-supports, multi-casquettes : photographe, écrivain, plasticien, vidéaste, éditeur,…) et Camille Escoubet (typographe, sérigraphe, éditeur, féru de BD en mode expert et historien de l’art, chef des éditions Super Loto), explique le contexte et la démarche précédent l’élaboration de l’objet.

Les quatre artistes ont ainsi accompagné la Colo sur une de leurs tournées et ont dessiné, écrit, peint, à partir de leurs vécus respectifs. La partie livre de l’objet est donc une sorte de mini-musée à part entière, nous faisant découvrir le travail plastique de ces quatre artistes. L’abord est faussement naïf, enfantin, l’introduction en mode courrier archétypique envoyé depuis une colonie de vacances, qui plante bien le décor : « Nous sommes le groupe Les Illustrateurs. Nous faisons une tournée. Nous faisons des trajets en voiture et nous mangeons. Nous voyageons avec la Colonie de Vacances ».

Quant au disque… encore du mystère et du brouillage de pistes ! Quatre titres. Mais en fait, un unique morceau, joué par quatre groupes différents. Mais il ne s’agit plus de Pneu, Papier Tigre, Marvin et Electric Electric… Mais de quatre nouveaux groupes, dont les membres ont apparemment été tirés au sort parmi les 11 musiciens de la Colonie de Vacances. Qui joue quel titre ? Avec qui ? Mystère… Si on reconnaît, ça et là certaines pattes, certaines manières de jouer, certaines spécificités (notamment dans les voix et les claviers), rien n’est certain.

Et là, au bout d’un moment, mon esprit analytique lâche l’affaire et abandonne… C’est l’émotion, la sensation, le perceptif et le sensible qui prennent le dessus.

Avec un coup de pouce de la technologie : les sillons du vinyle sont gravés de manière parallèle ; ainsi, la lecture des pistes se fait de manière aléatoire. Les Monty Python, Tool ou encore The Shins avaient d’ores et déjà utilisé cette technique.

« Transposer La Colonie de Vacances, spectacle à 360° s’enroulant autour d’un public submergé de toutes parts, sur un quelconque support audio a toujours semblé vain. »

Certes. Mais avec cet objet, la Colo, les quatre artistes plasticiens, les éditeurs et les labels ont réussi à aller plus loin, différemment, et ont réussi à transcender la créativité folle du projet surréaliste initial.

Elissa

[1] Dont « Cramped ! », dédié aux Cramps, avec un livre et un 45tours

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