King Krule :: The Ooz

« C’est un mot que j’ai inventé un soir, qui a un sens très vague. Ça veut dire le roi sans bras ni jambes qui se déplace dans la ville en rampant, le roi prolétaire » dixit Archy Marshall  aka King Krule qui explique l’origine de son nom de scène.  C’est aussi une  référence à King Creole, le fim avec Elvis Presley – un des morceaux d’ouverture a beaucoup influencé sa façon de chanter – et à Kid Creole & The Coconuts – groupe fondé par Kid Creole en 1980 et toujours en activité.

Des premiers émois  à ses seize printemps – le premier EP éponyme et  6 Feet Beneath the Moon, son dernier album – furent qualifiés de Blues Wave – il ne reste en réalité plus grand chose.  The Ooz  c’est  une chape de spleen de dix-neuf titres, tentaculaire et opaque dans la forme, c’est l’insatisfaction d’Achy Marshall des limites qu’établissaient ses précédents assemblages bues, jazz et dubstep, c’est sa volonté de rompre avec des conventions « Midnight 01 (Deeep Seas Diver ». Le thème unificateur est le musicien et son esprit troublé. À 23 ans  – le londonien à la pâleur fantomatique- a, semble-t-‘il, connu une rupture sentimentale et tente d’en expulser  les résidus toxiques.  Ooz (Out of Zone) est l’acronyme d’évacuation d’urgence. Il s’irrite de cet isolement urbain « The Locomotive » (« Je ne suis pas d’humeur mais je dois bouger« , avant de gronder « Dans la mort de la nuit, je hurle« ).

Tel un funambule en convalescence, il prend de la hauteur mais,  tient difficilement en équilibre sur un fil qui relie les émeutes émotionnelles de Billy Bragg « Emergency Blimp » « Vidual« , la verbosité cockney de Mike Skinner, une voix parfois soyeuse « La Lune« , parfois caverneuse « Logos« , posée comme il le faut. Il  cherche en permanence du réconfort auprès de ses pères sprituels (Chet Baker « Lonely Blue » « Sublunary » ), et des éclaireurs free jazz (Ornette Coleman « Biscuit Town« ). En moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire, il retrouve des ressources dans le surprenant « Half Man Half Shark« , redevient fragile dans les très mélancoliques « Cadet Leaps » « Czech One« . Le crooner est toujours là mais, il aborde  un carrefour créatif, émotionnel et personnel qui fait de The Ooz un disque particulièrement sombre, parsemé de motifs lyriques dépressifs.

Celui qui scandait « Easy Easy » sur son premier album a expérimenté les duretés de la vie et semble vouloir tourner une page artistique. On y retrouve bien entendu quelques parenthèses enchantées comme le sublissime  « Dum Surfer » mais l’esprit est  ailleurs, avec comme unique point de ralliement, un  terrain vague qu’il va désormais occuper.

Vous l’aurez compris, Archy Marshall est un surdoué et, The Ooz un monument qui fera date. Rares sont ceux qui peuvent prétendre, à 23 ans, à entrer dans la cour des très grands.

Hervé