John Giorno / The Thurston Moore Band :: Centre Pompidou Metz 23/11/2015

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© Sébastien Grisey

Lundi 23 novembre 2015, le tout-Metz culturel se presse au bar du Centre Pompidou Metz. La soirée est exceptionnelle, immanquable même, deux légendes sont présentes ce soir pour la clôture de l’exposition Warhol Underground : John Giorno et Thurston Moore. Ces deux hommes incarnent à eux seuls plus de 50 ans du mythe New York.

En 1963, John Giorno, jeune poète fréquentant l’underground New Yorkais fut l’acteur principal du tout premier film d’Andy Warhol, Sleep. 321 minutes pendant lesquelles Warhol caresse littéralement de son objectif le corps nu de Giorno endormi sur un lit. Le film fera scandale lors de sa première projection et Giorno entrera sans le savoir dans la légende de la factory dont il restera un habitué. Il fut également proche de William Burroughs et fonda en 1965 « Giorno Poetry System », sorte de label non lucratif qui publiera entre autres une quarantaine d’albums musicaux dont une compilation en 1985, «A diamond hidden in the head of a corpse » sur laquelle on retrouve alors un jeune groupe local déjà très prometteur, Sonic Youth, emmené par un énergumène d’un mètre quatre-vingt-dix-huit âgé de 27 ans, Thurston Moore.

Ce soir à Metz, Giorno, 79 ans, incroyablement fringant au regard de la quantité de drogues et d’alcools, dont il ne se cache pas s’être délecté dans sa folle jeunesse, ouvre le bal par deux poèmes. La poésie est ici récit, il n’est nulle question de quatrains ni de rimes, la forme est celle du souvenir, de l’histoire racontée avec intensité, dans un anglais limpide qui ne nécessite aucune traduction. Le corps est âgé, mais vibre plus que jamais, se tord, s’élance et les yeux de Giorno brillent comme deux étoiles quand il raconte comment Andy Warhol et lui se sont embrassés, en larmes, à l’annonce de l’assassinat de J.F. Kennedy, le 22 novembre 1963, « drinking each others tears » selon ses mots. La mort à nouveau quand il relate la stupeur de Warhol et leur périple dans Manhattan, sous la pluie, alors que l’on vient de leur annoncer le suicide d’un autre phénomène de la Factory : le danseur Fred Herko qui venait de se jeter nu par la fenêtre d’un appartement sur un air de Mozart. Chacun dans la salle est conscient de l’extrême chance qu’il a d’entendre ces mots de la bouche de celui qui les a vécus, dernier témoin d’une époque qui n’existe plus que dans les livres et dont les survivants ont presque tous disparu.

S’en suivra une discussion entre Giorno et Florence Ostende, commissaire de l’exposition « UGO RONDINONE : I LOVE JOHN GIORNO » au Palais de Tokyo. On montre des photos et Giorno raconte, sans se faire prier : « Andy m’a appelé, il venait d’acheter sa première caméra, une Bolex 16mm, et voulais la tester. J’étais à poil en train de faire la vaisselle, on avait fait une fête pas possible la veille, j’avais une sacrée gueule de bois, je lui ai dit de passer». 50 ans de souvenirs se bousculent dans la mémoire de Giorno et l’on se dit qu’on aimerait passer la nuit entière à parler avec lui, mais l’heure tourne et Thurston Moore rejoint la scène de l’auditorium pour terminer la discussion. Les vieux amis se tapent dans le dos, Moore raconte la première fois qu’il a téléphoné au « Giorno Poetry System », Giorno était sorti faire une course, c’est William Burroughs qui a décroché, Moore ne s’en est toujours pas remis.

Quelques bières et une digne première partie plus tard le public se retrouve dans le studio du CPM. Surprise, c’est Giorno qu’on retrouve au centre de la scène, au micro, entouré de Thurston Moore et du groupe.
Cela n’était pas au programme et ce sera le vrai moment de magie de cette soirée. Giorno nous offre son poème le plus récent, dont personne ne croira que le choix soit dû au hasard une semaine après le massacre du bataclan : « God is man made ». Giorno a mis un an et demi à écrire ces 5 minutes d’incantations.
D’abord seul dans un silence d’église puis progressivement rejoint par la guitare bruitiste de Thurston Moore et le reste du groupe emmené par la folle batterie d’un autre ancien de Sonic Youth, la machine Steve Shelley. Giorno quittera la scène, rayonnant, sous les applaudissements chaleureux d’un auditoire qui sait qu’il vient de vivre un moment unique.

Thurston Moore fait partie de cette génération d’artistes New Yorkais qui a eu la chance de côtoyer pour un temps les survivants mythiques des années 60 et qui a su puiser dans leur énergie et leur héritage pour perpétuer et renouveler au travers de sa musique le mythe de New York. La grosse pomme n’est peut-être plus le fruit pourri, sale, dangereux et excitant qu’elle fût à la fin des années 60 et jusqu’au début des années 90 mais sa légende vit toujours Thurston Moore (aujourd’hui expatrié à Londres) en aura fait ce soir-là à nouveau la démonstration. Son rock si particulier, éternel combat entre mélodie et dissonance reste à la fois familier pour qui a longuement écouté Sonic Youth et pourtant toujours renouvelé. Le grand échalas à l’éternelle dégaine d’adolescent a beau avoir troqué ses chemises de bûcheron pour une chemise blanche impeccablement repassée, elle dépasse toujours de son pantalon. La tignasse blonde qui lui barre la moitié du visage quand il s’agite semble éternelle, comme son envie de faire un maximum de bruit avec quelques cordes d’acier et un peu d’électricité. Concert généreux et impeccable, le tout-Metz culturel peut repartir satisfait, ces mots de Thurston Moore en mémoire « nous sommes juste heureux d’être tous ensemble ce soir ».

Texte et photo Sébastien Grisey

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