Jason Molina :: Riding With The Ghost

Le 16 mars 2013, à 39 ans, disparaissait Jason Molina dans de bien tristes circonstances. Rongé par la dépression, tué par l’alcoolisme, Molina aura malgré tout laissé une trace sur cette planète que l’on espère indélébile. Un songwriter hors normes et apprécié de beaucoup.

I want to see where this all starts

Show me any two eyes that don’t believe in the dark

I’d like to see them try to hold back the stars

Jason Molina – It Must Be Raining There Forever

Dans Jason Molina : Riding with the ghost, Erin Osmon nous dépeint ce qu’était la vie du leader de Songs : Ohia et Magnolia Electric Co. Depuis son enfance dans la ville de Lorain (Ohio), trou paumé où il ne fait pas bon rester, jusqu’à ses derniers jours en désintoxication à Indianapolis, en passant par Oberlin, Bloomington, Chicago, Londres et j’en passe. On suit les grands mouvements qui ont construit et détruit Molina.

On le découvre d’abord jeune, passionné d’Histoire, fan de Black Sabbath, profondément lié à son frère Aaron, et fils d’un père aimant et d’une mère alcoolique. Ayant grandi dans un parc à caravanes, au bord d’un lac, Jason Molina développera un lien profond avec la nature environnante. C’est aussi la période à laquelle il commencera à voir des fantômes qui le hanteront toute sa vie durant. Ce sont toutes ces petites choses qui nourriront l’esthétique de sa musique sur le long terme.

Jason finira par quitter son parc à caravanes pour devenir étudiant en arts. Géographiquement parlant tout du moins, il laissera définitivement son passé derrière lui. C’est sur le campus d’Oberlin que Molina se réalisera véritablement en tant que personne et en tant qu’artiste. Si dit « bizarre », parfois excentrique sans être franchement extraverti non plus, de prime abord assez simple mais plus complexe qu’il n’y paraissait, il s’attirera vite les faveurs de bon nombre de personnes qui verront en lui une personne entière, drôle et passionnée.

Everything you hated me for… Honey there was so much more

I just didn’t get busted.

But I’m not looking for an easy way out

This whole life it’s been about

Try and try and try

And try and try and try

To be simple again

Magnolia Electric Co. – Just Be Simple

Il trouvera son premier amour, en la personne d’Anne Grady, s’entourera de nombreux musiciens et finira par devenir un des premiers artistes signé par Secretly Canadian, petit label naissant, qui connaîtra un succès fulgurant et restera à jamais lié à Jason. Sa période sur le campus d’Oberlin révélera beaucoup de choses sur ce qu’était Molina et sur ce qu’il deviendra alors par la suite comme on le découvre au fil de cette biographie. Il est passionné et n’a de cesse d’écrire, de dessiner, de composer. Dès lors et durant toute sa carrière, il sera le premier levé pour travailler. Il restera surproductif et nombre de ses enregistrements dorment aujourd’hui encore dans des placards.

Passionné, il l’est aussi en amour et vit intensément sa relation avec Anne Grady. Si sa relation avec Anne connaîtra des hauts, elle connaîtra aussi quelques bas, mettant brièvement en lumière quelques parts d’ombres du bonhomme. Si leur relation périclitera, on en trouvera des traces dans la musique de Molina bien après encore.  Cet amour intense, il le dédiera bientôt tout entier à celle qui sera la femme de sa vie : Darcie Schoenman devenue Darcie Molina. Elle l’aimera et tentera de le soutenir jusqu’à la fin de sa vie. Ce dont elle ne se doutait pas, c’est que Jason, d’une personne tendre, aimante et drôle, deviendra un être torturé et avalé tout entier par une sombre dépression.

La musique devient rapidement pour lui une affaire de rencontres. C’est pour Jason le début d’une longue liste de collaborations et il n’aura de cesse de produire de la musique avec chaque artiste qu’il rencontrera sur son chemin. Au point, parfois, de blesser ses plus proches musiciens qui se voyaient soudainement abandonnés par celui-ci, partant vers d’autres horizons sans crier gare et les laissant ainsi sur le carreau.

Plus encore, toujours sur le campus d’Oberlin, ce que l’on découvre de Jason Molina ce sont deux choses qui détermineront grandement ce que seront sa vie et sa carrière musicale. Premièrement, c’est son sens bien particulier des relations humaines qui est peut-être le plus révélateur. Jason Molina aimait raconter des histoires et mener les gens en bateau. Molina parlait peu de ses sentiments mais parlait beaucoup. Il racontait tout et n’importe quoi, souvent n’importe quoi, mentant effrontément mais non sans humour. Ce trait de caractère contribuera fortement  à dissimuler la réalité de ses sentiments, de ses émotions et lui permettra de brouiller les pistes quant à sa dépression et l’alcoolisme foudroyant qui en résultera. Pour autant, si ses mensonges ont parfois mené à des situations assez déplaisantes pour ses proches, tous ou presque ont su en faire fie, tant Molina était un être humain qu’il était difficile de ne pas aimer, malgré ses défauts. Cela mènera parfois à des histoires plutôt drôles, comme celle où il se rend en studio pour enregistrer une session, aux frais de son label Secretly Canadian. Molina n’ayant pas apprécié le résultat de sa session, retournera sur place et expliquera au studio que les bureaux de son label ont connu une inondation, détruisant ainsi les bandes de ses enregistrements. Du même coup, il assure que Secretly Canadian payera les frais pour une nouvelle session. C’est seulement quand les studios appelleront Secretly Canadian  que tout le monde découvrira la supercherie. Il n’y a bien entendu jamais eu d‘inondation. Cet instantané illustre parfaitement ce que sera le comportement de Molina tout au long de sa vie.

Enfin, la deuxième chose qui surgit à cette époque et dont Molina ne démordra jamais, c’est sa passion pour le lo-fi. Ses premiers enregistrements sont bien souvent enregistrés dans des toilettes et il se fixera comme règle, et ce jusqu’à la fin (à quelques exceptions près), de jouer live lors des enregistrements et de ne faire qu’une ou deux prises maximum. Jamais de répétitions non plus, ou très peu. Il détestait ça. Au point qu’il en oublie des morceaux tant il en compose. Ainsi, il est facile de trouver plusieurs versions d’un même morceau, les paroles en changeant régulièrement. Cette spontanéité fera naître une alchimie toute particulière lors des futures sessions studios, mais rendra clairement complexe le fait de se produire en live pour ses musiciens. En effet, avec une telle attitude de la part de Molina, il était évidemment compliqué de garder des repères fiables pour éviter les ratages sur scène.

If the blues are you hunter

Then you will come face to face

With that darkness and desolation

And the endless depression

But you are not helpless

And you are not helpless

Try to beat it

Songs: Ohia – Blue Chicago Moon

Dans cette biographie, Erin Osmon met notamment en lumière le processus créatif de Jason. Un régal pour les fans. Mais, ce qui la rend si juste n’est pas la précision et le sens du détail, mais bien la sobriété de sa plume. Erin Osmon prend le contre-pied de Molina dans ses relations avec autrui, elle ne mythifie absolument rien, se refuse à romancer sa vie et se contente de l’essentiel. Point de superflu donc. Cette démarche ne rend que plus brutale la descente aux enfers que connaîtra Jason Molina. Il se dira toujours hanté par des fantômes et trempera même, un peu, dans la sorcellerie. Mais ce qui l’a si brusquement poussé vers le gouffre est difficile à déterminer. On soupçonne éventuellement une bipolarité jamais diagnostiquée, ou diagnostiquée mais cachée par Molina. Si Molina s’ouvrait peu quant à la nature de ses sentiments, ses paroles, elles, restent révélatrices. Nombreux sont les démons qui le torturaient. Dans le déni presque jusqu’à la fin, se refusant à faire face à la réalité, le jour est venu où il n’était plus en mesure de contenir tout ce qui l’habitait. Il s’est réfugié dans l’alcool qu’il consommait en cachette, honteusement, cachant la vérité aux autres ainsi qu’à lui même, et quand ses proches se sont rendus compte de la réalité de la situation, il était déjà trop tard. Si la tête et le cœur semblaient déjà avoir abandonné la partie, c’est le corps qui a lâché en premier, annihilant tout espoir de voir un jour ressurgir la flamme qui animait alors Jason.

Un tweet dévoila la mort de Molina au grand public. C’est Secretly Canadian qui devait se charger d’annoncer la nouvelle mais quelqu’un d’autre s’en est chargé avant, bien maladroitement, malgré des consignes claires sur le sujet. Ce tweet a laissé entendre que Molina était mort dans la plus grande des solitudes, avec pour seul numéro dans son portable celui de sa grand-mère. Le tweet fut repris par la presse, confinant ainsi l’artiste à l’image romantique du solitaire torturé, tristement abandonné et mort tragiquement. Ce que ne disait pas ce tweet c’est que Jason Molina avait horreur des téléphones portables et les perdait régulièrement. Il se contentait généralement de conserver tous ses numéros dans un cahier. Ce que ne disait pas ce tweet c’est ce que nous fait brillamment comprendre Erin Osmon dans Jason Molina : Riding with the ghost, Molina n’était pas et n’a jamais été seul. Il a été incroyablement soutenu et les liens d’amitié qu’il noua tout au long de sa vie furent indéfectibles jusqu’à ses derniers jours. Ses musiciens étaient ses ami(e)s et ses ami(e)s ne l’ont absolument jamais abandonné. Sa mort n’a rien de romantique et ce n’est pas sa condition d’artiste qui l’y a mené, mais bien sa condition d’être humain.

Comme je l’ai déjà laissé entendre précédemment, Jason Molina était surproductif, trop pour que Secretly Canadian puisse publier tous ses enregistrements en temps réel. C’est pourquoi, cette biographie pour le moment uniquement publiée aux Etats-Unis par Rowman & Littlefield, était pré-commandable sous la forme d’un bundle. Ce bundle comprenait un vinyle pressé en édition limitée (600 exemplaires) d’une session radio de Songs : Ohia enregistrée dans les locaux de WOBC (la radio de l’université d’Oberlin), le 12 octobre 1994. Deux ans donc avant le premier enregistrement officiel de Molina sous le nom Songs : Ohia. Cette session est clairement destinée aux fans et ne sera, apparemment, pas commercialisée en dehors de ce bundle. Le son est parfaitement lo-fi, saturant et grésillant à souhait. Pas toujours très agréable à écouter, il faut le reconnaître, mais cela permet de découvrir un Jason Molina encore tout jeune. Certains des titres de cette session n’existent que sur cet enregistrement, certains évolueront et deviendront d’autres morceaux par la suite. A 20 ans déjà la voix de Molina était poignante. Pyrate II  et Sept. 17 en sont de beaux exemples. À la musique est ici couplée une interview par Tom Colley. On a même le droit au coup de téléphone d’un auditeur demandant à Jason Molina s’il vénère le diable ? Car il aurait entendu que oui. Cela donne l’occasion à Jason de dire que non, il ne vénère pas le diable, mais qu’il écoute effectivement Ozzy Osbourne, du heavy metal et de la musique punk. L’auditeur précise que tout le problème vient effectivement de toute cette musique heavy metal et c’est pourquoi il n’achètera plus jamais ses disques. Fin de la communication. Plutôt drôle et improbable, tel que Molina semblait être. Cette session radio touchera très certainement une corde sensible chez les fans, si tant est que vous puissiez mettre la main dessus.

While you’ve been busy crying

About my past mistakes

I’ve been busy trying to make a change

I made a change

I’ve been riding with the ghost

I’ve been doing whatever he told me

I’ve been looking door to door to see

If there was someone who’d hold me

Magnolia Electric Co. – I’ve Been Riding With The Ghost

L’héritage musical laissé par Jason Molina est précieux. Il est l’auteur de nombreux chefs d’œuvres, de disques et de chansons intemporelles. S’il était peut être bien hanté par des fantômes, il est certain que c’est désormais lui qui nous hantera, mais dans le bon sens du terme. Son œuvre toute entière est un phare dans la nuit. Ses mélodies obsédantes et sa voix pénétrante toucheront, il faut l’espérer, encore bien des âmes.

Jocelyn H.