Jack Kerouac et le Jazz

« Le jazz est la métaphore centrale de l’âme américaine, en ce que l’Amérique a laissé place au développement de l’individu à un point jamais rencontré auparavant. »

Jack Kerouac est l’un des plus grands écrivains américains du XXème siècle. Certains de ses livres comme Sur La Route, Les Clochards Célestes sont encore aujourd’hui des références synonymes de liberté. Une liberté que le chef de file de la Beat Generation a notamment puisée dans la musique et le jazz en particulier. Jack Kerouac a été témoin d’un renouveau du jazz au lendemain de la seconde guerre mondiale. Il a côtoyé quelques grandes figures du genre et s’est inspiré de leur vie pour forger la sienne. Jack Kerouac et le jazz, c’est une véritable histoire d’amour en deux temps. Celui de l’amateur de jazz et celui de jazzman.

Jack Kerouac, amateur de Jazz

Jack Kerouac découvre le jazz lorsqu’il est élève à Horace-Mann. Jusque là, il a peu écouté ce style de musique. Ses goûts le portent plus vers la musique populaire américaine. C’est Seymour Wise, un autre élève d’Horace Mann qui l’introduit dans la musique afro-américaine. Ensemble, ils explorent Harlem et ses clubs dont l’Apollo Theater et le Minton’s Playhouse. Ils y entendent Charlie Parker, Thelonious Monk et bien d’autres encore. Al Avakian, un autre ami d’Horace Mann et frère d’un critique de jazz, lui fait écouter de nombreux enregistrements récents. C’est notamment grâce à lui qu’il découvre l’orchestre de Count Basie dans lequel sévit Lester Young, le saxophoniste que Jack Kerouac vénérera toute sa vie et dont il pense qu’il est le père du jazz moderne « Lester soufflait comme un sacré fils de pute, le moment est venu de le dire, à Chicago, nous avons vu les enfants du jazz moderne jouer du sax et de la trompette avec foi ; c’est Lester qui est à l’origine de tout, ce saint grave et mélancolique qui est derrière toute l’histoire du jazz moderne et de sa génération, Louis tient de lui, Bird tient de lui… » (Visions de Cody)

Jack Kerouac comprend avant tout le monde que le jazz est en train de changer et que plus rien ne sera pareil avec l’arrivée dans le jazz de musiciens tels que Charlie Parker, Lester Young et Dizzie Gillespie …. « J’avais compris que toute musique se fondrait dans la grande Abstraction à venir — guerre abstraite (comme aujourd’hui), art abstrait, publicité abstraite, base-ball abstrait (la télévision et ses retombées) , drame abstrait, le roman abstrait, et puis le jazz moderne abstrait, les sonorités douces des ténors, leurs notes tendres, lointaines, acides, ascendantes, vas-y-vieux-tout-du-long-jusqu’à-New-York et à toute vapeur». Il est témoin de la naissance du Be-bop et écrit des articles sur cette musique qui le rend fou dans le journal de l’école.

Ce que Kerouac aime dans le jazz, c’est la liberté qui s’y en dégage. Il est frappé par la liberté de style et des mœurs des jazzmen. Cela va l’imprégner plus tard dans sa façon d’écrire et de vivre. Il voit dans le jazz un style de vie qui donne un sens à son existence. Un souffle dans une trompette ou un saxophone ou le beat d’une batterie. Ce sont littéralement les métaphores de ce qu’il veut vivre tout au long de sa vie. De l’écoute à la mise en pratique dans sa vie, il n’y a qu’un pas. Jack Kerouac copie ses mentors et s’adonne de plus en plus à la marijuana, à l’alcool et côtoie quelques prostituées.

Jack Kerouac ne se limite pas qu’à l’écoute du Be-bop. Il aime tous les sous genre du jazz. Il est sensible au cool jazz de Miles Davis et Gil Evans dès la fin des années 40.

Il n’aime pas que les jazzmen afro américains. Il suit aussi les musiciens « blancs ». Il apprécie la musique de Stan Getz, George Shearing, Brew Moore et celle du pianiste et compositeur Lenny Tristano. Il parait même qu’il assiste aux premiers enregistrements du guitariste Charlie Christian.

 

Entre l’écoute intensive d’une musique et le fait de devenir musicien, il y a souvent une frontière que beaucoup traversent. Jack Kerouac franchit cette frontière à la fin des années 50. Bien qu’il ne soit pas musicien, c’est sa prose et sa voix qui lui ouvrent les portes des studios d’enregistrements.

 

Jack Kerouac, Jazzman

Kerouac est un grand lecteur de son œuvre littéraire. Sa voix est envoûtante et sait captiver son auditoire. En 1957, Kerouac enregistre seul des lectures de ses poèmes. En décembre de la même année, Max Gordon, le propriétaire du Village Vanguard de New York, lui offre l’opportunité de lire ses textes en public pendant une semaine. Pour la première, il lit des extraits de Sur la Route, accompagné par le quartet du tromboniste J.J. Johnson. Mais le résultat est désastreux. Kerouac n’a aucune expérience de ce genre de prestation live. Le lendemain de son premier passage sur scène, il oublie même de prendre le roman avec lui. Sans se décourager et avec quelques verres dans l’estomac, il improvise, sans accompagnement, avec l’aide de son carnet de notes qu’il garde toujours sur lui. C’est un triomphe.

Quelques temps plus tard, Kerouac trouve avec le pianiste comédien Steve Allen (comédien et animateur du fameux Tonight Show de 1954 à 57) une association idéale. De cette collaboration nait  Poetry of The Beat Generation, album produit par Bob Thiele et sorti sur le label Dot, un label  indépendant jusque-là plus propice à sortir des albums de R&B et de country. C’est dans ce disque que l’on trouve sous le titre Charlie Parker des chorus de Mexico City Blues

Charley Parker ressemblait à Bouddha

Et son expression sur son visage

Était aussi belle et profonde

Que l’image de Bouddha

Mais Randy Wood, patron de Dot juge les textes immoraux et refuse de sortir ce qu’il appelle un recueil d’obscénités. Si l’on en croit Discogs, seule une centaine de disques a été pressée et envoyée à quelques journalistes. Devant cette infortune, Bob Thiele claque la porte de Dot et créé le label Hannover pour sortir l’enregistrement en juin 1959.
Peu de temps après, Kerouac enregistre l’album Blues & Haïkus  avec l’aide des saxophonistes cool jazz Al Cohn et Zoot Sims.
En 1960, Kerouac enregistre seul Readings By Jack Kerouac On The Beat Generation. Cet enregistrement, qui est le dernier de Jack Kerouac, paraît sur le label Verve de Norman Ganz. C’est la consécration pour Jack Kerouac, puisque c’est sur ce label que se retrouvent tous ses héros jazz.

Ces albums influencent certains artistes. En premier lieu ceux qui vivent dans la sphère directe de Jack Kerouac. Allen Ginsberg enregistre son poème Howl en 1959. William Burroughs publie Call Me Burroughs en 1965 chez The English Bookshop. Mais aucun des deux ne s’approche autant du jazz que l’auteur de Sur La Route. Il faut attendre le début des années 70 et des artistes comme Amiri Baraka et surtout Gill Scott Heron pour retrouver sur disque ce mélange de jazz et de poésie lue.

Damien