Tuscaloosa


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Qu’on se le dise, Tuscaloosa est de retour. Que ceux qui attendaient la suite du premier EP sorti en 1997 sur le regretté label Lithium se rassurent. Après seize années de silence, Tuscaloosa vient d’enregistrer des nouveaux morceaux qui risquent fort de faire grand bruit. Des titres qui, pour l’instant, n’ont pas de destinée ni de maison pour les accueillir, mais ce qui est sûr, c’est que ces nouveaux morceaux symbolisent une nouvelle œuvre intelligente et lettrée. Croyez-nous sur parole, nous avons eu la chance de l’entendre.

Avant ce retour discographique que l’on espère entendre très vite, Tuscaloosa s’offre un beau retour scénique avec la première partie de The Wedding Present.

Ground Control To Major Tom profite de cette belle actualité pour savoir si le nouveau Tuscaloosa est toujours « On The Wire », si les motivations du groupe sont toujours intactes, ses nouvelles influences…

Rencontre avec Franck, chanteur de Tuscaloosa, l’homme par qui tout à commencé et par qui finalement tout continue.

A la veille de la sortie de l’album, comment se sent le groupe ? Vous avez déjà l’impression que l’album ne vous appartient plus et que les dés sont jetés ?

La fin d’un enregistrement et de surcroit lorsqu’il s’agit d’un work in progress avec plusieurs sessions étalées dans le temps pourrait être ressentie comme une « petite mort ». Il y a dans cette volonté de fixer les choses une idée d’aboutissement un peu contraint. Non seulement parce que le studio est un champ de possibles infini pour l’expérimentation mais aussi parce qu’on y découvre les titres tels qu’on les avait imaginés ; la tentation d’en faire évoluer le sens autant que la direction est fréquente. C’est la maladie des control freaks qui aiment aussi débattre. Pour le coup, cette fois, rien n’est encore véritablement joué. Nous sommes entrés en studio complètement libres sans savoir ce qu’il allait advenir de toute cette matière : démo de luxe, long EP ou témoignage définitif pour en finir avec une décennie de silence. L’idée d’un album physique a germé tranquillement car nous étions satisfaits du travail effectué avec Fabien Pilard à L’Usine. Nous avons été également beaucoup encouragés à poursuivre les sessions.  Ne serait-ce que par Antoine Arlot, le formidable saxophoniste qui a accompagné quatre de nos titres. Son engagement dans le projet a été sacrément stimulant !

Mais l’objet-album n’existe pas encore, il reste à lui trouver une bonne maison.

Si nous décidions de le sortir nous-mêmes, nous en serions d’ailleurs encore les derniers garants. La part d’aléatoire réside plus dans sa future réception…mais nous n’irons pas jusqu’à publier nos propres méta-critiques en pièces jointes.

Pendant l’écriture de l’album, tu me confiais que tu étais pris de doutes quant à la sortie du nouvel album. Tu pensais que tout le monde avait oublié le groupe. Aujourd’hui, les doutes sont-ils encore présents ?

Les doutes étaient intimement liés à l’idée même du retour. Comme d’anciens soldats partis vers un front inconnu, qui décident finalement que l’ennemi est ailleurs, rendent les armes et s’installent chez l’autre. Après eux, l’apocalypse. Lorsqu’ils reviennent sur leurs terres un jour calme et tranquille, ils n’attendent rien. Juste fouler à nouveau un sol qui les a vu grandir mais ils doutent car souvent la vie est ailleurs. « Revenus de nulle part mais pas revenus de tout ».

Tuscaloosa a sorti un 45 t chez Lithium en 1997 et s’est mis en sommeil pendant plusieurs années. Qu’est-ce qui t’a donné envie de remettre en marche le groupe ?

Même si nous avons disparu, un peu las, nous n’avons jamais cessé de jouer, en aparté et en appartement. Et même enregistré des kilomètres de bande. L’envie de reprendre un peu la lumière est vraiment revenue quand Sébastien Lacroix nous a commandé de la musique pour son film « Seule la forêt ». Finalement le désir était intact et le reste n’était que littérature. A cela, on peut ajouter que depuis quelques années déjà, Nico militait pour la réactivation du groupe et souhaitait être de l’aventure.

Et puis, il est difficile de répondre autrement que par le retour du son à un enfant qui vient de découvrir des vieilleries enregistrées ou fredonnées et se demande pourquoi elles ont été ainsi figées par le temps dans le crane de son père.

Si tu devais traduire en quelques mots les différences et les points communs entre Tuscaloosa des années 90 et Tuscaloosa d’aujourd’hui, comment les décrirais-tu ?  Est-ce que les ambitions sont les mêmes ? 

Nous n’étions pas carriéristes et nous ne le sommes toujours pas. Nous n’avons pas les moyens de l’être. En termes de propositions artistiques plutôt que d’ambitions, j’espère humblement que nous réussirons à être autre chose qu’une bande de moines copistes fascinés et laminés par le panaméricanisme. C’était la tendance dans les années 90. En passant majoritairement au français pour les textes, on ne revendique pas le droit du sol ou une appartenance à une scène nationale (nous écoutons finalement assez peu de musique française) mais on se frotte à un « ici et maintenant » que nous avons peut-être repoussé pendant des années. Plus prosaïquement, nous sommes aujourd’hui beaucoup plus libres. De prendre tout ce que bon nous semble et de ne rien se refuser. Le noyau de Tuscaloosa demeure, avec ses automatismes et ses marottes, mais les individus se sont enrichis mutuellement et ne portent plus le même regard sur le monde. Quand, dans le passé, nous avions des choses à dire, elles étaient souvent noyées dans la forme. Je trouve notre discours beaucoup plus frontal aujourd’hui. Un sujet dicte sa longueur et finit par imposer son enveloppe. Sinon, en 2013, nous sommes toujours aussi lents (pour trouver une place sur terre). 

Le monde de la musique a bien changé depuis 1997. Quelles sont les différences que tu as pu remarquer quand tu t’es remis au travail pour Tuscaloosa ?

On pourrait gloser pendant des heures et des pages mais hormis le running gag des industries culturelles se portant mieux dans leur globalité que l’industrie musicale en pleine confusion, la question du réseau ou des réseaux me semblent être la question centrale. Pour le meilleur et pour le pire. La musique est devenue un flux continu qui produit plus de parole que de raison.

Les commentaires instantanés obligent aussi la presse traditionnelle à changer de posture (dominante) ou à s’essaimer dans les blogs, ce qui est plutôt sain et me rappelle les belles heures des fanzines photocopiés. Il y a le réseau qui rend le tout accessible et immédiat mais rapidement obsolète et les réseaux qui ont institutionnalisé la musique en France. Signe des temps : on parle désormais en bien du rock français à l’étranger et du vin anglais en France. 

Le line-up aussi a changé. Qu’a apporté Nico à Tuscaloosa ?

De la fraicheur probablement. Son jeu de guitare aussi identifiable qu’atypique est complémentaire de celui simple et richissime de Vincent plus tourné vers les open tuning. Depuis son arrivée, nous sommes aussi clairement devenus un groupe échangiste : les instruments tournent.

Je me suis laissé entendre dire qu’il y avait un album prêt à sortir quand Lithium a mis la clef sous la porte, qu’en est-il ? Est-ce qu’il y a des choses que l’on retrouve dans celui qui va sortir ou as-tu fait table rase du passé ?

Non, il y avait des démos prêtes à être magnifiées mais pas encore un album. Traci est dans mon souvenir la seule rescapée de cette période mais il est peu probable que ce titre figure sur l’album. On lui réserve des scènes, c’est déjà pas si mal.


Tu m’as confié que Quelque chose est arrivé, ainsi que Traci, t’avaient été inspirés par l’actrice Traci Lords pour l’une et Le village de Shyamalan pour l’autre. Le cinéma est quelque chose d’important pour Tuscaloosa ?

A des degrés variables pour l’ensemble du groupe mais chacun y défend ses cinématographies de chevet. J’ai beaucoup écrit sur le cinéma dans une vie antérieure et il est indéniable que bon nombre de mes textes pour Tuscaloosa s’en nourrissent ou rendent compte de l’effet que produisent certains films sur les gens de ma génération.

Traci n’est pas un biopic sur Traci Lords mais un récit initiatique d’adolescents qui grandissent avec sa voix et son corps en VHS et lui en veulent de ne pas  prendre la France  comme elle a pris Hollywood. Pour Quelque chose est arrivé, la matrice était plutôt L’aurore de Murnau qui, croisée à un fait divers, a fini par rencontrer le Shyamalan du village ou certains westerns de Nicholas Ray.

D’autres arts influencent-ils la musique de Tuscaloosa ?

Probablement tous. A part peut-être les arts du cirque. Mais surtout l’art d’aimer.

Pour ceux qui n’ont pas encore eu la chance d’écouter l’album, peux-tu dire quels sont les thèmes majeurs que l’on peut y trouver ?

Essai d’inventaire : une vallée oubliée et sourde ; deux corps enlacés et froids ; une étreinte pleine de bruit et de fureur ; un père en fuite ; une enfant désaccordée ; des yeux électroniques

On a du mal à cataloguer l’album. On peut aussi bien entendre du Diabologum que du John Parish. On peut également y trouver une certaine idée du free jazz et de la No Wave New-Yorkaise de la fin des années 70. On a déjà qualifié ta musique d’ « Avant Pop ». Qu’est-ce que tu en penses ?

Tout ce que tu cites peut nous mettre en joie. Quant au terme « avant-pop » : c’était une boutade de notre part lorsque nous sommes revenus aux affaires et il a fini par s’imposer parce que nous n’avons rien trouvé de mieux. Il intègre la pop dans ce qu’elle a de plus aventureuse sans travailler forcément sur la résistance de l’auditeur ; au sens où les voix de Damo Suzuki ou de Robert Wyatt peuvent être des ilots pop dans un précipité d’expériences. Nous en sommes loin mais la voie est là.

Une des premières grosses date de Tuscaloosa est la première partie de The Wedding Present, une figure majeure des 90’s. Qu’est-ce que l’on ressent avant une telle première partie et qu’évoque pour toi David Gedge ?

David Gedge est une des dernières « figures nobles » de toute cette génération noisy pop C86 qui a sonné le retour des guitares après des années de disette technoïde et fluo. Donc il force le respect d’autant plus qu’il n’a jamais rien lâché. Et puis, un ancien prof de maths, protégé de John Peel, qui décide de placer George Best sur la pochette de son premier album ne peut pas être foncièrement mauvais.