Interview Stéphane Grégoire « On peut être mélancolique sans être forcément nostalgique. »

© Arnaud Martin

Lorsque l’on rencontre Stéphane Grégoire fin juillet, le nancéien est en plein déménagement. Le siège d’Ici D’Ailleurs s’agrandit et passe d’un petit local en banlieue nancéienne à un bâtiment tout entier en plein cœur de la ville adoptive de Matt Elliott.

Qui dit déménagement dit instant privilégié pour faire le bilan des vingt années que le label a parcourues sans vraiment trop d’encombres dans le paysage musical français.

En amont d’une grande soirée anniversaire qui aura lieu à L’Autre Canal dans le cadre du Nancy Jazz Pulsation, nous lui avons posé quelques questions sur le passé, le présent et surtout l’avenir d’Ici D’Ailleurs car Stéphane Grégoire n’est pas un homme du passé mais plutôt une personne qui regarde devant lui avec toujours un ou deux projets dans la tête.

On va commencer par le début. Comment est né Ici D’Ailleurs ? L’aventure commence sous le  nom Sine Terra Firma.

À l’époque, je travaillais chez Semantic, un distributeur de musique indépendante. En même temps, je travaillais aussi avec Gérard N’Guyen dans son magasin Wave entre 1991 et 1994. Ça m’a permis d’acquérir une culture musicale incroyable. Du coup, ça m’a donné envie de sortir les disques que j’aime. J’ai donc monté dans un premier temps Siné Terra Firma sur lequel j’ai sorti les deux premiers albums de Yann Tiersen. Semantic a été en difficulté au même moment ce qui m’a permis de sauter le pas et de créer Ici, D’Ailleurs… qui tire son nom de la première compilation. C’est Yann Tiersen qui a conseillé de reprendre le nom de la compilation comme nom de label.

En quoi consiste ton métier de boss de label d’Ici D’Ailleurs ?

C’est préparer une sortie. Financer un enregistrement. Se demander qui fait le mix de l’album, réfléchir à  l’artwork. Ensuite, c’est anticiper la stratégie de sortie, se demander quels sont les éditeurs. Chercher des tourneurs.

Les artistes du label Ici D’Ailleurs viennent d’horizons différents. Comment as-tu réussi à allier tout ça ?

Ce sont des histoires de  rencontres. Par exemple, Matt Elliott, je ne le connaissais pas du tout avant de l’approcher pour lui demander de faire un remix de La Dispute de Yann sur la seconde compilation Ici, D’Ailleurs. Il s’était tellement pris une bonne baffe que ça a modifié sa perception musicale. Du coup, comme il ne s’entendait pas avec Domino Records, il m’a demandé de venir chez Ici D’Ailleurs.

Sinon, ça a été aussi au culot et au feeling. Pour Dälek par exemple, ils ont joué à Nancy. Je suis allé les voir pour leur proposer un truc et, tout de suite, le contact a été bon.

© Arnaud Martin

Tu aimes faire rencontrer les artistes qui ne se connaissent pas ? On l’a vu avec le projet Coil. Aujourd’hui, c’est Orchard.

Ces projets, ce sont des petites graines que je sème ici et là. J’ai mis quatre ans pour finaliser Coil. Pour Orchard, je savais que je voulais travailler avec Gaspar Claus et Adain Baker mais je ne savais pas de quelle manière. L’idée m’est venue de les faire jouer avec Franck (batteur de Zerö) et Maxime Tisserand (Chapelier Fou) en leur donnant uniquement une liste de mots qui évoquent le verger que je viens de m’acheter et dans lequel je passe énormément de temps. Ils sont entrés en studio avec cette liste de mots et ils ont enregistré en trois jours pratiquement quatre heures de musique improvisée. Ensuite, avec David Chalmin (ingé son de Matt Elliott / Third Eye Foundation), on a réussi à monter 73 minutes.

Tu fais presque un travail de producteur ?

Dans le cas d’Orchard, c’est un peu ça oui. Mais ce n’est pas tant ça en général, parce que je n’ai pas d’aptitudes musicales. Je ne joue pas de musique. C’est juste un rapport verbal. J’ai mes oreilles et je m’exprime ensuite. La musique, c’est un langage. J’ai le mien et j’essaie de m’exprimer comme ça. Mais, que çe soit sur Coil, Numbers Not Names ou Orchard, je suis à chaque fois surpris que les choses se mettent d’elles-mêmes en place. Les artistes vont me dire que rien n’est possible sans moi, mais je vois que je fais très peu. Je suis juste là pour les mettre dans une cinétique.

C’était une volonté dès le début du label de faire se rencontrer les artistes ?

Non. Ça s’est imposé par la suite. L’idée de monter un label, c’était surtout de faire passer des choses, de faire découvrir une musique que tu ne soupçonnais pas aimer auparavant. Quand j’étais disquaire, mon plus grand plaisir, c’était de voir un mec arriver avec des convictions et de le voir repartir avec d’autres. Cette notion s’est étendue au label en quelque sorte.

Comment choisis-tu les artistes de ton label ?

Faut que j’aime. C’est le premier truc. En second lieu, il faut qu’il y ait de la pertinence. Et en troisième lieu, une chose qui s’est développée ces dernières années, et que je ne savais pas faire jusqu’à maintenant, c’est le rapport à la volonté de professionnalisation de l’artiste. J’entends par là que l’artiste doit se plier à l’industrie du disque qui impose ses règles et surtout ses obligations à la con comme les dates de sorties. Il se doit d’être ponctuel. Celui qui pense que son talent suffit, c’est presque un handicap maintenant. Ce n’est plus possible avec moi. J’ai été patient. Je ne le suis plus. C’est tellement difficile de faire coordonner tous les partenaires.

Yann Tiersen a été la première locomotive du label…

C’est toujours la locomotive du label.

….Tu savais dès le départ que ça allait marcher avec lui ?

Non pas du tout. Tu ne peux jamais savoir. Quand on a signé pour Le Phare, on se disait que si on en vendait 10 000 albums ça serait énorme.

Quand je l’ai découvert en 1994 avec La Valse Des Monstres et Rue des Cascades,  c’est quelque chose qui m’a retourné. Ce n’est pas un grand compositeur, mais un bon compositeur. La force de Yann, c’est son pouvoir d’interpréter son œuvre et de retourner une salle. Avec sa délicatesse, son touché, son respect du silence, je le compare toujours à Erik Satie. Bien sûr, beaucoup lui reproche d’avoir beaucoup emprunté à la musique classique. Mais tout se recycle. Rien ne se crée véritablement.

Après le succès de Yann Tiersen, tu n’as pas eu peur pour ton label ? Ça ne t’a pas mis la pression ?

Si, bien sûr. Il y a un très mauvais côté dans le succès. Pour Yann, ça a été le fait qu’il s’est retrouvé seul en haut du cocotier et ce n’est jamais simple.

Pour moi aussi ça a été dur. Le succès d’Amélie Poulain nous a mis une sale pression parce que tu as l’impression que tout le monde attend que tu puisses faire la même chose. Mais ce n’est juste pas possible parce que l’on défend d’autres artistes comme par exemple Dominique Petitguand qui est un artiste radicalement différent de Yann. En tout cas, le succès de Yann n’était pas prémédité.

Est-ce que ce succès t’a permis de sortir des disques plus « exigeants »?

Ça m’a permis de faire tout ce que j‘avais envie de faire. C’est incroyable. J’ai ensuite perdu beaucoup d’argent dans d’autres projets. J’ai pu aller vers des choix toujours plus stricts sans trop me soucier des rentrées d’argent. C’est une liberté incroyable.

Ça t’a permis d’accentuer ton rôle de passeur.

C’est exactement ça. C’est une vraie chance.

Beaucoup de musiciens de ton label font de la musique électronique ou ont un petit orteil dedans. Pourquoi ? Est-ce dû à un gros tournant dans l’histoire de la musique ?

Ouais, c’est à cause de moi. J’ai commencé tout gosse. Mes premiers gros coups de coeur jouaient de la musique électronique.

As-tu des noms à citer ?

Le  premier truc qui m’a vraiment mis une torgnole — je devais avoir dix ans — c’était une émission qui s’appelait « L’Avenir du Futur ». Le générique était Rubycon, l’album de Tangerine Dream que je n’écoute plus depuis très longtemps. Je demandais à mes parents d’allumer la télé. C’était à un âge où je devais aller me coucher tôt mais je leur demandais de pouvoir écouter au moins le générique. Ça me faisait tripper grave ! Je me suis aperçu que j’étais très sensible aux ondes, à la la vague. Le tout premier morceau que je peux dater et qui m’a fait rentrer dans la musique, c’était « I Want You (She’s So Heavy) » des Beatles sur Abbey Road. Ce truc très répétitif. Les ondes sont tout, c’est ce qu’il y a de plus universel. Ça m’a fait marrer parce que dans les années 80, j’écoutais ça alors que la New Wave et de la Cold Wave explosaient. J’écoutais Cocteau Twins, Garland et en même temps Klaus Schulze et Tangerine Dream. Les mecs ne comprenaient vraiment pas ce type de musique. Il fallait que ça soit guitare-batterie. Pour eux, ça n’était pas de la musique alors que dans le fond, ces sons sont les plus proches de ce que tu peux retrouver partout dans l’univers. C’est un format de langage. J’aime beaucoup la musique « ambiant », comme celle de Tim Hecker, Loscil, Lawrence English, Ben Frost que j’écoute très souvent.. Les gens de cette scène sont captivants. Ce style se mêle de plus en plus à la musique contemporaine que j’aime. Quand la musique électronique se mêle à la musique classique, c’est une ouverture incroyable.


Aujourd’hui, Chapelier Fou est une autre tête d’affiche du label. Je me suis toujours demandé si tu ne voyais pas en lui un deuxième Yann Tiersen.

Oui et non. Oui, parce que je pense qu’il est l’un des mecs les plus talentueux et qu’il aura un jour la capacité de captiver un auditoire aussi riche que celui de Yann. Je lui ai demandé d’être d’abord éditeur parce que j’ai perçu qu’il avait la capacité de pouvoir créer et développer un imaginaire très fort qui se collerait aux images. C’est aussi un point commun avec Yann. Et non, parce que la musique de Louis est quand même très différente de celle de Yann, et ce de plus en plus. Il y a là quelqu’un de complexe qui s’est donné une musique très simple, expurgée de toute complexité pour avoir un truc vraiment net. Chapelier Fou, c’est quelque chose qui a souvent une apparence simple mais se révèle être nettement plus complexe, ludique et approfondie dans ces structures. Je ne dis pas que c’est mieux, je ne dis pas que c’est plus intelligent mais l’approche est différente et plus fournie. C’est d’ailleurs pour ça que beaucoup de gens qui prétendent aimer la musique électronique ont du mal avec Chapelier Fou, parce qu’il a tout ce coté binaire et symptomatique de ce que les gens considèrent comme de l’electro ramené au dance floor. Pour moi, la musique électronique date des années 40-50 donc mon approche est complètement différente. Lui, c’est une autre époque et il aurait pu être un compositeur de musique classique brillant. Il a la capacité de travailler seul pour un orchestre de musique électronique. Tout est tellement entremêlé, lié. C’est quelqu’un de brillant qui en a encore énormément sous le pied.

Il y a un mot qui me vient à l’esprit quand je pense à Ici d’Ailleurs, c’est le mot « fidélité ». La fidélité envers les artistes. Bästard ont commencé avec toi il y a vingt ans et on les retrouve encore aujourd’hui sous le nom de Zëro.

Nous sommes un peu une famille… et je suis plutôt cool quoi ! Je ne leur pourris pas trop la vie dans l’ensemble. Ça joue pas mal. On voit bien qu’on fait ce qu’on peut. On essaye de faire au mieux tout le temps. Ce qu’il y a de très compliqué dans ce métier, c’est que nous faisons des choses mais rien n’est décidé à l’avance. Est-ce qu’un groupe ne serait pas mieux sur un autre label ? Tu ne sais pas si c’est bien ou mieux pour eux si ils restent. Peut-être qu’ailleurs, c’est plus vert que chez toi ? En tout cas, quand je les signe et que je travaille avec eux, ils savent qu’il y a une véritable fidélité. Je me suis engagé à les soutenir et je pense qu’ils le ressentent. Puis, il y a les rapports humains et intellectuels. Louis (Warynski alias Chapelier Fou) et Matt Elliott sont deux amis. Yann l’est aussi, même si nous nous sommes perdus de vue pour plein de raisons, surtout à cause nos caractères. Nous sommes des ours. Je peux beaucoup converser et voir les artistes comme je peux passer dix ans sans voir quelqu’un, mais sans pour autant trahir une amitié. Yann est du même acabit, nous pouvons passer beaucoup de temps sans nous voir. J’aime beaucoup Pascal Bouaziz. Nous avons tous pas mal de points communs sur la vie et la manière de vivre dans cette société. La plupart d’entre nous n’aime pas le streaming, n’aime pas le téléchargement. Nous ne sommes pas des old-school mais nous avons envie de rendre les choses un peu plus belles. Ces principes de marketing et de système de vente ne nous correspondent pas trop. Ces points font que l’on se comprend.

Depuis quelques temps, tu ressors les albums de Mendelson, des albums solos de Pascal Bouaziz, de Michel Cloup, Diabologum.

Stéphane Grégoire : Ouais, je me lithiumise !

Voilà ! Je me demandais si tu voulais ressembler au label Lithium.

Non, non et non, surtout pas ! Déjà, je connais suffisamment Vincent. Il a une vision d’un label très différente de la mienne. Ce sont des gens qui se sont manifestés auprès du label, les uns après les autres. Les premiers étaient ceux de Programme qui m’ont apporté non stop des sorties qui m’ont botté le cul. En parlant de types qui se tirent des balles dans le pied, c’était de purs champions. J’ai perdu beaucoup de litres de sueurs et je me suis fait beaucoup de mauvais sang pour eux. C’étaient des gens qui se trouvaient en galère de label. Au départ, je les ai relayés officieusement, sous le manteau. On rend service du mieux qu’on peut, un peu comme on l’a fait avec Prohibited. Du moment où on a un canal de distribution, on essaye de relayer parce que la distribution devient de plus en plus compliquée. Les distributeurs ne peuvent plus distribuer autant de labels avec peu de références, donc nous servons de relai avec le référencement d’Ici d’Ailleurs sans que cela apparaisse dans la presse.

Finalement, nous avons fabriqué des disques pour Mendelson comme pour Michel Cloup, pour leur permettre d’avoir un meilleur prix et pour qu’ils soient distribués. À un moment, chacun m’a demandé si je n’étais pas intéressé dans le fond. Je n’étais pas certain parce qu’il y avait Lithium et que je ne voulais pas avoir cette image… Enfin, Pascal m’a filé son triple album et je me suis pris une putain de baffe. Avec Michel Cloup, pareil. Michel, c’est moins ma culture, moins ma démarche. Il y a des affinités entre cette culture années 90 genre Palace Brothers, Bonnie Prince Billy, mais c’est son regard et sa manière de l’exprimer qui me touchent beaucoup. Plus que sa musique, c’est toute sa personnalité, cette force fragile. C’est vraiment un mec en or, un super type. Quelqu’un qui a vraiment la carrure pour pouvoir aller assez loin et continuer ce qu’il fait depuis longtemps. Il a un vrai regard professionnel et une humilité que j’apprécie énormément. Il sait s’exprimer sur plein de choses qui ne sont pas faciles et qui le travaillent beaucoup, mais en même temps il a une véritable facilité de rapport et un positivisme qui sont tout à son honneur.

Ce sont des signatures à part qui ne sont pas anticipées ou opportunistes. De fait, quand tu travailles avec des artistes comme Mendelson ou Michel Cloup, il faut se demander quel est ton boulot concrètement. C’est se dire : « On en est là dans ta carrière » et « Comment capitaliser sur ton passé ». Mendelson, par exemple, a un background incroyable et fête ses 20 ans comme Ici D’ailleurs — on a commencé en même temps — donc que fait-on ? C’est pour ça qu’en 2016, on a fait cette année Pascal Bouaziz avec son projet solo, Bruit Noir et Mendelson. Cet artiste est incroyable ! Il a cette capacité à faire tout ça. Je lui ai demandé si il avait déjà sorti un bouquin. Pascal m’a dit : « Ah ben non, c’est marrant je n’y ai pas pensé ». Je lui ai répondu : « Tu te rends compte, tu as Jean-Daniel Beauvallet qui dit que tu es le nouveau Michel Houellebecq. Tu as machin qui dit ça et ça. Sortir des livres pourrait être une pierre angulaire de ta carrière et affirmer le fait que tu es un artiste littéraire qui pourrait séduire un public plus large ». C’était une stratégie pour capitaliser sur Pascal Bouaziz et plus seulement sur Mendelson.

En ce qui concerne Michel Cloup, il fallait repenser sa manière de se réaffirmer quand, en face, tu as des groupes qui arrivent comme Fauve. Il y a eu un début et ce début, c’était Michel Cloup avec Diabologum. Ça fait partie des stratégies qui sont payantes.

On va parler de la soirée anniversaire à l’Autre Canal. Je trouve l’affiche très belle, peux-tu nous en parler ?

L’affiche est de Xoïl, un tatoueur qui m’a littéralement scotché et que j’ai découvert grâce à facebook. Je pense qu’il est l’un des meilleurs tatoueurs au monde et il est reconnu comme tel maintenant (il vit très très bien). Je l’avais rencontré il y a environ sept ans pour me faire tatouer. Il a une très forte personnalité, un peu à la Barbier de Séville. Il tatoue hyper fort et hyper vite en chantant à tue-tête ! Un vrai personnage. Du coup, je me suis dit que j’aimerais recommencer, puis on s’est retrouvé à la fin de l’année dernière. Nous avons eu un bon feeling. Nous avons parlé de musique. Il a mieux perçu mon boulot et le label. Je lui ai demandé ensuite si ça ne lui disait pas de bosser sur des pochettes de disques, travailler sur d’autres choses et il m’a répondu « à fond ». Pour l’affiche des vingt ans, il a dessiné ce personnage qui symbolise ce que j’aime et ce que je ressens dans le label mais sans que je lui demande quoi que ce soit. Il l’a fait tel quel. Bim. En plus, il ne sait pas gérer les logiciels alors que je le pensais plus graphiste. C’est vraiment un putain de tatoueur. Il devrait faire des essais sur le prochain « The Third Eye Fondation ». J’aimerais continuer à créer des liens avec d’autres musiciens, d’autres associés et d’autres univers.

Toujours des projets !

Si je n’avais pas ça je m’emmerderais, je déprimerais et je crois que j’arrêterais le label très vite !

A cette soirée, il y aura aussi le concert de Virginie Despentes et Béatrice Dalle qui liront des textes de Pasolini.

Ça représente bien le label qui fait du rock mais pas que. On peut déconner avec GaBlé mais pas que. On peut être dur avec The Third Eye Fondation et quasi extatique — ou en extase en fonction de ce que tu prends — avec Chapelier Fou. C’est vraiment un truc qui ouvre bien. Après, Despentes et Dalle sont aussi des invités. Dès les premières compilations, j’ai toujours eu des gens qui venaient d’ailleurs. C’est une bonne opportunité, sachant qu’il y a un capital sympathie pour ces deux filles. Ces deux têtes d’affiche vont drainer un public qui sera surpris. Ça sera vraiment un concert de Zëro avec deux filles qui parleront par-dessus. La musique sera très présente. Je les ai vus à la Maison de la Poésie et ça m’a fait plaisir parce que Joey Starr était là. Je l’ai vu se redresser et regarder Eric (Aldéa) pendant le morceau que j’aime le plus du prochain album de Zëro. J’ai compris qu’il kiffait. À la sortie, il a dit que c’était super bien. Ça fait plaisir d’entendre ça. Virginie Despentes et Béatrice Dalle permettent au groupe d’avoir un public qui ne s’intéresserait pas à lui, malgré tous les efforts possibles. Ces ponts et croisements aident beaucoup les artistes. Beaucoup de gens vont aller les voir pour leur tête et réaliser que le concert ne sera pas facile du tout. Le label a toujours voulu bousculer les choses et ne pas s’enterrer dans les sillons déjà creusés.

Le projet avec Virgine Despentes se concrétisera-t-il sur disque ?

Oui mais pas sur le label. Le groupe me l’a proposé mais j’ai refusé. Je n’en vois pas trop l’intérêt sur disque. Quand tu vas le voir en live, c’est du vivant. De plus, la musique composée est déjà sur les albums. Je me souviens que l’on a distribué un disque de spoken word de Lydia Lunch. What the Fuck ? Je trouve ça intéressant mais je ne peux pas le faire dans mon registre. Je crois qu’Arthur H aimerait bien le sortir sur son label. S’il veut, c’est bien. C’est vraiment une question de point de vue.

Comment cette idée t’est venue ?

Ce n’est pas moi qui l’ai initiée. Eric Aldéa (Zëro) connaissait les enregistrements de Virginie lorsqu’elle racontait des histoires sordides sur scène.

Elle est de Nancy, en plus.

Oui ! Le monde est petit et finit toujours par se reboucler. Du coup, je ne sais plus comment c’est arrivé mais ils ont fait une proposition qui a plu et qui correspondait à l’actualité du label. Quelques personnes sur facebook citaient d’anciens groupes et se demandaient pourquoi pas eux. Mais je ne suis absolument pas nostalgique.

Justement, la programmation donne un regard tourné vers l’avenir. Tu n’as pas fait venir Yann Tiersen. Ça aurait drainé du monde.

J’y ai pensé. Pour Yann, je ne sais pas s’il aurait voulu. Ça n’aurait pas ressemblé au label de toute façon. Je suis quelqu’un qui vit au présent et qui aime  se projeter  dans le futur. On peut être mélancolique sans être forcément nostalgique. J’avoue qu’au départ, ça m’a fortement embarrassé de fêter ces vingt ans car je ne voulais pas ressasser le passé. Mais un label est un continuum. Cette année, nous fêterons juste une étape en attendant la suivante. Peut-être celle des quarante ans ?

Quel avenir pour ici d’Ailleurs ?

Nous continuerons le label tel qu’il est et nous continuerons de mener des projets. Peut-être moins. Je trouve qu’on en a eu beaucoup ces derniers temps parce que je suis très enthousiaste.  Mais il faudra peut-être réduire l’encablure à ce niveau. Nous aurons besoin de temps. Ça doit être l’âge, mais j’ai envie de me consacrer à ma ville, là où je suis né. À l’époque d’internet où tout se dématérialise, j’aimerais bien recréer un lien physiquement fort et présent. Etant donné l’impasse dans laquelle se trouvent les disquaires et les petits clubs à Nancy, j’ai envie de faire de ce nouveau bâtiment, dans lequel on vient d’emménager, un lieu de partages et de rencontres. Un lieu qui soit à la fois disquaire, librairie, salle de concert, bar….Je suis super obtus, j’ai eu cette idée en 1993 et je l’avais suggérée à Gérard Nguyen en lui proposant de reprendre le magasin d’à côté et d’en faire un bar. Il m’a toujours semblé naturel qu’un disquaire soit un lieu vivant, d’échanges, où tu peux trouver des bouquins underground, aller voir des showcases et des trucs barrés. J’aimerais bien faire venir Xoïl pour qu’il fasse une expo, un tatouage en direct. C’est l’idée, sans que ça soit la foire aux freaks. Ça nous occupera. Le reste, ça sera de continuer à défendre nos artistes tant qu’on peut. Peut-être s’ouvrir à d’autres, mais je trouve qu’on en a déjà pas mal à défendre. Je ne sais  pas si l’avenir sera totalement rose.

Tu ne vas plus chercher d’artistes ailleurs ?

Ça fait depuis bien longtemps que je ne cherche plus. Les propositions viennent, je les accepte ou pas. Les labels n’ont plus besoin de chercher depuis bien longtemps. L’offre est considérable. En plus, le fait de travailler un peu à l’étranger fait que l’offre vient de partout. Pour ma part, j’aimerais vraiment développer des projets comme ce livre-disque MIND TRAVELS qui regroupe des photos de Francis Meslet et une compilation exclusive d’artistes ayant sorti des disques dans la série Mind Travels.

Nous ne sommes pas à l’abri de faire quelques rééditions aussi. Il y a plein de perspectives, mais la première est de faire de ce lieu une structure amusante et attractive à Nancy, sans être dans l’autarcie.

En tant que directeur de label, que conseillerais-tu à des jeunes musiciens qui aimeraient devenir professionnels ?

Wah la question piège ! Je conseillerais d’être persévérant et de toujours croire en soi… mais ça ne suffit pas. Donc, il faut se renseigner, bien connaître ses droits en tant qu’auteur et compositeur, bien connaitre le milieu et bien le comprendre, savoir comment fonctionne l’industrie du disque… et ne pas seulement aller acheter des disques. Connaître toutes les aides possibles. Etre informé. Savoir ce qu’est une société civile comme la SCPP, l’ADAMI, la Spedidam, être au courant de tout ça. Nul n’est censé ignorer la loi, comme on dit. Quelque part, tu es censé connaître ce qui peut t’aider quand tu progresses. Souvent, dans la musique, il y a un « ouais je fais de la musique ! » mais pas la connaissance des acteurs par lesquels se professionnaliser. Et quand tu es dans ta ville, il faut savoir s’épauler avec les acteurs locaux en premier lieu, avoir de l’accompagnement par l’Autre Canal, aller voir Michel Fasse. Puis faire le FAIR, etc. Il faut rentrer dans un circuit professionnel donc avoir conscience de comment on y rentre et comment on en vit, quel est le parcours, ce qu’est un éditeur, un tourneur et un label. Une fois que tu arrives à peu près à gérer ça, si tu es doué, tu feras plein de bons concerts partout.

Quels sont les liens entre Ici d’Ailleurs et les institutions, la ville, la région. Le label est-il soutenu ?

Non. Encore une fois, c’est lié à ma personnalité d’être plutôt derrière le rideau. Nous avons demandé du soutien au sein de la Fédération des Labels Indépendants des Producteurs Phonographiques de l’Est (ndr : La FLIPPE). La seule démarche que nous avons faite a été auprès de Monsieur le Maire de Nancy, Monsieur Hénart. Cette première aide a consisté à avoir ce lieu au prix de départ alors qu’il aurait pu en demander beaucoup plus. Il y avait eu des demandes immobilières pour que ce lieu devienne de magnifiques appartements de haut standing pour des vieux riches. Nous avons quand même argué qu’il y avait une désertification du centre-ville et qu’une activité comme la notre pourrait être bénéfique et créer de l’emploi. En soi, je me dis que c’est comme si il nous avait accordé une aide non négligeable. Sinon, chacun sa place, nous sommes dans le privé. Mais si on peut travailler ensemble… J’aimerais bien servir les intérêts des gens qui aiment la musique à Nancy et pas ceux d’un homme politique en répondant à ses attentes. Si on le fait et que ça peut servir à un homme politique dans son discours et dans ses actes, je serais hyper content. Ça m’est égal. Quand l’Autre Canal s’est créé, Isabelle m’a dit qu’elle avait pas mal utilisé le nom du label parce que c’était l’époque Yann Tiersen. Ça ne m’a pas posé de problèmes. C’est gratifiant quand le rapport est sain. Pour l’instant, je n’ai pas trop de rapports avec la ville mais je pense qu’ils vont s’intensifier si on fait trop de soirée DJ et que les voisins n’aiment pas trop. Je pense que ça va être rock n’ roll.

Propos recueillis par Hadrien et Damien

Events:
Rétrospective du label Ici D’ailleurs 19 septembre au 21 octobre à L’Autre Canal
20 Ans Label Ici D’Ailleurs Nancy Jazz Pulsations 19 octobre