David Gedge de The Wedding Present


David Gedge The Wedding Present © Sébastien Grisey

 © Sébastien Grisey

Le rock indépendant, classification issue du mouvement punk à la fin des années 70 a connu sa grande heure de gloire en Angleterre dans les années 80. « Indépendant » signifiait alors hors du circuit des grands labels, les Majors. Evoquer cette époque conduit instantanément à se remémorer des couples labels/groupes mythiques: Rough Trade/The Smiths, 4AD/Pixies, Factory/Joy Division, Creation/The Jesus and Mary Chain, Mute/Depeche Mode….Bref, la liste est très longue et je ne peux qu’inviter le lecteur à se plonger ou se replonger dans cette époque foisonnante. C’est dans ce contexte qu’est né The Wedding Present à Leeds en 1985. Formation créée par le chanteur et guitariste David Gedge, sur les cendres d’une premiere formation. Le groupe, qui ne connaîtra jamais le succès mainstream de ses héritiers nés dans le giron de l’indé british, je pense à Blur, Oasis et autres Pulp, The Wedding Present a pourtant depuis longtemps atteint auprès des initiés le statut de groupe culte, un statut largement mérité tant la ténacité de David Gedge, la qualité de ses textes et sa hargne mélodique ont traversé presque trois décennies sans prendre une ride. C’est ce même David Gedge que j’ai aujourd’hui la chance de rencontrer pour une interview alors que le groupe entame une tournée Européenne autour du concept en vogue de rejouer un de ses anciens albums dans son intégralité. Interloqué par ce choix, je décide d’attaquer l’entretien en lisant à Mr Gedge un extrait d’une review de concert datée de 1993, publiée dans un numéro du New Musical Express issu de ma collection personnelle. L’article disait texto : « Ce soir ils n’ont joué aucun morceau pré-seamonster (l’album qui venait de sortir), de toute façon lorsqu’on a écrit autant de bonnes chansons en moins d’un an cela semble futile d’aller piocher dans les gloires passées».

GCTMT : Alors Mr Gedge, pourquoi proposez-vous aujourd’hui une tournée basée sur la reprise de votre album Hit Parade #1 daté de 1992 quand on vous sait si prolifique ?

DG: L’idée a germé en 2007 au moment du 20ème anniversaire de notre album George Best. Le label s’apprêtait à sortir une ré-édition et ils nous ont dit « vous savez il y a beaucoup de groupes en ce moment qui font des tournées pour rejouer d’anciens albums, est-ce que vous seriez intéressé ?… » et j’ai répondu NON. En tant qu’artiste, on a plutôt envie de penser aux prochaines chansons, au prochain album et l’idée me paraissait bizarre et un peu trop nostalgique d’une certaine manière. Je pensais mon non définitif puis j’en ai parlé avec tout mon entourage, amis, membres du groupe, fans et tout le monde trouvait l’idée excellente. Je me suis donc laissé convaincre et, à ma grande surprise, j’ai trouvé l’exercice très agréable. C’était très intéressant, revenir 20 ans en arrière, comme relire un vieux journal intime. Néanmoins,  le fait que les membres du groupe, à part moi, aient tous changés permettait aussi d’apporter quelque chose de nouveau. Mais il se trouve que George Best est l’album que j’aime le moins, j’ai donc voulu appliquer le concept à Seamonsters, qui est un album plus sombre avec des thèmes plus intéressants et finalement aussi à Hit Parade. J’ai réalisé que le passé était aussi important que le présent pour un groupe. Aujourd’hui nous faisons des concerts plus longs qu’à l’époque, rejouer un album prend environ 40 minutes et nous jouons 90 minutes ce qui nous permet de mixer d’autres morceaux dont des nouveaux. Je ne le ferais pas s’il s’agissait de jouer uniquement l’album. Pour cette tournée, nous avons pioché dans presque tous nos albums et pas seulement dans les singles, il y a des faces B, des titres plus obscures…

GCTMT: Le fait de jouer ses vieux titres avec de nouveaux membres dans le groupe, cela signifie-t-il que vous jouez les morceaux différemment de leur version originale ?

DG: Pas nécessairement. C’est un mix des deux possibilités. Sur certains morceaux, en particulier les plus anciens, il faut l’avouer les musiciens à l’époque n’étaient pas très bons et aujourd’hui pour retrouver le jeu de l’époque mes musiciens actuels doivent jouer volontairement moins bien… C’est vraiment un compromis entre jouer avec le matériel d’aujourd’hui et les musiciens d’aujourd’hui tout en essayant de garder l’esprit originel des morceaux, l’ambiance qu’avait l’album. Honnêtement, je crois qu’on joue vraiment mieux maintenant.

GCTMT: Diriez-vous que les morceaux ont muri également ? 

DG: Pas tous. Certains ont bien muri, d’autres n’ont pas passé l’épreuve du temps. George Best, en particulier, sonne vraiment années 80 alors que le groupe a plutôt progressé ensuite et les morceaux sont moins marqués par une époque.

GCTMT: Le concept de Hit Parade était à l’époque de sortir un single par mois pendant un an, l’album Hit Parade #1 étant finalement la compilation de ces douze singles et de leurs face B. Il se dit que l’idée venait d’une blague faite en répétition, qu’en est-il ?

DG: Non non ce n’était pas une blague, c’était une idée sérieuse dès le départ. C’est Keith notre bassiste de l’époque qui a suggéré l’idée. Il était membre du Record Club du label Rough Trade, qui envoyait chaque mois aux membres du club un single d’un artiste différent et on s’est dit qu’on pourrait faire la même chose en tant que groupe. Ca nous a tout de suite paru être une excellente idée, et en moins de 15 minutes, on avait tout le plan en tête, le format , la série de pochettes, l’idée des reprises en face B, les vidéos…A partir de là, ça ne paraissait plus possible de ne pas le faire, il ne restait plus qu’à convaincre notre label.

GCTMT: Cette façon de distribuer la musique basée uniquement sur les singles rappelle la façon dont la musique était consommée dans les année 50/60…

DG: Tout à fait, je suis un grand fan de radio, j’ai grandi dans les années 60/70 et je n’ai jamais pensé à cette époque en terme d’albums. C’est pour moi très naturel de penser en terme de singles, nous en faisons toujours d’ailleurs, le prochain 7 pouces sort dans une semaine. Pour moi, c’est l’essence même de la musique pop. 

GCTMT: Possédez-vous un jukebox ? 

DG: Malheureusement non, mais si j’avais plus de place oui j’en aurais un, j’adore ça !

GCTMT: Pensez-vous que la façon dont la musique est consommée aujourd’hui est mauvaise ? Parce que finalement, le fichier MP3 permet le retour de la musique à l’unité, c’est une forme de retour du single dont nous parlions…

DG: Je ne dirais pas qu’elle est mauvaise, je la trouve simplement moins romantique. Télécharger un fichier n’a rien à voir avec chercher un disque chez un disquaire, discuter avec le propriétaire du magasin, tripoter la pochette…. Mais bon, la musique est toujours là, il y a sans cesse de nouveaux groupes, c’est juste différent.

GCTMT: Toutes les faces B des singles de Hit Parade sont des reprises, comment les avez-vous choisies ? 

DG: Au début nous n’avions pas envisagé l’énormité du boulot que ça représentait. Les 3-4 premières ont été faciles, chansons préférées, groupes préférés, hop on enregistre….puis on s’est rendu compte des limites de cette façon de faire. « Catles and Canes » des Go-Betweens par exemple est un morceau que je trouve excellent mais lorsque nous l’avons repris ça n’apportait pas grand chose par rapport à la version originale. A partir de là, on s’est dit qu’il fallait essayer d’aller plus loin et ça nous a poussé à chercher des morceaux dans différents styles musicaux, chez des groupes dont nous n’étions pas forcèment fans pour  rendre l’exercice plus varié et plus excitant aussi. C’est allé jusqu’au thème de « Shaft« , une idée somme toute assez bizarre, pourquoi un blanc européen irait reprendre ce morceau funky noir Américain ? (rires)

GCTMT: Vous aviez essayé de reprendre sans succès le « Black or White » de Michael Jackson, avez-vous réussi depuis ?

DG: Non, nous n’avons jamais réussi. Il y a eu d’autres tentatives ratées comme le « Seven seas of Rye  » de Queen…Ca dépend beaucoup de qui on a dans le groupe et ça ne fonctionne pas à tous les coups…                    

GCTMT: Le 31 octobre prochain sort un tout nouveau single « Two Bridges« , pouvez-vous nous en dire plus sur ce titre ?

DG: C’est une idée de ma petite amie. C’était assez étrange de se dire que nous allions partir en tournée sans aucun nouveau titre. Nous avons eu la chance d’avoir un studio d’enregistrement juste à côté de là où nous répétions à Brighton avant la tournée. Grâce à la façon dont tout est fait aujourd’hui, enregistrement, mixage, envoie du master par email etc….à peine le temps de finir de répéter et de commencer la tournée, tout était en place pour sortir le titre. La face B est un titre que nous avons enregistré il y a quelques années pour une compilation en K7 mais qui n’avait jamais été utilisé au final. Au départ, nous avons dit ok, faisons un nouveau single sans trop nous poser de questions et finalement l’idée a provoquée pas mal d’enthousiasme. La BBC l’a pas mal passé, nous avons maintenant une vidéo…J’avoue avoir été assez surpris et c’est plutôt agréable.

GCTMT: Est-ce le début d’une nouvelle série de singles à la Hit Parade ?

DG: C’est une question intéressante parce que oui, c’est clairement le début d’une nouvelle série de morceaux mais je ne sais pas encore exactement ce que je veux en faire. Je réfléchis à quelques choses de différent et de plus intéréssant qu’un simple album.

GCTMT: Vous évoluez dans l’univers de la musique depuis presque 30 ans, vous avez été témoins de son évolution, diriez-vous que tout a changé ?

DG: Merci de me rappeler à quel point je suis vieux (rires). Oui totalement, à cause de la technologie, presque tout a changé. La façon dont la musique est écrite, enregistrée, vendue. Ca a été à la fois excitant à vivre et difficile parce que la quantité d’argent consacrée à la musique au niveau des labels a elle, par contre, beaucoup diminué. L’écriture a pas mal changé, il n’y a plus de limite géographique, la nécessité d’être dans la même pièce, d’enregistrer sur K7, on peut s’envoyer des parties de guitare très facilement, c’est beaucoup plus rapide.

GCTMT: Ok, mais plus rapide ne veut pas forcément dire mieux…

DG: C’est vrai, et pour ce qui est de l’écriture des textes, impossible d’aller plus vite. Je suis très méticuleux concernant mon écriture, j’ai un niveau d’exigence en dessous duquel je ne veux pas descendre et je peux passer des jours et des jours à retravailler un texte. Ca peut même être assez frustrant pour le reste du groupe qui est parfois surpris que je n’ai pas encore terminé tel ou tel morceau. La technologie a accéléré les choses pour la musique, mais pas pour les mots.

GCMT: Pour finir, je m’interrogeais en feuilletant ma collection de New Musical Express et de Melody Maker du début des années 90. Les couvertures sont trustées par les groupes estampillés Britpop tels Oasis, Blur, Pulp… Comment vous êtes vous situé à l’époque par rapport à ces groupes qui ont eu des gros succès internationaux ? Aviez vous le sentiment de faire partie du même bain ?

DG: Pas vraiment. Bien sûr, je connais les membres de tous ces groupes, mais nous étions déjà de la génération précédente. Je suis très heureux du succès qu’ont eu ce type de groupes indés, parce qu’avant eux, le rock indé était vraiment un truc underground qu’on entendait peu et, avec ces groupes on pouvait soudainement entendre du rock indépendant à la radio en pleine journée. C’est peut-être différent en France, mais en Angleterre qui marche beaucoup sur des phénomènes de mode, quand la britpop a véritablement explosé au milieu de années 90, le Wedding Present était déjà démodé d’une certaine manière. Mais j’ai encore croisé Jarvis Cocker il y a peu de temps. J’organise un petit festival à Brighton, « At The Edge Of The Sea”, et nous avons eu David Gough (Badly Drawn boy), Martin Rossiter (Gene), l’année prochaine The House of Love. J’aimerais bien que Graham Coxon vienne jouer aussi…Bref il y a toujours une connexion entre nous et les excuses ne manquent pas pour nous revoir.

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Interview réalisée par Sébastien Grisey

Merci à Pauline et Patrick