JJ ARNOULD « J’ai créé Bam Balam Records pour réaliser mes rêves… »

Discrètement, sans s’épancher sur les réseaux sociaux ou par voie de presse interposée, JJ Arnould fait le nid de l’œuvre de sa vie. Disquaire basé à Bordeaux depuis les années 80, devenu label au milieu des années 2000, Bam Balam impose, via ses sorties, une vision de la musique sans concession, aussi déférent envers les grands musiciens qu’il met à l’honneur qu’avide de sensations toujours plus fortes et nouvelles. Évidemment, son intérêt pour le Japon n’est pas passé inaperçu par ici, JJ nourrissant une amitié profonde avec Makoto Kawabata d’Acid Mothers Temple tout en faisant preuve d’une curiosité de tous les instants (en attestent ses récentes sorties nippones). Raison de plus pour lui poser quelques questions sur le sujet.

Salut JJ ! Peux-tu te présenter en quelques mots ?
Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours été obsédé par les disques. Quand j’étais gamin, il n’y avait pas encore de vrais disquaires, alors je fouillais partout où il y en avait. Ça m’excitait trop pour que je ne tente pas de m’y impliquer. En plus, je ne suis  pas fait pour vivre dans un système basé sur la hiérarchie. J’ai compris cela quand j’étais jeune, il fallait que je sois indépendant, alors j’ai créé ma propre voie dans le domaine que j’aime le plus. A la fin des années 70, j’ai commencé avec une vente de disques par correspondance. En 1982, j’ai ouvert une minuscule boutique de disques à Bordeaux et en 2006, j’ai démarré le label.

Quel est ton premier souvenir en lien avec le Japon ? Crois-tu que celui-ci ait conditionné l’intérêt que tu éprouves pour le pays via ton label Bam Balam ?
Il y a fort longtemps, après avoir lu des bouquins de Kerouac et surtout de Alan Watts, je me suis intéressé superficiellement au Bouddhisme. Par des cheminements, cela m’a amené à la culture japonaise. Le mot est un peu galvaudé, mais à cette époque, j’étais fasciné par le Japon et cette culture. Je lisais même des bouquins de Kawabata (Yasunari). C’était prémonitoire, non ?

D’ailleurs, pourquoi le Japon et pas un autre pays ? Qu’est-ce qui te plaît dans la musique pratiquée sur l’Archipel et que tu ne retrouves pas ailleurs ?
Je ne suis pas un spécialiste du rock japonais, je voulais surtout que le label soit un peu « différent ». J’évite donc de faire des disques rock’n’roll ou pop dans l’air du temps, il y a tellement de labels qui font cela très bien… La rencontre avec Makoto a été déterminante, c’est un artiste prolifique qui navigue dans plusieurs autres groupes. Je l’admire, j’aime sa façon de vivre et en plus, comme il joue tout le temps et un peu partout, il me fait parfois découvrir des artistes japonais originaux et inconnus. Du coup, je suis un peu déphasé ; quand je parle de Squimaoto, il me semble que tout le monde sait de quoi il retourne, mais ce n’est pas vraiment le cas…

Ta première sortie en rapport avec le Japon est le Cometary Orbital Drive d’Acid Mothers Temple & The Melting Paraiso UFO. Tu peux me raconter l’histoire derrière ce disque, ta rencontre avec Kawabata Makoto, et le regard que tu portes sur cette œuvre, dix ans après sa sortie ?
Makoto est très amateur de musique traditionnelle occitane, avec AMT ils ont repris « La Novia » dans une version de quarante minutes, psyché, rêveuse et intense. Il aime passer du temps à Toulouse, Bordeaux n’est pas très loin, et il y a Franck, batteur du duo Belly Button, un passionné de musiques japonaises underground qui organisait des concerts dans un lieu minuscule. A cette époque, j’étais très déçu par tout ce qui sortait. Il y avait pourtant des disques intéressants, mais je n’étais plus emballé. Je n’achetais presque plus que des rééditions. Quand j’ai découvert Acid Mothers Temple & The Melting Paraiso UFO en concert, cela a été une sorte de révélation. Il y avait bien longtemps que ce n’était pas arrivé. Cela m’a fait le même effet que les groupes qui m’enflammaient dans les années 60 et 70. AMT n’était pas encore connu en France, il y avait 30 ou 40 personnes aux concerts à Bordeaux, et peut-être une petite centaine à Paris. J’ai osé proposer à Makoto de sortir un disque. Il avait publié un album sur un gros label mais il ne voulait plus faire cela. Il aime les petites boutiques de disques et les petits labels, et il a deviné que j’étais un passionné, en plus je crois que ça l’intéressait parce qu’il voulait se faire un peu distribuer en Occitanie et en France. C’est un disque très répétitif, élaboré sur un simple riff de six notes que le groupe propulse progressivement dans un mur du son électrique. Cometary est devenu un de leurs « classiques », qui prend toute sa dimension en concert.

Outre AMT, tu sors également des disques solos ou des collaborations de Makoto. Est-ce que le processus et les enjeux sont les mêmes qu’avec un album de son groupe ?
Avant toute chose, j’ai créé Bam Balam Records pour réaliser mes rêves, me faire plaisir et pour aider et soutenir des artistes que j’aime, au mépris du bon sens commercial, quitte à prendre des risques.
AMT, c’est un peu comme Gong ou Hawkwind : il y a un petit noyau d’irréductibles qui suivent le groupe et Makoto. C’est plus difficile de faire la promotion des collaborations, mais c’est la musique le plus important. J’ai sorti l’album solo We’re One-Sided Lovers Each Others, c’est une vision personnelle du drone, un disque qu’il faut écouter plusieurs fois (la nuit de préférence) pour en distinguer toutes les légères variations. Pour moi, c’est une musique plutôt « spirituelle », mais Makoto n’est pas d’accord, il croit que c’est une musique pour les gens et pour l’amour.

J’aime beaucoup les collaborations transcontinentales que tu mets en place (via le Henritzi/Rinji ou bien encore le Pinhas/Yoshida). On sent une volonté réelle de préserver une forme séculaire d’amitié franco-japonaise. Quelle est ta démarche en ce qui concerne ces disques ? Est-ce que tu les as déjà envisagés comme une série à part entière dans la discographie de Bam Balam (si effectivement tu as conceptualisé le truc au départ) ?
Évidemment que c’est conceptualisé ! Peut-on imaginer que tout cela soit pur hasard ? Certains artistes japonais sont adorable avec moi, ils sont très heureux que leurs disques sortent sur un label français. Mais je ne pense pas à l’amitié franco-japonaise, je pense juste à des rencontres intéressantes et c’est plutôt une rencontre Orient-Occident. Le poète new-yorkais Steve Dalachinski, dont j’ai édité deux disques, est marié avec Yuko, une Japonaise, et ils font des tournées et des lectures ensemble. J’ai fait se rencontrer Makoto et Steve, mais je suis un peu déçu, je ne crois pas qu’on pourra faire un disque. Par contre, je viens de sortir une rencontre inédite dont je suis très fier. Je rêvais de faire un disque avec mes héros Makoto Kawabata (AMT) et Richard Pinhas (Heldon), accompagnés par Yoshida (Ruins). Ce n’était pas facile de les réunir. Quand Pinhas est au Japon, Makoto est en Europe. Finalement, cela s’est fait au studio Condorcet à Toulouse, en grande partie grâce à Richard Pinhas.

En 2017, tu as pris le risque de miser sur des noms japonais beaucoup moins connus : Fuji Yuki, Squimaoto et Gakusei Jikken Shitsu. Qu’as-tu ressenti en sortant de ta « zone de confort AMT » ? As-tu rencontré des difficultés pour intéresser les personnes qui suivent le label ? Est-ce que tu penses mettre l’accent sur encore plus de découvertes à l’avenir en mettant les outsiders à l’honneur ?
J’adore les trois disques que tu cites, je suis vraiment fier de les avoir sorti. Ce sont des filles formidables, mais ce n’est pas facile de les défendre en France. Il faudrait que le label soit plus connu pour pouvoir aider ces artistes confidentiels. Pour cette année, il y aura un peu moins de sorties japonaises underground. Un des disques qui m’obsèdent cette année n’est pas japonais, d’ailleurs. C’est un cadeau que m’a fait un artiste du label, mais je ne peux pas encore en parler parce que ce sera une exclusivité pour le Disquaire Day… Ce que je peux te dire, en tout cas, c’est que ce sera un live à Metz !

Est-ce que les disques japonais se vendent bien par rapport aux autres ? Peux-tu me parler de l’intérêt porté à cette spécificité de ton catalogue : qui achète ces disques, quels sont les retours, etc. ?
Le label est résolument underground, alors les ventes sont en rapport avec le style de musique. Mais c’est un choix, je refuse que mes disques soient distribués dans les grandes surfaces de la culture. Les distributeurs ont donc du mal à les placer et je comprends le problème, étant disquaire moi-même. Le plus gros des ventes de ces disques japonais se fait surtout aux USA, alors je n’ai pas encore beaucoup de retours. Evidemment, on me contacte surtout pour Acid Mothers Temple, qui est est le plus gros vendeur du label. C’est le groupe qui permet de sortir d’autres artistes japonais.

Avec du recul, quel est ton disque japonais préféré ? Celui que tu regrettes d’avoir produit ?
Je ne peux choisir. Tous ces disques sont intéressants, et certains sont vraiment excellents. Le Fuji Yuki est magnifique, le Squimaoto est obsédant et Gakusei Jikken Shitsu c’est de la folie furieuse, du free japonais époustouflant ! J’aime tous les artistes que je sors et je ne regrette aucun disque japonais. Le seul que je pourrais regretter est un disque canadien. J’aime le premier disque que j’ai sorti, mais quand ils m’ont proposé le second, c’était totalement différent et je n’aime vraiment qu’un seul titre. Par respect pour les musiciens, je n’ai pas refusé ce disque, mais aujourd’hui je ne ferais plus cela.

Ta playlist japonaise idéale
Bien que j’ai lu plusieurs fois Haute fidélité, je ne suis pas un adepte des listes. C’est assez difficile, pour moi, d’établir une hiérarchie dans la musique. Les choix sont toujours douloureux, il faut éliminer tellement de disques. On propose des titres, et presque personne n’est d’accord… Nous sommes tous si différents, nous avons une sensibilité si différente aussi, et heureusement ! Je te propose trois titres un peu envoûtants ou « mystiques », et trois titres plus énergiques :

Acid Mothers Temple & The Melting Paraiso UFO – « La Novia » (version studio 40:40)

– FUJI-YUKI – « White Darkness »

Koyonaku – Michel Henritzi, À Qui Avec Gabriel ‎ « I’m Not Similar To Anyone Else »

Squimaoto – « Hets »

– Gakusei Jikken Shitsu – « AAN « 

– Acid Mothers Temple & The Melting Paraiso UFO – « Milky Way Star »

Je te laisse le mot de la fin, en japonais s’il te plaît (il s’agira donc de ton mot japonais préféré, et si tu peux expliquer ton choix, c’est cool
Comme beaucoup d’Occidentaux, je suis surtout sensible à la sonorité des voix féminines japonaises. Je ne pense donc pas à un mot en particulier. Je vais plutôt choisir le nom japonais que j’utilise le plus souvent, pour le travail ou pour le plaisir : Makoto Kawabata.

Propos recueillis par Florian Schall

1 comment for “JJ ARNOULD « J’ai créé Bam Balam Records pour réaliser mes rêves… »

  1. fuc bordo
    février 22, 2018 at 3:39

    disquaire , dak, pas trOp aimable et horaires aléatoires!

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