In A Bar, Under The Sea de dEUS a 20 ans.

In A Bar, Under The Sea de dEUS a 20 ans.

Le 14 septembre 1996, sortait In a bar, Under the sea du groupe anversois, dEUS.
Leur 2e album, mais en réalité leur 4e disque eut une renommée importante, à la fois en Belgique, en Europe et un écho à l’échelle internationale. Il n’a pas eu forcément le même succès que l’album suivant, le bien-nommé The Ideal Crash, mais cet album est essentiel pour plusieurs raisons.

dEUS

L’histoire.

En 1991, Tom Barman et Stef Kamil Carlens se rencontrent et peu après, ils fondent dEUS, nom choisi d’après la chanson des Sugarcubes. Le line up n’est pas fixe au départ. Peu à peu le violoniste Klaas Janzoons rejoint la formation, ainsi que Rudy Trouvé, en tant que guitariste. Enfin, Julles de Borgher, initialement roadie et chauffeur de van du groupe, se met à la batterie.
En 1993, sort l’EP Zea, qui eut un petit succès en Belgique et le groupe signa avec le label BANG !
En automne 1994, sort le 1er album de dEUS Worst Case Scenario qui permet vraiment au groupe d’avoir un succès au-delà des frontières. C’est surtout le single « Suds and Soda », qui fait connaître dEUS, un morceau complètement fou et répétitif au violon lancinant et aux « Friday » criés sans relâche par Stef Kamil Carlens jusqu’à la fin. Le groupe est nommé aux MTV Music Awards, joue au Reading festival, fait une tournée sold out aux Pays-Bas, signe avec le label Island Records. Les critiques reprochent néanmoins au groupe son côté chaotique, et lui collent l’étiquette d’ « arty » ou d’ « art rock ».
Alors que certains membres du groupe comme Tom Barman accueillent le succès avec un plaisir non dissimulé, d’autres sont dépassés, comme Stef Kamil Carlens ou Rudy Trouvé.
En 1995, le groupe décide de sortir un objet complètement barré, sous forme de disque, qu’on nommera « EP » à défaut d’avoir recours à un néologisme : « My Sister = My Clock », une seule piste d’une vingtaine de minutes, qui est une sorte de collage de 13 morceaux (écrit par chacun des membres du groupe, absence donc de démarche collective), entrecoupés par des dialogues en anglais et espagnol.
Le public, comme les critiques sont déroutés et n’adhèrent pas. (Une parenthèse néanmoins : A mon sens, il s’agit néanmoins de la plus belle chose que dEUS ait jamais créée.)

a-74984-1241517415-jpegL’album.

Dans ce contexte ambigu d’effet de mode dû au succès de Worst Case Scenario et de rejet provoqué par My Sister = My Clock, le groupe retourne en studio pour écrire et composer ce qui sera leur 2e album. C’est alors que Rudy Trouvé décide de quitter le groupe, lassé par le fait d’être perçu comme le guitariste du dernier groupe indie à la mode; il pose toutefois sa patte à la composition de deux morceaux, et ses peintures ornent les pochettes à la fois de l’album et des singles… pour la dernière fois.
Pour le remplacer, Tom Barman invite l’Écossais Craig Ward (avec lequel il travaillait sur son side-project tENERIFE) à rejoindre le groupe. Craig va énormément contribuer à l’élaboration de l’album.
De même, avant même la sortie de l’album, et ayant cependant participé à la composition et à l’enregistrement de l’album, le bassiste Stef Kamil Carlens décide également de quitter le groupe, afin de se consacrer pleinement à son projet Moondog Jr. (renommé par la suite Zita Swoon). Danny Mommens (également du projet tENERIFE) rejoindra alors dEUS.
Pour la production, dEUS choisit Eric Drew Feldman, connu pour avoir travaillé avec Captain Beefheart (dont dEUS s’est toujours réclamé de l’influence, et dont ils ont utilisé un morceau du titre « Wild Life » pour leur (superbe) B-side « My Wife Jan »), puis PJ Harvey.
La composition et l’enregistrement sont tendus : Rudy Trouvé est sur le départ, Stef Kamil Carlens a envie d’insérer des aspects plus « electro » à la composition et supporte mal le côté « lourd » et saturé de dEUS (« …he said no more loud music… ») ; quant à Craig Ward, nouvellement arrivé, c’est l’inverse : il apprécie lorsque Tom pousse les guitares, mais supporte mal les « trucs dance » proposés par Carlens.
Précédent la sortie de l’album, le single « Theme from Turnpike » est le générique d’un film… inexistant. Cela suffira à semer la confusion, puisque le clip du single sera diffusé dans certains cinémas européens avant le film Trainspotting (le groupe anglais Spectres a récemment réussi un tour de force similaire par rapport au dernier James Bond…). Ce morceau, étrange, inhabituel et sombre, contient un riff de basse de Charles Mingus, des cuivres, des percussions, des guitares, des chants distordus et des cris. Les critiques cherchant encore à définir, circonscrire, comprendre, nommer, étiqueter le « style dEUS » prophétisent que le prochain album dEUS sera, à nouveau, voire encore davantage, dans la veine « art rock », avec moins de guitares saturées et un style plus jazzy et expérimental.
Le single suivant leur donnera tort, comme si le groupe cherchait forcément à faire perdre les repères à toutes les personnes qui souhaiteraient les suivre sur leur route musicale… En effet, « Little arithmetics » est une jolie chanson pop, avec les backing vocals, inédits, de Craig Ward; de la douceur, presque de la naïveté… jusqu’à la fin imprévisible et surprenante, faite d’un flot de guitares saturées et entremêlées.

14 septembre 1996, l’album sort enfin. Il dure une heure, comprend quinze morceaux, dont les durées varient de moins d’une minute à plus de sept.
Comme l’a souligné Tom Barman, il commence par la phrase « I don’t mind whatever happens » et finit par « There’s nothing I can do that isn’t gonna be a mistake », comme si, au fond, peu importait ce qu’on fasse, puisque, dans tout les cas, tout ne serait qu’erreur.
Cet album est paradoxal : s’il est davantage dans l’expérimentation comparativement à Worst Case Scenario (à titre d’exemple : le premier morceau, sorte de délire jemenfoutiste sous l’influence de substances, a été enregistré depuis un téléphone via une radio entre la France et la Belgique), il présente aussi une plus grande cohérence.
Des styles très différents se côtoient autour d’une base de rock alternatif : de la pop (« Little arithmetics »), du jazzy (« Supermarketsong »), un peu de blues (« I don’t mind whatever happens »), du math-rock, quelques pointes d’électro-rap, du punk (« Memory of a festival »), des aspects noisy, des ballades (« Gimme the heat », « Serpentine »)…
Le mélange de trois (parfois quatre) voix, très différentes, permet également de jouer sur plusieurs registres : celle, plus chaude et parfois rugueuse de Tom Barman, celle de Craig Ward, plus douce et caressante, et celle si caractéristique de Stef Kamil Carlens, proche d’un Tom Waits enfant…

deusL’énorme point fort de cet album c’est aussi de réunir autant de chef d’œuvres :

« Fell off the floor, man », le morceau susceptible d’insuffler de la joie et de la folie (douce) au pire des ronchons de l’univers, allie des rythmes complètement déstructurés, mais néanmoins très répétitifs, à des aspects à la fois rock, électro, rap et jazz, ainsi que quatre voix qui jouent au ping-pong, ce qui en fait un titre déroutant, extrêmement surprenant à la première écoute, mais particulièrement dansant.
« Theme from Turnpike », chanson lancinante, lourde, sombre, qui donne l’impression d’une longue et morne déambulation.
« Gimme the Heat », ballade d’une sensualité extrême frisant presque avec un certain érotisme, mais qui dévoile des aspects obscurs, irréels, et la souffrance qui en est inhérente.
« A shocking lack Thereof », sorte d’ovni musical qui associe divers rythmes joués à la batterie, au violon en pizzicato, plusieurs voix superposées et extrêmes (aiguës / graves), des riffs de guitares sèches, électriques et d’autres instruments non identifiés.
« Disappointed in the sun », très simple ballade au piano et à la guitare, loin de la furie et des fioritures des autres morceaux. Ce titre est, à mon sens, une des plus jolies chansons jamais écrites, et dont les paroles donnent le titre (et le sens) à l’album, évoquant une fuite de la réalité et la recherche d’un endroit alternatif, plus doux et moins douloureux.
« For the roses » / « Roses » (selon les version de l’album et des singles sortis), morceau noisy anxiogène à souhait, qui provoque une tension grandissante, à l’intensité de plus en plus probante et envahissante, à coup de riffs de guitares évoquant presque Sonic Youth par moments.

Cet album eut un succès à la fois commercial et critique. Le groupe fera les premières parties de Placebo, Blur, Morphine, et tournera pour la première fois aux États-Unis. Le line-up Barman-Ward-Mommens-Janzoons-De Borgher restera le même pour l’album suivant et le climat de tension dépressiogène entre les membres du groupe ira grandissant, avec aussi un contexte commercial à la fois plus favorable mais également plus contraignant (des morceaux longs amputés de leur fin pour pouvoir passé à la radio ou à la télévision (« Instant Street », par exemple), une promotion davantage exigeante, etc.).
The Ideal Crash sortira trois ans après, en 1999 et aura un succès encore plus grand, mais avec une richesse sans doute bien moindre, une justesse dans le propos et une authenticité moins probantes, et qui, au final, aura un aspect beaucoup plus policé et adouci.
D’ailleurs c’est après cet album que le groupe se mettra en pause pendant plusieurs années.
dEUS, avec In a bar, Under the sea, réussit le miracle de condenser en une heure tout un panel à la fois musical riche et varié, toujours associé au rock, mais aussi (et surtout ?) d’expériences sensorielles, voire émotionnelles fortes, intenses et profondes. Le tout en ayant une très grande cohérence et en étant relativement facile d’accès.
Cet album est et restera, encore 20 ans après, un grand album.

Elissa